Duras : « L’homme devant la femme est encore l’homme devant l’animal »

Dans un très bel ouvrage que Suzanne Horer et Jeanne Socquet consacraient en 1973 à la place de la femme dans l’art, parmi les quelques beaux témoignages de femmes artistes publiés, la parole était donnée à Marguerite Duras qui mettait précisément l’accent sur la nécessité, de la part de la femme écrivain et cinéaste qu’elle représentait, de s’exposer avec force et conviction sur la scène médiatique pour faire face à un dehors masculin hostile et toujours prêt à suffoquer la parole féminine. Le titre du livre, La Création étouffée, annonçait déjà le projet des deux auteurs : aller interroger le pouvoir créateur qui est plus volontiers accordé aux hommes comme si la création était un ensemble monolitique réservée à une seule portion du monde.

Duras fait part des humiliations que lui fait subir son entourage masculin : « Ne te fais pas remarquer », « Ne parle pas en public », « Laisse le cinéma aux cinéastes », « Ne parle pas de tes livres comme tu le fais, ça ne se fait pas »… Toutes ces interdictions qui ont d’abord fonctionné, Duras a fini par s’en libérer. Elle ne faisait même plus lire ses manuscrits à ces amis qui lui signalaient des « impropriétés » de la langue, impropriétés qui sont devenues une marque de son style, tant est si vrai qu’il faut s’écarter de l’écrire « propre » et conventionnel si on veut véritablement écrire. Fini donc l’oppression des proches, même si l’auteur devra sans cesse faire face à des propos sexistes visant à rabaisser son travail.

Marguerite Duras

En 1973 Duras est déjà l’auteur d’une œuvre littéraire conséquente, elle est entrée dans la décennie (1970-1980) pendant laquelle elle se consacre au cinéma avec notamment le remarquable et remarqué film (et texte) : Détruire dit-elle. C’est précisément autour de ce film et de son personnage, Alissa, qui prononce la phrase-titre de l’œuvre, que Duras répond à la question de Suzanne Horer et Jeanne Socquet portant sur le choix d’une parole portée par une figure de jeune femme. Duras s’exprime ainsi :
« La lutte des femmes pour leur émancipation est la lutte la plus difficile, la lutte politique la plus difficile. L’aliénation est ici, de part et d’autre, encore plus profonde, peut-être encore plus épaisse que cette épaisseur obscure de christianisme que nous trimbalons dans notre organisme mental. L’homme devant la femme est encore l’homme devant l’animal. Quand vous parlez de la libération des femmes à un homme, même évolué, il vous oppose dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, quoi ? La Nature ! ».
Duras dit juste. Les problèmes que génère dans la société la parole d’une femme sont notoires, il fallait les dénoncer et il faut continuer à les dénoncer.

Personne ne veut entendre Vera Baxter qui, de fait, ne s’exprime pas ou peu dans le film Baxter, Vera Baxter. C’est une femme qui ne peut s’accomplir dans le langage car elle se soumet à une forme d’archaïsme de la parole qui la condamne à être reléguée au rôle d’épouse bourgeoise rangée et enfermée dans son silence. Tandis que la femme « déclassée », qui ne cesse d’exposer ses idées et de raconter sa vie au chauffeur du film Le Camion, dérange et est objet de discrimination : « c’est une femme qui parle. Et la première suspicion, elle porte là-dessus », déclare-t-elle à Jacques Grant et Jacques Frenais dans Cinéma 77 à l’occasion de la sortie du film. Duras incrimine dans son film et dans cet entretien, l’homme qu’elle met en scène dans Le Camion parce qu’il veut faire valoir sa parole dogmatique et « essaie de ramener toujours la femme dans son lieu qui est un lieu clos, le lieu de l’asphyxie ».

On connaît la volonté politique de toujours reléguer la femme dans la sphère privée pour lui ôter le domaine public, Michelle Perrot y a consacré en 1999 un très bel ouvrage dont le titre est évocateur : Les Femmes ou le silence de l’histoire. Cette ligne de séparation homme/femme, public/privé que Duras trace, est la ligne de la ségrégation qu’elle n’a de cesse de vouloir faire éclater. L’écrivain n’a jamais pris le parti du silence malgré les interdictions essuyées, elle a su au contraire s’exposer avec effronterie et courage au monde extérieur provoquant très fréquemment le scandale : « Je suis en permanence un objet de scandale », dira-t-elle à Luce Perrot, dans l’émission « Au-delà des pages » (TF1, 1988), non sans montrer une véritable satisfaction, et à raison.

