Franck Gérard : December 9, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 52)

© Franck Gérard. Avec le soutien de l'Institut Français et de la ville de Nantes
© Franck Gérard. Avec le soutien de l’Institut Français et de la ville de Nantes

LOS ANGELES /Twenty-sixth day

J’ai compris quelque chose aujourd’hui. J’ai compris pourquoi je voyais un peu moins ; pourquoi je prenais moins d’images. C’est tout simplement que je suis rassasié ; dans un état total de satiété. Je n’ai plus (autant) besoin de shooter ; je me sens bien, même très bien ; je me sens chez moi à Los Angeles. Surtout dans les quartiers « populaires », « populaire » dans le bon sens, là où il y a de la vie. Cela peut sembler naïf et gentillet, oui, mais ces quartiers ont une violence aussi, une violence qui me touche. Je ne suis pas un sociologue, je ne suis pas là pour analyser : je suis touché par les choses, par la vie ; je prends tout en direct, quoiqu’il arrive. Je pars encore tard car j’ai écrit ce matin. Ma décision : aller un peu plus profondément dans Highland Park ; prendre des chemins imaginés. Très vite, la Ten est là ; je la traverse, je sais qu’il y a un parc au-delà. C’est un peu le thème de la journée : aller au-delà, au maximum vers le sud, pour profiter du soleil avant d’affronter le choc du froid en France. J’arrive dans un parc, effectivement, le long de la Ten ; des camping-cars, des tentes ! Mais ce ne sont pas des vacanciers, ce sont, encore, des délaissés. Pourtant, des jeux d’enfants, des toilettes publiques, mais lorsque je m’approche je suis happé par la destruction, la poussière, les graffitis…

Je fais une image d’un couple qui ramasse des caisses en polystyrène. La femme vient vers moi ; me dit qu’il ne fait pas bon traîner là, d’une manière extrêmement agressive : « It’s not a place for you ». Elle m’indique de ses doigts malformés « l’autre sens ». J’adhère à la direction. Je fonce ; c’est juste de pire en pire ; même les plantes l’ont compris : plus de feuilles, ou alors jaunies ; cactus en train de moisir ; herbe jaune, cramée. Campements, parcs à chiens, campements coincés entre la Ten et l’Arroyo Seco Chanel, minuscule ruisseau de cinquante centimètres de large et quinze de profondeur dans son écrin de béton de cinquante mètres. C’est glauque, c’est « spooky » !

Je change de rail, remonte sur Figueroa, mange vite fait « Mexicano », et hop, la « ligne d’or », une fois de plus. Je déboule à Chinatown avec une décision : n’arpenter aucune rue par laquelle je serais déjà passé ! Du moins, aucun endroit, car étant donné la taille des rues, j’en ai forcément arpentées certaines, comme Sunset par exemple ; mais c’est un autre Sunset, bien différent de celui qui se trouve à quinze ou vingt mille numéros de celui-ci. Et ça marche, malgré un peu d’ouest, oui, pour se décaler béatement vers le sud. Là, ensuite, c’est « Straight away » ! Encore des « Notices of filming » sur les boîtes aux lettres : un type attend patiemment sur sa chaise, près d’une voiture rouge, pour un tournage qui a lieu dans cinq heures. Dur de le shooter vu son « œil » (c’est son métier) mais c’est dans la boite, comme on dit. Il fait la « ventouse » en dialecte frenchie !

Ce n’est pas beaucoup plus loin que les choses se déclenchent en moi ; pas photographiquement parlant car, quelque part, je sais que je ne ferai que des « photos de merde » aujourd’hui, mais je commence à être plus loin, beaucoup plus loin que cela. J’ignore à quel point pourquoi mais je sais que j’ai trouvé (et j’en suis très troublé) l’endroit où j’aimerais vivre ici. C’est très bizarre, je ne peux pas l’expliquer, je le vis intensément, je sais que c’est ici, à quelques centaines de mètres près. Tout en haut d’une colline avec une vue imprenable. Je fixe le début de ce sentiment invasif, de ce bien-être par l’image d’une maison tout droit sortie d’un temps révolu. Proche, un parc « à étages » comme celui de Belleville. Malheureusement envahi par ce que je crois être au début un tournage ; mais c’est juste un shoot pour publicité. En bas, des « Stars Wagoons », des camions. En haut, cinquante personnes, au bas mot, affairées pour un shoot : coiffeurs, maquilleuses (remarquez que je l’ai mis au féminin), « lumineurs » (les types qui font la réverbération avec des machins à 500 dollars alors qu’avec du carton et de l’alu c’est du pareil au même). D’autres, mais tu ne sais pas trop ce qu’ils font ici à part sourire connement au soleil. Et deux mannequins (Un afro-américain et une blanche) qui refont la prise, la refont, et encore, courant vers l’objectif. Je prends la scène, mais juste avec eux, pour preuve. C’est tellement pathétique ! Je redescends, sur la First. Je me suis bien amusé à prendre des images des immeubles de Downtown car je tourne un peu autour. En bas, des gamins, plein de teenagers qui sortent de l’école « zyeutant » (comme moi) deux superbes femmes latinos d’une trentaine d’années en train de se photographier ; avec des talons hauts, une jupe et un pantalon, un peu beaucoup moulant mais c’est réussi ; ces femmes ont du goût. Je me délecte de toute la scène : les gamins et ces deux femmes ; mais sans prendre d’image, même si les scènes sont assez «cocasses». C’est fou, je le réalise soudainement, cela fait bien trois heures que je n’ai pas parlé anglais dans la rue ; juste espagnol ! Je remonte, je redescends, je photographie ; chats et voiture, ce n’est pas si mal, hamburger gonflable géant, lumière orange du soleil couchant sur les palmiers, un dalmatien, des ombres dans la nuit, une voiture, encore une, etc. Je n’ai plus rien à faire ici, pour le moment, car je l’ai fait (?). Je n’ai plus rien à faire ici, dans le bon sens, l’autre sens, s’il veut bien m’accepter. C’est du pur présent, avec les papillons de nuit qui tournent autour de moi alors que j’écris cela.

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