Gareth Nyandoro : Stall(s) of fame (Exposition au Palais de Tokyo)

Gareth Nyandoro, Stall(s) of Fame © Jean-Philippe Cazier

En donnant pour titre à son exposition au Palais de Tokyo Stall(s) of fame, Gareth Nyandoro met en avant le doublement de l’espace du lieu institutionnel et institutionnalisé d’exposition par un autre lieu d’exposition : celui, populaire, de la rue et des marchandises exposées sur les étals au regard des passants. Dans les deux cas, il s’agit d’exposer mais, d’un espace à l’autre, le statut, la valeur, et la nature de ce qui est exposé sont supposés différents. C’est cette différence que Gareth Nyandoro perturbe et interroge, non en l’effaçant, en la niant mais, par son maintien, en produisant une juxtaposition problématisante. Quel est le fondement du statut et de la valeur de l’œuvre d’art et de sa différence avec l’objet manufacturé vendu sur un étal de rue ? Quelle est la différence entre un lieu culturel d’exposition et l’espace de la rue comme lieu d’exposition ? Que signifie « exposer » et quels sont les processus culturels, économiques, historiques à l’œuvre qui ont produit et produisent les deux types d’exposition, celle de l’œuvre d’art et celle de la marchandise quelconque ?

Le travail de Gareth Nyandoro n’est pas de l’ordre de la représentation : il est un agencement de dimensions et réalités diverses qui, ainsi agencées, sont soulignées et problématisées, entrent en résonance ou en conflit, s’interpellent l’une l’autre, questionnent leurs frontières. Cette problématisation et ce questionnement n’existent pas seulement par le cadre d’exposition mais se traduisent dans les œuvres, dans leurs matières et leurs thèmes.

Ce qui est au premier abord frappant dans Stall(s) of fame, c’est la matière et la forme des œuvres. Elles sont de la peinture mais qui sort du cadre de la toile pour tendre vers la sculpture et l’installation, et sans non plus se conformer à ce que l’on entend couramment par « sculpture » ou « installation ». Ces œuvres affichent leur dépassement des genres et inventent pour leur compte un statut hybride qui questionne en retour les distinctions habituelles. Le matériau est du papier déroulé, entaillé, peint, dessiné, griffonné, taché – en décalage avec le « bien faire » attendu caractéristique de la représentation habituelle de l’œuvre d’art (caractère que l’art contemporain n’a cessé de questionner et de subvertir). Les œuvres sont exposées de telle sorte que, là encore, l’espace de l’exposition soit mis en jeu et problématisé. De fait, à l’intersection de la peinture et de la sculpture, ces œuvres fragiles sont exposées sans que ne soit incluse une distance entre elles et le spectateur qui pourrait aussi bien marcher dessus, les déchirer sans le faire exprès, les tacher en y renversant un liquide, etc. L’espace de l’œuvre et celui du spectateur sont au contraire définis par la proximité entre les deux, ou mieux par le fait qu’ils appartiennent à un même espace qui est moins celui du lieu d’exposition artistique que celui de la rue, ce qui ne va pas sans remettre en cause le statut et la nature de l’œuvre, du lieu d’exposition, de la différence qui organise les espaces, de ce qui s’y trouve comme que de ceux qui s’y trouvent. Les caractéristiques matérielles des œuvres et le mode d’exposition choisi sont ici un moyen critique de s’interroger sur l’exposition elle-même, son cadre et ses présupposés, en questionnant et problématisant ce cadre et ces présupposés qui sont autant artistiques qu’institutionnels, historiques, sociologiques et économiques.

Gareth Nyandoro © Emeka Kupeski Okereke

Le thème le plus évident de Stall(s) of fame concerne le football, l’artiste dessinant et peignant des maillots et portraits de footballeurs connus, de stars africaines du ballon rond. Ce thème renvoie à la culture populaire du foot – qui entre ainsi dans un haut lieu de l’art contemporain, avec ce que celui-ci implique de « reproduction » et de « distinction », au sens de Bourdieu, de « déterminisme » social –, mais aussi à la dimension médiatique et économique d’un sport appréhendé comme phénomène de masse et moyen ou emblème d’une certaine réussite économique pour des individus – les joueurs – le plus souvent issus de milieux populaires, voire pauvres. Cette thématique est pourtant ambiguë. Symbole de « réussite », d’ascension sociale et de subversion du système économique, la star du foot est entrée de manière positive dans l’imaginaire populaire, incarnant un certain idéal. Si cet idéal est en lui-même critique d’un système qui produit de la misère, il est en même temps politiquement douteux en n’inventant comme représentation d’une sortie hors de ce système qu’une possibilité individuelle qui ne remet pas celui-ci en cause mais, au contraire, le maintient et le renforce : sortir de la misère économique, ce n’est pas attaquer un système qui implique qu’il y ait des pauvres et des riches – il n’y a de pauvres qu’à l’intérieur d’un ensemble de relations qui impliquent qu’il y ait cette pauvreté et une différence entre riches et pauvres, différence qui n’est pas inscrite dans l’ordre naturel des choses –, c’est à l’intérieur de ce système accéder à la place du riche. L’idéalisation des stars du football, le fait que ce sport peut engendrer des figures idéales, est à la fois l’expression d’un point de vue critique et d’un point de vue aliéné.

