New York districts : Tribeca et Red Hook

Chacun à leur manière, sociologico-satirique et poético-policière, deux romans américains, disponibles en poche, arpentent et explorent deux quartiers de New York : plongée à Tribeca, Manhattan, avec Karl Taro Greenfeld puis à Brooklyn en plein cœur de Red Hook avec Ivy Pochoda.

Triburbia

Drôle de livre que ce Triburbia, qui n’est pas tout à fait un recueil de nouvelles ni une galerie de portraits mais un roman, tout en gardant trace de ces deux genres courts ou fragmentaires. Tout se déroule à Tribeca, célèbre quartier de Manhattan, longtemps laissé aux usines et ateliers avant d’être investi par des artistes, bourgeois bohèmes et autres écrivains. Karl Taro Greenfled raconte ces vagues successives, jusqu’à l’arrivée des financiers et traders à Wall Street et, puisque toute bulle d’expansion immobilière est toujours suivie d’une déflation, la phase de départ du quartier, vers la banlieue ou la côte Ouest. Le récit est donc d’abord celui des mutations et transformations d’un quartier.

C’est aussi une société miniature que rassemble ce livre, une tribu de « riches pseudo-bohèmes, artistes et artistes manqués » : Tribeca bien sûr mais aussi l’école du quartier, dans laquelle les pères déposent leurs enfants avant d’aller prendre, en groupe, leur petit-déjeuner. Il y a un ingénieur du son, qui tire ses revenus de la location de ses studios d’enregistrement ; un journaliste à succès devenu auteur de best-sellers, soudain sous le feu de la vindicte lorsqu’il apparaît que ses Mémoires, comme nombre de ses reportages, ont été bidonnés ; un marionnettiste qui rêvait de révolutionner sa pratique et ne survit que grâce à la réparation de vélos ; un sculpteur, un gangster juif, un producteur de cinéma (qui ne produit pas grand chose), un photographe et un cuisinier italien qui colonise le quartier puis New York de ses restaurants, bientôt à la tête d’un véritable « empire gastronomique ». Le livre retrace, portrait après portrait, leurs parcours, leurs ascensions et illusions perdues, leurs mariages (déséquilibrés, ce sont les femmes qui travaillent, ont du succès et bien souvent quittent leurs maris ou les trompent), leurs espoirs et dépressions, les adultères et problèmes conjugaux. En trois mots, surplombants mais réducteurs, « argent, luxe, sexe ».

Le récit suit la tribu urbaine pendant un an, de la rentrée scolaire des enfants au dernier jour de classe, sans chercher de lien artificiel entre ces différentes histoires sinon la vie d’un quartier et le regard que l’écrivain porte sur ce microcosme, celui d’un observateur incisif, souvent drôle, toujours piquant. Le livre s’organise selon des rues de Tribeca, de 113 North Moore à 416 El Medio, zigzagant d’un coin de ce « canton privilégié » à l’autre. Une Vie mode d’emploi en version new-yorkaise en quelque sorte, et étendue d’un immeuble à l’ensemble d’un quartier.

« Nous sommes une communauté prospère. Nos lofts et nos appartements valent des millions. Nos femmes conservent leur beauté. Chaque rénovation équivaut à la construction d’un grand paquebot, pourtant nous ne cessons d’affirmer que la richesse n’est pas ce qui nous définit. Que nous valons mieux que ça. Jaugez-nous aux livres sur nos étagères, aux tableaux sur les murs, aux musiques que nous écoutons sur iTunes, à nos enfants dans leur petite école surprotégée. Nous sommes convaincus d’avoir un goût impeccable, des opinions politiques correctes, et que notre indignation contre le gouvernement actuel est totalement justifiée ».