Marguerite Duras et Gérard Depardieu, Le Camion

Duras se veut la reine du langage et non la « reine d’une ruche », comme la qualifiait amicalement mais très masculinement Claude Roy. C’est donc autour des structures du langage et de l’intelligence qu’elle interroge la différence homme/femme, souvent pour stigmatiser « l’imbécillité théorique » derrière laquelle se pare l’homme pour écraser la femme : « Le critère de l’intelligence reste pour l’homme la pratique théorique », dit-elle dans La Création étouffée. Et à Xavière Gauthier elle avouera à nouveau la marginalité vers laquelle la femme, tout Duras qu’elle est, est toujours cantonnée : « Je me considère en France comme une clandestine. Les hommes exercent leur imbécillité théorique aussi sur le terrain de la littérature féminine. Quand une femme écrit, l’homme prend le livre, il brandit sa crécelle théorique, il commence à légiférer ou bien il fait le flic. Il n’y a pas un homme qui n’ait dit sur une femme qui écrit : Ah, comme on aimerait qu’elle soit simple ! »

Si le célèbre texte de Jacques Lacan qui fait l’éloge en 1965 du Ravissement de Lol V. Stein flatte Duras puisqu’elle reconnait l’importance d’un tel article lors d’une conversation avec Xavière Gauthier — « Et qui a sorti Lol. V. Stein de son cercueil ? C’est quand même un homme, c’est Lacan » —, elle confiera pourtant en 1981 une grande amertume dans un entretien avec Suzanne Lamy. Elle reproche à Lacan de l’avoir mise à l’écart de la réflexion abstraite qu’il souligne, seul, maîtriser :

M.D. : […] quand Lacan dit : « elle sait, cette femme sait… » je ne sais pas quelle est la phrase…

S.L. : Quelque chose comme « Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne. »

M.D. : C’est un mot d’homme, de maître. C’est quand même un mot d’homme de pouvoir, c’est évident. La référence, c’est lui. « Ce que j’enseigne », elle, cette petite bonne femme, elle le sait. C’est un hommage énorme, mais c’est un hommage qui ricoche sur lui. Il pourrait dire : ce qui est enseigné en général, elle le sait d’emblée, mais c’est ce que j’enseigne, moi, qui compte.

C’est une séparation ségrégative que fait remarquer Duras, une discrimination. On a souvent, et à tort, pu dire que Marguerite Duras refuse la théorie en général. C’est faux. Son refus de la théorie est un refus de la parole de pouvoir, dans ce cas précis, il s’agit d’un refus de la parole que s’octroie l’homme Lacan : l’« homme de pouvoir », celui qui sait, s’oppose à « cette petite bonne femme » qui a su écrire un livre sur la folie, sans connaître véritablement la psychanalyse qu’il pratique et théorise. Les mots exacts auxquels se réfère Duras de l’hommage lacanien publié dans Les Cahiers Renaud Barrault sont les suivants : « Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne. En quoi je ne fais pas tort à son génie d’appuyer ma critique sur la vertu de ses moyens. Que la pratique de la lettre converge avec l’usage de l’inconscient, est tout ce dont je témoignerais en lui rendant hommage. ».

On voit bien que, lorsque Duras reprend ce passage, elle accentue la différence en la creusant davantage à travers le déclassement que suggère l’utilisation du registre familier qu’elle-même emploie en utilisant les termes de « bonne femme ». Comme pour faire éclater le hiatus qui, devenant hyperbolique, permet une plus acerbe glose. Et même si Duras revendique souvent ce savoir confus, ce chaos d’où découle l’œuvre écrite, elle n’accepte pas que ce soit un homme qui la cantonne à sa seule fonction d’écrivain inspiré. Elle rejette la parole qui se montre écrire et qui se veut dogme : « Inconsciente, tu as écris un texte qui te dépasse ». Voilà ce qu’elle a lu, voilà en quoi elle n’a pas tort de refuser le génie dogmatique de Monsieur Lacan.

