Souvenir d’un casseur de pédés par Hans Limon

Le passage par Lou Le Cabellec

Il s’appelle Hans Limon et je l’ai découvert sur Facebook, un jour au hasard en déroulant le fil d’actualités. Non, c’est pas ça. C’est une amie qui m’en a parlé dans un bus à Toulouse : « Tu connais Hans Limon ? Magnifique, un génie. Tu devrais aimer, c’est ta came. » Le fait est que je ne sais plus comment ça a commencé. Hans Limon. Beau nom. Très beau nom. Un pseudo sûrement. Ben non, même pas. Un véritable nom de naissance : Limon. Dans le limon. Hans. Petit Hans. Né en 85, dans un chou comme il dit, à Calais. Un chou de Calais. Aujourd’hui il vit un peu partout en France, ça bouge beaucoup chez Hans Limon, je ne sais pas tout, j’ai parfois du mal à suivre, je ne veux pas tout savoir, je prends ce qui vient. Je prends aussi ce que je peux prendre, pas les épaules suffisamment solides en ce moment pour tout porter, supporter Hans Limon.

Amoureux ? Non, je ne le suis pas. C’est pas aussi simple. Puis il est hétéro, Hans, et moi j’y touche pas, aux ailes des moulins à vent, même avec les yeux, de plus je trouve que l’idée des filles lui va bien, très bien. Bon alors, ce qu’il fait, cet énergumène ? Faire, justement. Il n’arrête pas de faire. Et en gros, il écrit tout le temps. Une sorte de Balzac, avec une touche d’Antonin Artaud, une touche de Koltès, une touche de Rimbaud, vous voyez quoi, une sacrée touche. Donc il fait, il est poète. C’est étymologique. Il écrit du théâtre et penche du côté du roman, ça viendra. Il écrit de la poésie, des critiques, des textes quoi, du texte, de la texture, mixture. C’est un peintre. Aussi. Bacon. A sort of. Et un sculpteur. Énervant quoi, un peu, brillant surtout. Incandescent, en gerbes de phosphore. Il paie le prix, le prix fort, ça je le sais, pas un imposteur, pas de posture, il déguste, le pauvre. Il déguste, souvent. Van Gogh.

A part ça, il est prof de philo, il a une santé fragile, une vitalité d’acier, quelque chose de Nietzsche chez lui, poke Zarathoustra. Il se consomme et se consume. Bon, j’en ai assez dit. Puis je suis surtout là pour me taire et m’effacer, je faisais juste les présentations. Hans Limon, retenez le nom. Voici son dernier texte, des comme ça il en écrit un par jour. Aurait-il véritablement cassé du pédé ? Je m’en fous, Sainte-Beuve. Ici ce n’est pas le sujet. Pourtant dans la vie de tous les jours c’est vraiment pas le genre de « détail » dont je me fous, des amis ont été agressés dans la rue, un ami a même failli y passer, je l’ai été moi aussi, tabassé, il y a longtemps. Mais là, vous voyez, c’est autre chose, c’est ailleurs. Coupable, innocent, c’est justement les deux, c’est la littérature, c’est précieux, c’est précieux parce que c’est aussi l’apparition d’un « mascara fabuleux », au beau milieu du Monde.

Olivier Steiner

Souvenir d’un casseur de pédés

Seuls, solitaires, ou plutôt retirés, momentanément « hors-jeu », frondant l’aube et fraudant les apparences, masse de chair transpirante, brumeuse dualitude perdue sous les combles dissymétriques, nous donnions la mesure, nous ajustions les proportions, l’un dans l’autre et sous l’autre et sur l’autre et nous prêtions nos corps aux fabuleux bambins d’Aristophane, une fois pour toutes, bercés par la tendre pluie d’été giflant façades et trottoirs, striant nos visages de veines sinuant des cheveux jusqu’au menton, comme si nous nous étions recouverts de tatouages maoris, magnifiques taulards peinturlurés comme des droitures violées, comme si nous nous étions préparés à la lutte, celle de nos rages trop longtemps contenues puis violemment renversées dans un ruissellement de souffles tièdes et fauves déposant leur buée sur les vitres obliques. Condensation des danses. Aucun spectateur, aucun témoin, si ce n’est ce sourd et mystérieux silence familier des actes répréhensibles. Pour te prendre à moi, pour t’arracher à ma chair et me priver de ta sève, il eût fallu réunir en un seul être animé d’une inépuisable énergie la colère d’un Satan et la force brute et féroce d’un cyclope ébahi. Nous nous embrassions, toi et moi, nous respirions par nos bouches échangées, ivres et tranquilles, haut perchés dans cette contrée peuplée de nains. Nulle vie sans les battements soulevant ta rude écorce, nulle joie sans le miroitement de tes yeux de chat perçant le clair-obscur satiné de ce soir exilé, nul possible sans la certitude physico-mathématique de ta pesanteur étalée sur ma lascive inertie.