C’est une comédie humaine que campe Greenfeld, grandeur et décadence de Tribeca, quartier comme habitants, « un certain mode de vie urbain ». L’écrivain parvient à garder un équilibre, pourtant délicat, entre satire sociale et étude sociologique, sans jamais tomber dans la caricature ou la théorie sèche, en mettant en avant le récit. Au-delà du portrait de groupe, c’est la question de l’appartenance à une communauté, de l’identité qu’interroge chaque histoire : quand et comment s’exclut-on d’un ensemble, quels mécanismes conduisent à l’échec, lesquels au succès ? Où se situe le bonheur, sur quelle frontière entre réussite professionnelle et privée ? Tribeca est loin d’être le « sanctuaire privilégié » que le quartier voudrait être et c’est cet envers, des failles et des dérives qu’explore le roman — montrer « ce qui se cache sous la mise en scène élaborée d’une vie moderne et aisée ». Ainsi Tribeca devient la focale d’étude de New York plongeant « dans la célébration presque onaniste d’elle-même et de sa prospérité » comme d’une Amérique des Privilèges.

L’autre côté des docks

Brooklyn, et plus spécifiquement Red Hook, voire Visitation Street (titre original du roman), est sans doute le personnage principal du livre d’Ivy Pochoda. Nous voici cette fois face à Manhattan : « Red Hook forme une langue de terre d’environ deux kilomètres échouée tout au sud de Brooklyn, là où l’East River se jette dans la baie ». C’est « un quartier situé en dessous du niveau de la mer et qui n’a pas fini de s’enfoncer »

Red Hook ce sont quelques rues résidentielles mas aussi des cités et des docks à l’abandon. Là vivent Val et June, deux adolescentes inséparables qui, un soir, décident d’embarquer sur un canot en plastique rose pour voir la ville depuis l’East River. Cree, un jeune Noir, les suit des yeux depuis les quais et les voit disparaître. Le matin, on retrouve Val étendue sur les rochers, inconsciente, « elle a l’odeur des mouettes », mais plus de trace de Val. La trame policière sert de fil romanesque : qu’est devenue l’adolescente, a-t-elle été happée par le fleuve, est-ce un accident, un crime ? Plusieurs personnages du livre sont suspectés par la police, le quartier est totalement bouleversé par la nouvelle et Ivy Pochoda raconte les différentes ondes de choc de cette disparition sur Red Hook, la manière dont l’enquête révèle les tensions latentes, raciales et sociales, du quartier.

Mais l’intérêt du roman n’est pas dans cette enquête policière mais plutôt dans la manière dont le récit est pris entre réalisme social et échappées surnaturelles, présent et désirs d’ailleurs. Le lecteur est pris dans un roman choral, croise les habitants du quartier, entend leurs voix et leurs histoires. Comprend que cette langue de terre est tissée d’ailleurs multiples, que le lieu est habité par les fantômes du passé, les traces d’une ville en train de disparaître, « lofts vides et terrains vagues », docks que certains pensent hantés.

Red Hook est un palimpseste sous le regard de Cree : « alors qu’il traverse la rue pour quitter cette partie abandonnée du front de mer et rejoindre les cités, il prend conscience des différentes couches qui constituent Red Hook — les tours des cités construites par dessus les maisons à charpentes de bois, les trottoirs de béton coulés sur les pavés, les lofts qui remplacent les usines, les magasins qui envahissent les entrepôts. Les bars modernes qui phagocytent les anciens rades. Les squelettes des bâtiments oubliés — la raffinerie de sucre et la cale sèche — qui survivent au milieu des nouveaux blocs de béton censés proposer des cadres de vie luxueux. Les vivants qui marchent sur des morts — le front de mer inanimé, les anciens gangs démembrés, la guerre des drogues éteinte —, tout est encore là. Un quartier de fantômes ».

Et c’est bien dans cette évocation d’une ville tiraillée entre un passé qui disparaît et un avenir à inventer, d’un quartier tissé de cultures diverses, de langues et habitudes contrastés, qu’excelle Ivy Pochoda. Elle compose un
« opéra urbain » comme l’écrit Dennis Lehane de ce roman et dit ces frontières — géographiques, sociales, humaines — que révèle soudain la disparition de June, un personnage que tous les habitants du quartier finissent par « inventer au fur et à mesure », génie du lieu.

  • Karl Taro Greenfeld, Triburbia, traduit de l’anglais (USA) par Françoise Adelstain, 312 p., Pocket.
  • Ivy Pochoda, L’autre côté des docks, traduit de l’anglais (USA) par Adélaïde Pralon, 350 p., éd. Liana Levi, « Piccolo ».