« Ecartez les jambes » : genrer à tout prix de la gynécologie à l’art contemporain

Makoto Aida, Mimi Chan

Nous tenterons d’établir ici une critique des disciplines médicales, à la fois dans leur contexte historique et leurs pratiques contemporaines, pour démontrer qu’il existe une volonté insidieuse de maltraitance envers le genre féminin.
Le corps médical maintient et conforte l’idée de l’infériorité du sexe féminin en réduisant la femme littéralement au rang de « chienne », à la fois animal reproducteur et objet sexuel. Les consultations et les soins gynécologiques sont comparables à de la maltraitance animale. Le corps animal comme le corps féminin ne seraient-ils, chacun, devenus les plus gros objets de consommation, pour reprendre la maxime de Baudrillard ?

Médecine contemporaine : nouvelle arme de référence absolue de la différence du genre

La recherche médicale ne cesse de prouver qu’annihiler la frontière entre le féminin et le masculin serait une erreur fondamentale. De plus, les recherches biologiques et génétiques, notamment, paraissent vouloir prouver à tout prix que le sexisme est inscrit dans les gènes : découverte des hormones femelles et des hormones mâles, comparaisons pour prouver les différences cérébrales, en un mot : « genrer », l’humain depuis la formation de ses premiers chromosomes. Les résultats deviennent des arguments faciles dont usent et abusent les manifestants anti-mariage pour tous / anti-théorie du genre. Le combat de ces gens de tout âge en tenue rose et bleue peut sérieusement nous alarmer quant aux relations femme/homme des générations futures. Nombre de ces manifestants sont issues de milieux dirigeants (banquiers, directeurs de puissantes entreprises, hommes politiques) qui défendent des modèles honteusement archaïques comme une croyance religieuse qui va à l’encontre des femmes : « la femme est née de l’homme ». Et en guise d’argument scientifique, ils brandissent l’indiscutable médecine qui, à côté du sacré, favoriserait leur combat.

D’après les recherches récentes d’Harry Reis (professeur de psychologie à l’Université de Rochester) et Bobbi Carothers (analyste de données au Center for Public Health System Science à l’Université de Washington), les différences comportementales seraient une pure création sociétale. Catherine Vidal, directrice de recherche à l’Institut Pasteur constate, quant à elle, de façon définitive que le cerveau humain n’a pas de genre. Face à de telles données, l’Académie de Médecine française aurait récemment déploré notre médecine nationale qui a tendance à lisser les frontières entre les genres, en appelant à s’inspirer des approches américaines ou nord-européennes qui pratiquent davantage une médecine différenciée ou sexuée. La généticienne Claudine Junien, à l’origine de ce rapport, s’explique : « Les hommes et les femmes sont biologiquement différents. Dès la conception, on constate 30 % de différences en moyenne au niveau moléculaire dans tous les tissus et jusqu’à 70 % dans le foie adulte. On ne peut continuer à ignorer ces évidences scientifiques. C’est dans l’intérêt de chacun. »

La disparition du genre serait donc un danger pour le bien être et la santé de tous… Il faudrait donc pratiquer davantage une médecine spécifique à chacun. N’est-ce pas déjà le cas ? Et n’est-ce pas même, dans ces cabinets médicaux destinés aux femmes, que le sexisme contemporain prend forme et dévoile tous ses aspects ?

Dr. J. Marion Sims with Anarcha by Robert Thom. Courtesy of Southern Illinois University School of Medicine, Pearson Museum

Pratique gynécologique comme ostracisme consenti et légitime de la femme

La médecine et la chirurgie contemporaine ont une franche tendance à  instrumentaliser le corps patiental, un fait patent lorsqu’il est question de pratiques gynécologiques. L’histoire même des progrès médicaux est celle d’un ostracisme où le corps féminin est particulièrement peu respecté. Du côté de la profession elle-même, il est déjà remarquable que les femmes n’aient pu accéder aux études médicales avant le milieu du XIXè siècle ; dans les meilleurs cas, les femmes pouvaient devenir sage-femme ou infirmière, une sorte d’assistante dévouée du chef de clinique. Aujourd’hui encore, l’inconscient collectif assimile le féminin à l’image maternante de l’infirmière, une image qui s’oppose à la soi-disant figure autoritaire du père que doit symboliser le docteur en médecine.

