No(s) confidence(s) – 1/24

Du 4 juillet à la fin août, Diacritik, renouant avec la tradition des livraisons romanesques en revues au XIXè siècle, vous propose un feuilleton estival, un roman écrit au quotidien, à raison d’une publication tous les deux jours en matinée : No(s) confidence(s).

L’humour aussi est un sentiment douloureux.
Romain Gary

Je cours. Il est deux heures du matin, dans cette rue de Paris où je vis depuis dix ans et je cours. En costume et mocassins de marque, je fuis mon passé proche. Tout en essayant de ne pas m’affaler comme un imbécile à chaque foulée, je pense aux quelques heures de ma vie que je laisse derrière moi.

Un peu plus tôt dans la soirée, tandis que je parlais avec mon ami Paul, j’ai soulevé le couvercle de ma boîte de Pandore personnelle. Paul est un peu plus qu’un ami d’enfance. C’est un vieux pote, un grand copain. Un autre moi-même. C’est mon ami. Au fil des ans, dans la vanité des hommes à se chercher des inclinations dénuées de toute ambiguïté, Paul et moi avons su trouver le juste équilibre qui sied à chacun. Nous nous sommes rencontrés sur les bancs d’une faculté de province et très vite entre nous s’était installée la certitude que nous étions suffisamment différents pour être des amis fidèles. Au moins l’un envers l’autre. Vivant comme une émulation ce qui aurait pu n’être qu’une rivalité malsaine, nous avons même habité ensemble. Je pense qu’il a existé entre nous un lien unique. Je dirais spirituel si je croyais à quelque chose.

Aujourd’hui, la trentaine (bien) passée, en route vers le cap suivant, nous jouissons de revenus confortables et des avantages divers procurés par nos situations professionnelles respectives. Si tant est que des tickets-restaurant à sept euros soixante-dix et une place de parking privative au cinquième sous-sol d’une tour de bureaux d’affaires soient les signes matériels d’une quelconque élévation sociale. Lui, cadre dans une entreprise pétrolière française davantage connue pour ses déboires judiciaires que pour la qualité de son raffinage, a utilisé l’ascenseur professionnel sans trop jouer des coudes jusqu’à se hisser sans gloire à la tête d’un service de trois personnes dont la principale tâche est de veiller à ce que les indemnités liées au dédommagement des victimes des marées noires éventuelles soient versées au compte-goutte pour ne pas grever les dividendes des actionnaires. Il en vit plutôt bien, pratique le surf l’hiver à Courchevel et le vol à voile au Touquet Paris-Plage l’été par beau temps (c’est à dire rarement). Il subsiste de manière cossue avec sa femme et ses deux enfants, propriétaire d’un pavillon emprunté et prétentieux à Saint-Nom-la-Bretèche.

Employé dans une société spécialisée dans l’événementiel, je réside à Paris par obligation, dans un appartement sous les toits dans lequel je n’ai jamais fait aucun investissement et encore moins la cuisine. Celui-ci, qui échappe à la caricature facile des WC sur le palier et des escaliers de service gardant en mémoire les allers et venues adultérines de certains occupants, est une aubaine de quiétude dans un immeuble haussmannien à la façade anonyme. Je n’ai pratiquement aucun contact avec mes voisins. Résidant au dernier étage, avec des horaires de travail irréguliers qui me mettent à l’abri d’une transhumance quotidienne en compagnie de secrétaires aigries, d’employés moyens ou de retraités poussifs, je ne croise jamais personne dans les escaliers ou dans l’ascenseur exigu que je n’emprunte que très rarement. Il faut dire que cet antique produit de la maison Blondel Frères, ascensoristes de père en fils depuis 1925, possède une cage plus étriquée que la pensée d’un élu de la droite populaire et une porte plus branlante qu’un parkinsonien hédoniste.

Je sais toutefois que je partage mon lieu de vie avec un couple de trentenaires sans enfant mais très porté sur le sexe si j’en crois les post-it vindicatifs et explicites apposés régulièrement sur leur boîte aux lettres les enjoignant à insonoriser les murs de leur nid d’amour et à respecter les règles en vigueur en matière de tapage diurne et nocturne. Il y a également une ancienne dame-pipi de l’Hôtel des Eaux d’Aix-Les-Bains qui assomme le gardien de notre immeuble de ses anecdotes liquides dès que l’occasion se présente. C’est à dire souvent puisque celle-ci s’installe chaque jour dans le hall d’entrée avec une soucoupe dans laquelle elle fait tinter par nostalgie une pièce de monnaie à intervalles réguliers. Au second vit un sémillant écrivain régional dont le principal fait d’armes est d’avoir obtenu le prix Chouquette 1982 qui récompense un roman mettant en scène la célèbre viennoiserie à base de pâte à choux. Au rez-de-chaussée, un Grand commis de l’État à la retraite a accroché une plaque en cuivre sur sa porte étalant son éminent pedigree : « Isidore de Château-Veillon, Ingénieur du Génie Rural et des Eaux et Forêts, Responsable territorial des tourbières, dunes et digues de Nantes à Montaigu ».

