Odon et le Majordome

Tout se mélange dans ma tête. Drôle d’incipit mais c’est pourtant et mon idée et mon commencement : le mélange des choses vues, entendues, mixité des idées et des sensations. Car on perçoit et on reçoit tout en même temps, des signaux les plus faibles – la petite chatte qui gratte comme une forcenée sous mon lit en ce moment et qui m’empêche de me concentrer – aux signaux les plus forts – par exemple le dernier papier aux accents pasoliniens que je viens de lire et relire, celui de Dimitris Alexakis à propos de la tragédie électorale du 7 mai prochain.

Quand je dis que tout se mélange – et je sais que je ne vais pas arriver à bien le dire – je ne dis pas que tout se vaut ou doit être confondu, hélas tous les bordels ne sont pas joyeux ! Je veux dire que « ça » se mélange, malgré soi et ensoi, entre le dehors et le dedans, depuis le dedans jusqu’au dehors. On n’y peut rien, c’est comme ça, c’est la complexité et elle va grandissante. Mais « ça » peut aussi faire un beau mélange quand les choses, les signes, se répondent les uns aux autres comme dans une vaste discussion cosmique. Peut-être qu’alors le contraire du chaos n’est pas l’ordre mais justement son frère jumeau : le beau mélange = métissage des « concepts, percepts, affects »…

Certains comparent la période politique que nous traversons à la France déchirée au temps de l’affaire Dreyfus. Il doit y avoir du vrai mais encore faudrait-il se méfier de certains anachronismes. Le passé doit servir à éclairer le présent mais le passé est le passé, pas de copié-collé intempestif ou manipulateur. Dans cette comparaison avec l’affaire Dreyfus, je préfère penser à Proust et à la façon dont il a traité le problème : en mélangeant tout, justement, en juxtaposant, en faisant glisser les plaques tectoniques de sa mémoire et en montrant comment les choses s’anamorphosent dans la durée, les amours grandes et petites, telle couleur de robe, le croissant de la Verdurin, le dreyfusisme fanatique de Swann… C’est de la littérature et plus que ça, c’est une philosophie et une conception du comment vivre, comment faire avec la vie, les vies, celles du corps et de l’esprit qu’on devrait envisager sans séparation. Distinguer n’est pas séparer. Tout a un rapport avec tout…

Lanterne magique à la Maison de Tante Léonie / Musée de Marcel Proust à Illiers-Combray

J’en viens à mon titre de départ, cette association saugrenue et opaque : Odon et le Majordome. Nuit blanche pour moi hier, je n’étais pas bien, mais pas bien pas bien, bref comme nous tous, plus ou moins, en ce moment. Je repensais à la semaine qui venait de s’écouler depuis ce maudit premier tour des élections et je n’arrivais plus à ne plus y penser. Pour faire diversion j’ai cherché un film ou une série sur Netflix, n’importe quoi à condition que ce soit très loin de mon présent. Je suis tombé sur Le majordome, film dont je n’avais jamais entendu parler mais comme le rôle principal était tenu par Forest Whitaker que j’adore, j’ai cliqué. Le Majordome pourrait former un diptyque avec La couleur pourpre de Spielberg, ça m’a aussi rappelé Beloved, le roman de Toni Morrison. D’après une histoire vraie le film retrace la vie d’un noir américain qui fut enfant d’esclaves dans les champs de coton et qui finit (parce que l’imagination de la vie est décidément sans limite) majordome à la Maison-Blanche et verra défiler sept présidents. A côté ou derrière la trajectoire de cet homme, c’est aussi toute l’histoire du mouvement afro-américain des droits civiques qui est retracée. Une scène en particulier m’a fait penser à ces derniers jours. Vers le milieu du film c’est l’époque Martin Luther King et l’émergence du mouvement du Black Power puis des Black Panthers, de son côté le majordome sert le thé et les cookies sur des plats en argent dans le bureau ovale, il se tait, il est poli, il travaille dur, on lui a appris à être transparent pour survivre. Mais il se trouve qu’un des fils du majordome est très politisé, lui et ses amis mènent la lutte sur le terrain. Au début ils s’inspirent de la non-violence de Gandhi mais très vite ils décident qu’une opposition plus musclée, radicale, sera plus efficace. Le film ne juge pas, et moi non plus. C’est dur la non-violence quand on subit l’apartheid, les insultes, les bastonnades et qu’on se fait massacrer par le Ku Klux Klan alors qu’on a 20 ans…