Hormis l’aspect professionnel, c’est l’histoire du patient même qui montre à quel point on a pu réserver les traitements les plus atroces au genre féminin. Les patientes étaient exposées nues dans des amphithéâtres sous l’œil peu bienveillant de praticiens masculins dont les gestes, fortement déplacés, avaient comme dessein le « progrès médical ». On pensera aussi aux méthodes gynécologiques pratiquées d’abord honteusement sur des esclaves. Aussi, examen vécu par beaucoup de patientes comme humiliant et très inconfortable, le rendez-vous chez le gynécologue est-il devenu un passage obligé suite aux campagnes de dépistage des maladies typiquement féminines conduisant celles qui s’y refusent à d’infantilisantes remontrances (il serait intéressant d’observer la réaction des mâles si on devait les forcer à se faire broyer les couilles dans une machine radiographique ou si l’ordre de santé publique ne cessait de leur rappeler d’aller faire des touchers annuels de la prostate). Car nous sommes taxées de chochottes quand nous rechignons à aller écarter les jambes et nous faire introduire des corps étrangers dans l’utérus, surtout si l’on a une sexualité libre. Face aux appréhensions de nombreuses patientes quant à ces examens difficiles, les arguments sont les mêmes : « c’est pour ton bien », « il y a pire », ou encore « toi qui as une vie sexuelle si libre, comment peux-tu être aussi pudique face au médecin ? », comme si l’on devait payer notre liberté sexuelle par cet acte pourtant inspiré de l’esclavage.

Le spéculum a été inventé par James Marion Sims, médecin américain, au cours de la première moitié du XIXè siècle dans le sud des États-Unis. Le Dr Sims expérimentait ses recherches en chirurgie gynécologique sur des esclaves, et cela sans anesthésie. Alors que jusqu’au XVIIIè siècle, les soins obstétriques étaient le domaine réservé des sages-femmes, l’apparition de ces outils a permis aux hommes l’apprentissage de ce nouveau champ de compétence qui est le corps féminin même. « Le spéculum et le forceps ne sont pas seulement des outils qui ont aidé les médecins à ouvrir le corps féminin, ils les ont aussi aidés à mieux contrôler une toute nouvelle spécialité », explique ainsi Brandy Schillace, chercheuse en histoire médicale de Cleveland, dans son article « Why no one can design a better speculum » (The Atlantic, 17 novembre 2014).

Dans un contexte sociétal que l’on pourrait qualifier de « montée alarmante d’aphrodisme », d’autres disciplines médicales contribuent à creuser le fossé entre les genres. Nous pensons évidemment à la chirurgie esthétique qui rend possible une uniformisation du corps féminin à l’image de critères physiques exigeants et imposés par l’extérieur. Une discipline qui touche certes de plus en plus d’hommes, ces derniers restant cependant une patientèle minoritaire pour les praticiens de cette chirurgie.

Spéculum, XIXe siècle

Dans le cadre de notre sujet, l’hystérie se révèle aussi être un thème intéressant à aborder. Présentée comme une découverte psychiatrique, l’hystérie a été aussitôt spécifiquement attribuée au sexe féminin. Elle est bien évidemment le symbole de toute la peur que peut provoquer l’extrême féminin, et son évolution, sous les traits d’une « théorisation physiologique », légitimant la volonté de domination masculine. L’hystérie n’est aujourd’hui plus diagnostiquée comme pathologie à part entière mais le terme perdure, décliné en adjectif péjoratif pour qualifier et stigmatiser une femme qui a des comportements tolérés en revanche chez les hommes : colère, bavardages, appétence sexuelle. Ce ne serait plus donc une maladie « médicale » mais « comportementale ». Pourquoi un tel traitement du patient féminin? S’agit-il d’une crainte farouche de perdre le précieux ventre reproducteur qu’une sexualité libre et non contrôlée pourrait mettre en péril ? Ce qui est affligeant, c’est que peu nombreuses sont les femmes qui verbalisent leur malaise, et la presse féminine se délecte de cette oppression biologique en publiant des articles psycho-sexo-gynécologiques comme en fournissant les nouveaux mots d’ordre d’un « pack » de la femme moderne. Évoquons aussi l’infantilisation dont sont victimes les mères et les femmes enceintes. Ces dernières seraient même devenues une propriété de l’État et nombreuses se plaignent qu’elles se sentent réduites au statut de propriété publique quand leurs ventres deviennent proéminents. Des questions qu’il est possible de relier aux théories foucaldiennes du « biopouvoir ».

Parallèlement à ce genre d’oppression, des esprits s’insurgent, même si cela reste minoritaire. Il faut tout de même signaler le mouvement « gynepunk », basé en Espagne qui laisse entrevoir un espoir sur l’évolution de la gynécologie. Ses fondatrices dénoncent les pratiques invasives et les attitudes paternalistes de certains gynécologues et mettent à profit leurs compétences en ingénierie informatique pour développer divers outils destinés notamment à l’auto examen, et plus spécifiquement pour les personnes dont l’accès aux soins est difficile : prostitués, LGBTQ, personnes immigrées non assurées. Une évolution est possible, il existe de plus en plus de médecins qui développent des méthodes d’examen plus douces comme les prélèvements avec position dite à l’« anglaise ».

