« La fissure » : ce «n’est pas une histoire inspirée de faits réels : c’est la réalité»

En décembre 2013, le supplément du dimanche El Pais Semanal commande à Guillermo Abril et Carlos Spottorno une série de reportages sur les frontières européennes. Trois ans plus tard, avec comme matériau près de 25000 photographies et 15 carnets de notes, sort en librairie La Fissure. Documentaire inédit dans sa forme et terrible dans son propos, La Fissure raconte, de l’Afrique à l’Arctique la misère, les destins brisés des migrants, la montée des nationalismes, les exodes et analyse les causes et les conséquences de la crise d’identité que connaît l’Europe au XXIè siècle.

Objet hybride, roman (photo)graphique, journal de bord, la chronique européenne du journaliste et du photographe est un constat sans fard, à des kilomètres des mensonges alternatifs.

1945. « Les alliés défilent triomphalement dans les villes européennes. Et pour la première fois de son histoire, l’Europe entière se met d’accord : la paix ne pourra perdurer qu’avec l’union des pays qui ont fait couler le sang depuis des siècles ». Les premiers mots de La Fissure sont un rappel nécessaire, presque un avertissement : alors qu’ils ont convoqué le pessimisme de Stefan Zweig et la terrible lucidité de Richard Kapuściński en épigraphe, les deux auteurs citent Winston Churchill appelant de ses vœux la reconstruction de la famille européenne, une Europe unie « pour jouir de son héritage commun »…

2013. Guillermo Abril et Carlos Spottorno entament un périple qui va les conduire de Melilla à Ivalo, en passant par Lampedusa, Kaliningrad, Bucarest, Edirne, Alexandroúpolis, le camp de réfugiés de Moria, Medyka… Pologne, Ukraine, Finlande, Turquie, Espagne, Italie, Grèce, Serbie, les reporters passent les frontières sans encombre grâce à leur passeport arborant le sigle de l’Union Européenne. Pour des milliers de migrants, de réfugiés, c’est une tout autre histoire. Partout, des murs se dressent, des barrières, des grillages qui se veulent infranchissables, des frontières physiques s’érigent de nouveau là où la géopolitique et l’unité européenne avaient dessiné des lignes de démarcations virtuelles.

La Fissure est un voyage en marge d’une question qui dépasse le plus grand nombre, un reportage initié peu de temps après le naufrage d’octobre 2013 qui a fait 366 noyés près des côtes de Lampedusa. Pour montrer et donner à comprendre : les conséquences des chutes successives des régimes tyranniques en Tunisie, en Égypte, en Lybie ; l’avenir de la Syrie et du sort de sa population fuyant la guerre civile sont au cœur du livre. Les photographies recomposent les routes maritimes et terrestres empruntées par les réfugiés de toutes nationalités : Népalais, Pakistanais, Syriens, Nigérians, Marocains, Afghans… La liste est loin d’être exhaustive. L’opération Mare Nostrum (depuis remplacée en partie seulement par l’opération Triton) de Frontex. Les journalistes embarquent sur une frégate italienne, participent à un sauvetage, 198 personnes dans un bateau bien trop petit pour un si grand nombre. En quatre mois, l’opération « a déjà tiré 10 000 personnes de l’eau. Deux ans plus tard, ce sera 10 000 en deux jours ». De cette expérience naît un film intitulé Aux portes de l’Europe lauréat d’un prix au World Press Photo 2015. Le reportage de Guillermo Abril et Carlos Spottorno est publié. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Le voyage n’est pas fini, dix-mois plus tard, tandis que les réfugiés continuent d’affluer, les deux journalistes reprennent la route. La situation a changé : à l’est, les pays de l’UE qui n’appartiennent pas à l’espace Shengen ferment leurs frontières. Les réfugiés sont contraints au contournement de ces nouvelles digues, ils empruntent d’autres voies, toujours plus à l’est, plus au nord.

Deuxième époque et virage inattendu d’un reportage commencé sur les rives de la Méditerranée pour s’achever sur les berges d’un lac frontalier de la Russie. Entretemps, l’annexion de la Crimée a eu lieu et les opérations militaires finlandaises, polonaises, se succèdent avec l’aide des Canadiens, des Américains, des Anglais… La Russie fait peur. Témoins rares de ces manœuvres préventives – préparatoires ? –, les deux journalistes recueillent des témoignages plus glaçants que l’air arctique.

La Russie fera-t-elle un jour partie de l’UE ?
− Un jour toute l’UE fera partie de la Russie !

Le vieux continent est en paix depuis plus de soixante-dix ans, mais il semble que les Printemps Arabes et leurs conséquences qui ont surpris plus d’un dirigeant en occident, la montée des nationalismes et les discours de haine et de repli sur soi des populistes aspirant à gouverner, la guerre froide en passe de renaître, le terrorisme… mettent à mal ce qui est l’essence même de cette communauté de 500 millions d’Européens : libre circulation des personnes, des produits et services, monnaie unique, une réussite démocratique à bien des égards quoi qu’en disent les contempteurs de l’Union Européenne. Les États-Unis d’Europe souhaités par les pères fondateurs (cf. le récent anniversaire de la signature du Traité de Rome) peuvent s’enorgueillir d’avoir assuré (avec des fortunes diverses selon les pays il est vrai) une stabilité certaine entre des nations jusque-là régulièrement belligérantes. Las, des murs qui se dressent pour empêcher les « migrants » d’entrer sur le territoire européen au retour de la volonté d’isolationnisme en passant par la menace d’un expansionnisme russe, surgit le spectre d’une peur que l’on croyait ne plus connaître un jour. Et la citation de Richard Kapuściński en épigraphe résonne cruellement (et non prophétiquement, espérons-le) quand on referme le livre de Guillermo Abril et Carlos Spottorno : « que de victimes, que de sang, que de douleurs causés par la question des frontières ! ».

La fissure − métaphore répétée au fil des pages et des images − devient dangereusement tangible quand il s’agit de constater le fossé qui sépare l’Afrique de l’Europe et de prendre acte du malheur des réfugiés qui s’abiment en mer ou se blessent sur les lames des barbelés européens. Dans l’indifférence médiatique et politique, des populations entières continuent de se jeter sur les routes dans l’espoir d’un sort meilleur. Quitte à se faire refouler manu militari ou échouer dans des centres de rétention ou des jungles inhumaines aux portes d’une Union aveugle à ses propres dissensions. Pour reprendre les mots de Carlos Spottorno « le résultat n’est pas une histoire inspirée de faits réels : c’est la réalité ».

Guillermo Abril et Carlos Spottorno, La Fissure, Photographies de Carlos Spottorno, traduction de l’espagnol par Faustina Fiore, Gallimard, 2017, 172 p., 23 € — Lire un extrait