Je n’ai que faire de ce savoir inutile sur mes compagnons d’habitation : je ne m’intéresse pas à ces échantillons représentatifs de la société. Il ne me viendrait jamais à l’idée de les inviter pour ma crémaillère ou la fête des voisins ni même les solliciter pour une pincée de sel ou un verre d’huile d’olive qui m’aurait un jour fait défaut. Je me passe allègrement de la compagnie d’êtres auxquels je n’ai pas besoin (et encore moins envie) d’en dire plus que les usuels bonjour ou bonsoir si je venais à les croiser par malchance. En comparaison, Paul est un animal social : récemment, il s’est mis au golf par atavisme municipal.

Paul et moi partageons des goûts sûrs et des positions très strictes en matière de livres, de films et de musique. Je lui concède et reconnais un savoir presque encyclopédique sur la pop anglaise des années 80 ; il supporte mes nombreux a priori sur la littérature, les films italiens des années 60 et les bandes dessinées. Nous avons des avis bien trempés sur la politique et l’actualité, que nous confrontons souvent, histoire de voir si le temps, ce monstre froid qui blanchit les tempes des chanteurs New Wave de notre adolescence n’a pas altéré notre capacité réciproque à nous supporter l’un l’autre.

Nous sommes des enfants de la télé. Âgés d’une douzaine d’année à peine au moment de l’éclosion des radios libres et de la privatisation des chaînes de télévision, nous avons grandi dans le monde que l’on voulait bien nous montrer. Il serait faux de dire que nous sommes devenus adultes avec Internet. Rien n’a changé. Nés bien après la fin de la seconde guerre mondiale et vivant dans la crainte héréditaire de la troisième, nous sommes des sous-produits de la génération Mitterrand. Parce que nous étions trop jeunes pour envoyer nous-mêmes le locataire du cimetière de Jarnac présider aux destinées de la France durant quatorze ans à l’Élysée, nous ne pouvons revendiquer une quelconque participation dans l’historique changement de 1981. Nous avons assisté en silence à l’arrivée au pouvoir de la gauche. Paul dans sa famille de notables normands plus conservateurs que de la saumure dans un bocal de cornichons ; moi chez mes parents commis aux écritures dans une administration d’une ville moyenne de la région Aquitaine. Ces derniers ont vécu l’événement comme une apocalypse. Appointés par la mairie de droite, la vague rose annoncée les a conduits à vérifier le soir même leurs réserves de sucre, d’eau et de farine par crainte de l’entrée imminente de chars soviétiques dans la ville. Tandis que le pays tout entier était en proie à une liesse indescriptible, mes parents ont passé la soirée du 10 mai 1981 dans leur cave à essayer d’estimer combien de temps ils pourraient tenir sans avoir besoin d’un ravitaillement aéroporté. Ils ont dressé des listes entières de produits de première nécessité qu’ils allaient devoir se procurer aux premières lueurs du jour dès le lendemain. Avant la mise en place du rationnement et l’arrivée inéluctable du marché noir en Périgord blanc.

Rebelles de salon, nous suivons modérément les tendances, vestimentaires, musicales ou culinaires… Nous affichons un désintérêt certain pour les modes qui font porter arbitrairement aux hommes des chemises roses l’année du cochon ou des vestes à rayures orange et marron l’année du tigre. Nous nous habillons donc avec juste ce qu’il faut de classicisme et d’originalité, n’hésitant pas à nous rendre l’un à Londres, l’autre à Bangkok, une fois par an pour nous faire tailler un trois-pièces sur mesure. Nous avons très vite renié la cuisine moléculaire, vivant très bien notre ignorance de cette révolution du palais qui met à l’honneur et dans les assiettes de la lécithine, du xylitol ou du sucre pétillant. Paul peut prétendre avoir un avis sur la question, de nous deux il est le seul à avoir goûté au caviar vodka-violette par sphérification à la seringue. La faute au Chlorure de Calcium que je digère très mal, j’avais préféré m’en tenir à un pistou de la mer en entrée, un pavé de bœuf périgourdine arrosé d’un Pécharmant qui ferait regretter à un Pétrocorien de ne pas être né à Bergerac et un fondant aux trois chocolats pour le dessert et la bonne bouche. 25 euros sans le vin, cadre agréable, parking payant à proximité et facile d’accès pour les personnes à mobilité réduite.

Nous avons rejeté en bloc la téléréalité bien avant que le CSA ne se pique de vouloir cacher des seins que les téléspectateurs ne sauraient voir en prime time. Ces concours de chant cathodiques, à côté desquels le karaoké du samedi soir au Café de la Gare de Vierzon fait figure d’antichambre de la célébrité, qui ont fait florès dans le paysage audiovisuel national par la volonté de producteurs astucieux. Ces joutes chantées nous ont permis de moquer grassement nos concitoyens qui n’hésitent pas à piocher dans les économies du ménage et se ruiner en SMS surtaxés pour élire de nouvelles stars inutiles. Tout en doutant de la postérité de ces dernières, nous avons reconnu néanmoins le caractère inéluctable de l’engouement du public pour ces jeux du cirque modernes où le vainqueur désigné (gracié ?) par le vote du public repart avec la promesse (sinon l’assurance) de faire un album de reprises des plus grands succès d’un chanteur mort encore bankable avant de retomber dans l’anonymat dont il n’aurait jamais dû sortir.

(A suivre)