Étrange phénomène, semblable à l’aveugle de naissance recouvrant la vue le jour de ses trente ans, épiphanie terrestre insoupçonnée, brusque retournement de situation, deus ex machina purement existentiel, renversement des perspectives et des paradigmes. Le désir brûle, crame, consume et calcine toujours, mais l’objet s’est métamorphosé, endurci, comme pour mieux résister à l’assaut des flammes, pour accueillir, encaisser, rendre au centuple et même davantage. L’homme après la femme. Les années pesantes, les passions, la paternité, les déchirements, les égarements, les flancs possédés, les langues entremêlées, soudées, greffées, les pénétrations fébriles, les courbes frêles et délicates, les mascaras fabuleux, les mièvres rouges à lèvres, les mariages, les divorces, les plis violacés des vagins entrouverts, l’opulence outrageuse des poitrines laitières, les dessous ajourés, les séductions langoureuses, les cils interminablement soyeux, les parfums capiteux, les orgasmes suraigus, les cambrures vallonnées, les disputes sans cause réelle s’achevant dans l’hystérie nocturne des ébats sans pause ni réveil : tout cela, fatras de souvenirs, d’illusions, chrysalide aux alouettes.

Quelque part dans son Monde, Schopenhauer explique tout à fait clairement que nous voyons des contradictions là où n’existent que stratégie et pulsion de vie. Le passage de l’hétérosexualité à l’homosexualité n’a rien d’un quelconque démenti (palinodie libidinale ?) : le Vouloir-Vivre à la base de notre unique et immuable caractère a tout simplement trouvé un expédient plus approprié, une façon plus efficace et durable de satisfaire ses tendances (faut-il le rappeler ? le philosophe allemand, célibataire et fort misanthrope (inséparable de son chien, cependant, qu’il accusait parfois de se conduire comme un homme) vomissait ce qu’on appelait alors la « pédérastie »). Ce que nous prenons à tort pour un bouleversement n’est qu’une péripétie de ce plus ou moins long drame qu’est notre existence humaine, ce combat contre la mort voué à la défaite.

Et l’alphabet n’en demeure pas moins le même, que l’on couche sur le papier deux X identiques, ou l’X accompagné de l’Y.

Une apocalypse, au sens propre du terme : un dévoilement. Un déshabillage. Le prophète proclame l’ultime vérité depuis le torse nu de l’éphèbe endormi qui, les paupières tremblantes, les bras en croix, les lèvres entrouvertes, les dents saillantes, le sexe penché, baigné de néant cosmique, beau, magnifique, sublime sans le savoir, s’offre en victime consentante aux mille souffrances des amours dévêtues. Les voiles sont levés, les draps défaits, les hypocrisies voient leurs masques fondre et s’étioler. Puis deux hommes s’étreignent et la messe est dite. Nature contre nature. D’où l’étincelle qui donne la vie ou la renouvelle. Toi et moi.

Nos membres veinés passaient d’une main à l’autre, vacillants, turgescents, aspirés par le vide comme certaines plantes le sont par le jour, nos soleils noirs s’entréclipsaient, chacun remontant jusqu’aux fondements de l’autre et sondant avec une suave autorité ses tréfonds ténébreux, quelques phrases grommelées venaient parfois déposer leur gravité sur la douceur du matelas plié près de la porte condamnée, les phalanges s’agrippaient aux cheveux, aux muscles, aux petits riens laissés dans l’atmosphère par la suffocation des élans indociles. Nous ressemblions, à cette heure, en ce lieu, à ces gigantesques gardiens du Tartare, ces Hécatonchires, fils d’Ouranos et de Gaïa, possédant chacun cent bras et cinquante têtes, nous tracions sur le rebord des parois d’ombre jaunie la mêlée farouche de ces monstres révoltés. Puis tout retombait dans la torpeur des eaux du Léthé, refuge de grâce et d’oubli, jusqu’à la démultiplication des martèlements sur les enclumes profondes, jusqu’aux froissements crayeux, jusqu’aux échappées de sueur, jusqu’aux éclairs de sperme foudroyant corps, murs, parquet, jusqu’au râle syncopé des plaisirs synchrones. Je me souviens : j’étais à genoux, je caressais de mes cent mains moites et frénétiques tes cuisses tendues, puissantes, familièrement étrangères, tandis que, vaguement, dans un épais nuage de vapeur sépulcrale à peine éclaircie par le matin naissant, la nuque pliée, les bras ballants, fils de Poséidon tout juste émergé des flots, pâle, épuisé, perlé de larmes de sel, tu cherchais le second souffle et semblais, merveilleux muet, convoquer tous les vents, tous les courants d’air ; et, soudain, dans ce délicieux désespoir, tes yeux brillèrent d’un éclat fugace et brisé, semblable à celui que je vis cinq ans plus tôt dans les yeux de ce « pédé » couché sur la route, ce pédé que mes amis et moi venions de « bastonner », devant tout un parterre de copines surexcitées, sous la lueur pisseuse des réverbères citadins, ce pédé couvert de sang, de crachats, de bière et d’injures qui, agenouillé comme je l’étais face à toi, frémissant de peur comme tu l’étais de jouissance, empoigna mon blouson et me demanda simplement, d’une voix rauque et soumise : « Pourquoi ? » Je l’écartai cyniquement, le sourire aux lèvres et nettoyai les traces de sa répugnante souillure sur les manches de sa veste. Je lui rendis son sang pour, cinq ans plus tard, me repaître éperdu de ta semence.

Pourquoi ?

Hans Limon