En répétant cette idéalisation, Gareth Nyandoro l’exhibe et l’amène au questionnement. Mais il ne l’exhibe pas n’importe où : pas dans la rue, sous la forme par exemple de maillots avec l’impression de l’image de tel ou tel sportif que l’on peut trouver sur les marchés, mais au Palais de Tokyo. Le fait qu’il s’agisse d’une exposition au Palais de Tokyo (ou dans n’importe quel autre institution artistique) est une condition du questionnement. Quelle différence y a-t-il entre un T-shirt avec le portrait de tel joueur et l’œuvre de Gareth Nyandoro reproduisant le même portrait et pourquoi cette différence ? Pourquoi une différence économique, une différence de statut, une différence symbolique ? L’on pourrait reprendre ici les clichés concernant le travail de l’artiste, sa singularité, le fait que celui-ci se distingue du travail standardisé et mécanique de la production industrielle de T-shirts, etc. Non seulement cette distinction a elle-même été problématisée à l’intérieur de l’histoire de l’art, mais elle présuppose des différenciations qui incluent une histoire comme elles incluent le lieu et les conditions de l’exposition : l’œuvre de Gareth Nyandoro n’est pas équivalente à un T-shirt car elle correspond à un mode de fabrication qui est différencié et valorisé par rapport à d’autres, elle est exposée dans un lieu qui n’est pas la rue mais une institution qui fonde et légitime le fait qu’il y a là de l’art, elle est prise dans un circuit économique différent qui est celui du marché de l’art et de ses conditions économiques. En exposant ainsi ses œuvres, Gareth Nyandoro questionne et problématise ce qui, accompagnant l’œuvre, la désigne et la fait exister comme telle.

Gareth Nyandoro, Stall(s) of Fame © Jean-Philippe Cazier

Dans le même geste, il questionne et problématise sa propre position d’artiste et créateur africain au sein d’une institution européenne. Le plus souvent, les artistes africains sont considérés comme « africains » avant de l’être comme « artistes », ce qui implique des présupposés et attendus ainsi que certains cadres de lecture qui accompagnent leur présence dans les lieux européens d’exposition comme dans l’économie de l’art (idem pour les écrivains, cinéastes, etc.). En reprenant l’image et les maillots de joueurs de football africains qui font carrière et fortune – souvent en Europe –, en reprenant des icônes de la culture populaire africaine, en exhibant les fétiches d’un idéal capitaliste de réussite répandu dans certaines zones du continent africain (et ailleurs à travers le monde), Gareth Nyandoro signale le lieu dont il parle autant que celui d’où il parle, se désignant comme un artiste ancré dans la réalité « africaine ». Cependant, là encore, cette désignation implique une problématisation, comme cela est le cas pour un certain nombre d’artistes originaires d’un pays africain et qui, loin de se plier à une « folklorisation » de leur travail ou au respect aveugle des codes du monde de l’art européen, s’installent à l’intérieur de la place qui leur est attribuée pour l’exhiber, l’exposer, la subvertir, la questionner et par là construire la place qu’ils peuvent occuper en tant que sujets. C’est ce que fait Gareth Nyandoro en exposant et s’exposant au Palais de Tokyo : n’est-il pas lui-même l’équivalent dans son domaine de ces joueurs de foot qu’il évoque ? n’est-il pas un « artiste africain » qui expose dans un haut lieu européen de l’art, y important des références africaines et populaires ? ne questionne-t-il pas la logique de l’exposition à partir d’un point de vue « d’artiste africain » ? n’expose-t-il pas de manière duelle sa propre réussite économique, sociale et symbolique à l’intérieur des institutions européennes de l’art ? ne questionne-t-il pas la logique de ces institutions et celle du monde de l’art européen dans son ensemble ? ne questionne-t-il pas le statut et la nature de l’œuvre d’art et sa différence avec d’autres œuvres (différence qui justifie l’existence non seulement des institutions artistiques mais aussi de toute une économie capitaliste de l’art) ? ne problématise-t-il pas son propre statut « d’artiste africain » et le regard européen qui construit ce statut ?

L’œuvre encore très jeune de Gareth Nyandoro s’appréhende comme une œuvre particulièrement consciente de ses enjeux qui sont en même temps des enjeux dépassant les limites de l’art, se saisissant de l’art contemporain pour questionner l’esthétique, ses catégories et fondements, mais aussi pour problématiser, à partir de l’art, des domaines qui le croisent, le conditionnent et impliquent des questionnements plus généraux de notre présent appelant autant un point de vue sociologique, politique, « racial », qu’historique, économique ou symbolique.

Gareth Nyandoro, Stall(s) of Fame, Palais de Tokyo, Du 14 juin au 10 septembre 2017, de midi à minuit, tous les jours sauf le mardi.