Le collectif « gynepunk » dans son labo de Barcelone

La femme-femelle

La médecine contemporaine tend à séparer le genre tout en maintenant une forte présence de domination patriarcale. L’œil médical regarde en effet le corps féminin comme s’il s’agissait d’un corps animal : c’est un instrument reproducteur qu’il faut maintenir en bon état de marche afin de perpétuer les générations mâles futures. Mais si l’on réduit le genre féminin à sa part bestiale, qu’en est-il de la question du genre dans le traitement animal ?

La Salpêtrière et ses hystériques

Quand on pense au terme « femelle », deux espèces reviennent régulièrement dans les esprits collectifs : la vache laitière et la poule pondeuse. Deux espèces nourricières violemment maltraitées. Le terme vache est communément utilisé comme insulte pour qualifier une femme ronde. La femme animale est d’ailleurs soit une femme laide (guenon, thon, grosse vache) soit une pute (chienne, poule, tigresse). Quand l’homme est réduit à sa part animale, il s’agit davantage d’évoquer ses qualités viriles. La femme est réduite à ses fonctions reproductrices ; pour le mâle, c’est la puissance testostéronique qui prime. La truie échappe un peu à la règle, le pauvre cochon étant considéré comme un animal très sale et très méprisable, femelle et mâle sont confondus. Comme quoi le genre prend fin quand l’espèce est elle-même tout en bas de l’échelle des valeurs.

Dans la logique spéciste, les plus respectables d’entre les animaux sont les chiens et les chats. Peut-on dire alors les chiennes et les chattes ? Non. La chienne est tolérée pour assouvir tout besoin sexuel, ne parlons pas de la chienne sans poil ! Pourtant « la femme aussi descend du singe » clame Agrado sur scène dans Tout sur ma mère de Pedro Almodovar. Quant aux chattes… le mot lui-même est le vulgaire terme pour nommer le sexe de la femme. La chirurgie esthétique est un exemple frappant de la réduction du corps-féminin au statut de corps-animal, comme le constate la journaliste Mona Chollet dans son ouvrage Beauté Fatale. Les Nouveaux visages d’une aliénation féminine :
« L’importance attribuée par les clientes de la chirurgie esthétique à l’aspect de leurs seins, de leur ventre, de leur nez ou de leurs fesses suggère que, dans leur esprit, chaque partie de leur corps s’est autonomisée. […] Le marqueur du chirurgien dessine sur la peau de ses clientes des pointillés qui les réduisent à des pièces de boucherie : épaule, filet, carré, rognon, cuissot. Ce faisant, il semble tracer des frontières infranchissables entre les différentes parties de leur personne. » (p. 133).

Certaines théoriciennes, aux États-Unis notamment, ont créé un courant de pensée conciliant maltraitance animale et maltraitance féminine. L’éco-féministe Elizabeth Fisher soutient que l’élevage des animaux a suggéré des méthodes pour contrôler l’activité reproductrice des femmes ; quant à Gena Corea, elle démontre comment le transfert d’embryon a été appliqué aux femmes après avoir été développé dans l’industrie de l’élevage bovin. Une telle association vise à prouver que le mouvement des droits des animaux a à faire avec la femme car il est possible que la femme s’identifie à l’animal exploité en raison de sa  propre exploitation.

Des exemples de la femme-femelle dans l’art et le cinéma sont aussi remarquables, comme le travail de l’artiste japonais Makoto Aida et sa série de dessins « Mimi Chan » où il imagine un animal comestible sous la forme d’une femme miniature. Dans le récent Mad Max : Fury Road de Georges Miller, gros succès cinématographique, nous pouvons remarquer un semblant de prise de position féministe : critique de la femme reproductrice, héroïnes combattantes, mise en scène d’un groupe de guerrières victorieuses. Cependant la notion de femelle passe de la satire à la caricature car les comédiennes ont été visiblement sélectionnées pour leurs plastiques squelettiques irréprochables et leur leader pour son physique androgyne, jusqu’à ce que cette dernière fasse preuve d’une certaine faiblesse que seul un homme saura consoler.

Entre histoire de la médecine, politique, analyse des productions contemporaines et art, il serait possible de fonder une critique plus développée encore qui se trouve à l’origine même du genre et du maintien des différences qu’il serait envisageable d’éradiquer : entre femme et homme, entre animal et homme. Beaucoup donc reste à faire. A suivre.

Makoto Aida, Edible artificial girls, Mimi Chan