Mais donc il y a cette scène très courte où le fils du majordome, ses amis et le pasteur King discutent dans une chambre d’hôtel. Martin Luther King comprend que le fils a honte de son père, son père qui ne prend pas les armes et qui sert les blancs du mieux qu’il peut, en souriant et en baissant la tête, chaque jour. C’est alors que le pasteur King reprend le fils, lui expliquant (je n’ai plus les mots exacts en tête), qu’un noir qui fait consciencieusement son travail, qui se montre irréprochable et même admirable comme être humain est tout aussi subversif qu’un militant engagé qui descend dans la rue : petit à petit il change le regard du blanc. Chacun peut avoir un impact politique à son niveau, avec son histoire et ses capacités, le monde ne peut pas être fait que de « panthères noires », ou plutôt le monde a besoin des « panthères noires » à certains moments, et de la foule immense des « majordomes » le reste du temps. Encore une fois, je me répète, pas d’anachronisme mais j’aimerais tant que certaines panthères noires françaises de 2017 poursuivent leur lutte sans condamner et juger du haut de leur hauteur idéologique les majordomes que nous sommes nombreux à être.

Lee Daniels’ The Butler

Après ce film, en pleine nuit, ma tête bouillonnait. C’est con à dire mais tant de souffrances, je me disais, tant de haine, de violences, de colère, de rage… comment me réconcilier avec tel de mes amis, comment lui prouver que je reste dans son camp et qu’il est dans le mien même si nous n’agissons pas exactement de la même façon ? Etc., etc. J’ai alors pensé à Odon (tout se mélange), cet artiste dont m’ont parlé Nathalie et Christian Croset qui tiennent une galerie d’art à Nogent-sur-Marne et chez qui j’ai passé quelques jours la semaine dernière. Odon – mort cette année, le 7 avril – qui fut un proche d’Alechinsky, Soulages, Manessier, est un presque inconnu. Toute sa vie il a travaillé son art, ses « tresses », dans un silence relatif et il était ce genre d’homme capable de dire quand on le questionnait :

« Je voudrais porter le monde à bout de tresses… Pourquoi me faire écrire sur mon travail ? Si la peinture m’a choisi c’est parce qu’elle savait que j’étais incapable de m’exprimer par d’autres moyens. Pourquoi me faire parler de mon travail ? Si je dois ajouter le verbe à la couleur c’est que je ne suis pas allé assez loin dans la peinture. La peinture est un art muet. Au commencement étaient le bleu, le jaune, le rouge. Avec ces trois couleurs et leurs mélanges le pouvoir est donné de tout colorer, ne nous privons surtout pas ! La peinture ? C’est très simple – Bach a dit, « La musique ? C’est très simple : il suffit d’appuyer sur la bonne touche au bon moment. »

Photo © Vincent Ferrari

Donc la bonne touche au bon moment. Le Kairos, peut-être. Et peut-être que l’art (dans lequel je veux englober l’art de vivre) est cette tentative d’être sans cesse à l’affût du Kairos pour toucher la note juste, donc belle, donc bonne. J’étais dans le salon de Nathalie et Christian, je feuilletais la monographie d’Odon, je posais quelques questions sur sa vie, qui il était, quand Christian a eu cette phrase que j’ai fait mine de ne pas entendre tant elle m’a bouleversé : « Odon a travaillé jusqu’à la fin, sans jamais se plaindre, en souriant. » Phrase gigantesque quand on prend le temps de mesurer ce qu’elle signifie : Odon a travaillé jusqu’à la fin / silence / sans jamais se plaindre / silence / en souriant.

Donc Odon et Le Majordome, révolutionnaires sans bruit ni fracas, résistants de l’ombre, c’était ma petite fable de la nuit, fabliau du petit matin. Moralité sans morale : la chatte Liberty qui ne gratte plus sous le lit mais dort en boule à mes pieds, le jour qui se pointe avec le mal de tête, le paquet de clopes vidé et ce putain de froid interminable en cette fin de mois d’avril, tout était là, tout est là, ça et le reste et ce qui vient, viendra. Peut-être qu’il suffit de traduire ? Je ne sais pas. Je ne sais vraiment plus et ce que je sais, je le sais de moins en moins. Alors quoi ? Continuer ? Continuer ? Et moi qui voulais une fable rieuse, je termine avec L’innommable :

(…) il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer.

Samuel Beckett, L’innommable, Les éditions de Minuit, 1953