En Marche, France Insoumise : le discours des noms, par Guilhem Fabre

Jean-Luc Mélenchon

La séquence électorale qui s’est terminée avec le second tour des législatives aura vu l’émergence forte de deux partis dont les noms semblent tout droit sortis d’un brainstorming marketing : En Marche et La France Insoumise. Des deux côtés en effet, la connotation, c’est-à-dire les associations mentales possibles, est beaucoup plus forte que la dénotation, l’identification univoque de la place sur l’échiquier politique.

Des partis innommables

Pourtant, à première vue, ce n’est pas que ces deux partis n’aient pas de place forte sur cet échiquier dont ils résument une dimension. Côté En Marche, c’est un parti libéral que nous semblons voir accéder à la victoire, alliant un libéralisme économique qui était censément l’apanage de la droite à un libéralisme sociétal jusque là revendiqué par la gauche. Côté France Insoumise, on se situe non loin de ce qu’a pu être le parti socialiste avant 81, dans un réformisme volontariste caractéristique d’une gauche non révolutionnaire. A l’Ouest pas grand chose de nouveau donc qu’un jeu d’appellation ?

Pas sûr si l’on considère le champ de bataille des noms de partis. Pour commencer par les poids lourds, l’adjectif socialiste est devenu de la part des membres du parti du même nom un objet de dénégation récurrente depuis le fameux « mon projet est moderne, pas socialiste » de Lionel Jospin. Quant au grand parti de droite, de RPR en UMP jusqu’à LR, il change d’acronyme au gré des affaires de financement sans que cette valse des noms ne semble jamais véritablement faire sens. Pour compléter ce tableau, on peut remarquer le mouvement d’euphémisation dont témoignent de façons fort différentes la transformation de la Ligue Communiste Révolutionnaire en Nouveau Parti Anticapitaliste et la superposition du nom Rassemblement Bleu Marine à celui, beaucoup plus parlant de Front National.

Quel est donc le point aveugle autour desquels tournent tous ces noms qui ne semblent pas parvenir à faire définition ? A quel problème de description de notre monde répondent ces deux appellations connotatives que sont France Insoumise et En Marche ? Pour le dire autrement, s’ils ne se résument pas à l’opposition entre libéralisme et réformisme, que tentent-ils de dire ?

Pour un monde innommable

La première chose que l’on peut remarquer, c’est que ces deux noms tirent une part de leur sens de la personnalité forte qui les incarne. Pour En Marche, cette dimension est plus qu’assumée par la confusion des initiales du nom avec celle de son fondateur, Emmanuel Macron. L’expression « En Marche » est nourrie de sens par l’image de ce jeune homme dynamique et volontaire. « En Marche » devient alors un mouvement débarrassé de la lenteur du piétinement, une marche déjà triomphale vers un avenir radieux. Côté Insoumis, on se signale par un refus dont la personnalité de Jean-Luc Mélenchon vient préciser le contour : il ne s’agit pas d’être d’aller lancer des pavés et de se rendre ingouvernables comme le clame le Comité Invisible dans ses ouvrages, mais de s’opposer raisonnablement par la pensée et la parole. D’un côté le jeune loup qui vous invite à épouser la marche du monde le sourire au lèvre, de l’autre le vieux prof de philosophie (la lettre phi constitue d’ailleurs le logo de la France Insoumise) qui vous enjoint à la refuser par la critique.

Des deux côtés, un même point d’accord et un même point aveugle : celui d’une marche du monde que l’on ne sait nommer mais par rapport à laquelle l’on prend position. C’est peut-être en prenant cette nouveauté au sérieux que l’on peut donner du sens aux difficultés à se nommer des partis traditionnels. Quel socialisme dans un monde où l’omniprésence des partenariats public-privé donne l’image de l’intrication entre visée sociale, acteurs économiques et férule administrative ? Quelle droite libérale dans un monde où les acteurs privés ne se soutiennent que d’une pléthore d’institutions et de dispositifs allant de la BCE au FMI en passant par le CICE ? Ce constat engage à nuancer le libéralisme de En Marche et à ne pas réduire la France Insoumise à une réincarnation du socialisme mitterrandien du début des années 80.

Surtout, derrière les noms de « En Marche » et « France Insoumise », tout comme derrière la revendication de plusieurs candidats d’être « anti système », se manifeste la perte de sens des concepts sur lesquels s’appuyaient l’analyse et la transformation politique. Si des termes comme « socialiste », « national », « communiste » ou simplement « droite » et « gauche » ne parviennent plus aujourd’hui a décrire un programme ou un projet, c’est peut-être que les descriptions du monde qui les soutiennent – libéralisme, capitalisme, mondialisation, étatisme – ne constituent plus aujourd’hui des outils efficaces, c’est-à-dire des points de pensée sur lesquels on puisse s’appuyer pour transformer le monde, que ce soit dans le sens du changement ou du perfectionnement.

Guilhem Fabre