Une vingtaine d’années plus tard, presque à la fin de sa vie, Duras revient sur cette parole supérieure de l’enseignement lacanien, en la commentant dans son magnifique texte Écrire : « Personne ne peut la connaître L.V.S., ni vous ni moi. Et même ce que Lacan en a dit, je ne l’ai jamais tout à fait compris. J’étais abasourdie par Lacan. Et cette phrase de lui : ʺElle ne doit pas savoir qu’elle écrit ce qu’elle écrit. Parce qu’elle se perdrait. Et ça serait la catastrophe.ʺ C’est devenu pour moi, cette phrase, comme une sorte d’identité de principe, d’un ʺdroit de direʺ totalement ignoré des femmes. ».

La citation est sommaire, Lacan n’emploie pas le terme de « catastrophe ». Il s’agit d’une retranscription tardive de la part de Duras, une retranscription exposée aux aléas de la mémoire. L’écrivain veut cependant entretenir un malentendu de manière à pouvoir affirmer sa position sur l’écriture, faisant dire à Lacan ce qu’il ne dit pas, sans doute pour le piéger dans un non-dit qu’elle soupçonne fortement. Cette voix lacanienne devient finalement une Hypervoix, une Urstimme, sorte de voix supérieure venant de la nuit des temps s’imposer aux femmes, cette voix centralisant celle de tous les hommes qui ont pu et veulent parler depuis leur autorité. Cela effraie Duras et continue de nous effrayer.

Cette voix qui exprime une appréciation d’ordre théorique que Duras entend comme dogmatique est machiste. C’est risquer de vouloir enfermer le processus de la création féminine hors de la compréhension. D’une certaine manière, c’est encore vouloir parler de la sorcière, celle qui est en intelligence avec la nature et non avec la culture.

Marguerite Duras

Vingt-et-un ans après la mort de Duras, pouvons-nous constater une évolution ? Le nouveau Président américain affiche une misogynie triomphante et sans vergogne rabaissant la femme à ses organes, à sa « pussy », signant même en janvier dernier sa première mesure, anti-avortement qui plus est, refuse à la femme la gestion de ses propres organes. Ces organes qui lui appartiennent de moins en moins car en Europe aussi, l’avortement, malgré les lois l’approuvant, est de plus en plus un sujet tabou. Juste quelques chiffres pour l’Italie : les objecteurs de conscience sont légion, plus de 70% de médecins refusent de pratiquer l’avortement (allant jusqu’à 84% dans les régions du Sud) à tel point qu’un hôpital à Rome a dû dernièrement lancer un appel à candidatures pour recruter au moins deux praticiens pour se conformer à la loi 194 de 1978.

Et depuis quelques années, les femmes qui refusent de se soumettre à l’autorité d’un mari, d’un frère, d’un compagnon, d’un père, sont victimes de ce qu’on a appelé « femminicidio » [littéralement : homicide des femmes]. Les femmes sont descendues dans la rue en Italie au cri de « Non una di meno » [Pas une en moins]. Il y a urgence à légiférer pour endiguer cette violence de « genre » qui est répandue par ailleurs dans le monde entier.

Du côté de la création, il y a eu sans doute une évolution, les femmes qui réussissent à s’exprimer sont plus nombreuses, les mouvements des femmes nous ont aidées. Mais combien restent encore dans l’ombre et n’osent pas ? Combien doivent se battre pour affirmer leurs idées qui peuvent aller révolutionner celles des hommes et que les hommes leur ont imposées ? Agnès Varda, dans le même ouvrage, La Création étouffée, fait part d’un embarras qui était le sien : « combien il est difficile de remettre en question le langage visuel, les images mentales, clichés d’un cinéma fait par les hommes selon leurs visions, leurs fantasmes, leurs désirs et leurs normes. ».
Puis elle continue, et c’est là dessus que je voudrais conclure en appelant les femmes à ne jamais baisser les bras pour rendre possible un miracle qui doit encore s’accomplir :
« Le cinéma des femmes, la créativité des femmes, la vie des femmes… tout est à réinventer ».