Geneviève Brisac, « femme-écho » : le grand entretien (Vie de ma voisine)

Geneviève Brisac © Carole Bellaïche
Geneviève Brisac © Carole Bellaïche

« Ce qui n’est pas écrit disparaît », notait Geneviève Brisac dans Une année avec mon père, livre du deuil et de la reconstruction. Toute son œuvre se construit contre l’oubli et la disparition, sur une ligne de fuite qui est aussi une ligne de force, une faille comme une arrête, dans ce fascinant paradoxe constitutif. De romans en essais — s’il était possible de les opposer alors que se jouent brouillage volontaire et enrichissement réciproque — s’édifie une forme de kaléidoscope, dans lequel chaque élément vient enrichir le précédent, le flouter mais aussi le nourrir, dans lequel tout passe toujours par les yeux des autres, comme si se dire ne pouvait se faire que via autrui.
C’est le cas dans cette Vie de ma voisine qui vient de paraître chez Grasset, portrait de Jenny, traversée du XXè siècle dans ses heures les plus sombres comme les plus exaltantes, et… autoportrait oblique d’une « femme-écho » : Geneviève Brisac.

« Dans le cahier où je prends des notes, où je réinvente le plus loyalement possible la vie de Jenny… » : Jenny est Eugénie Plocki, voisine rencontrée dans la cage d’escalier alors que Geneviève Brisac vient de déménager. Jenny l’a abordée en lui proposant de lui parler de Charlotte Delbo qu’elle a bien connue.
S’engage alors une conversation au long cours, un tissu d’échanges, d’anecdotes, de silences aussi, épais, parce que deux heures d’une vie qui a traversée le siècle sont impossibles à dire tant elles sont à la fois tout ce siècle et toute cette vie — « ce sont les deux heures les plus importantes de ma vie, dit Jenny ».
Deux femmes dialoguent, l’une est écrivain, l’autre se raconte mais toutes deux vont témoigner : de la force du récit pour que rien ne s’oublie, de la puissance de la vie contre la mort et le deuil, de la « banalité incompréhensible du mal ». La fiction est cette résistance aux choses qui voudraient abîmer et détruire.

Bien sûr, Geneviève Brisac dit Jenny : comment sa famille a quitté la Pologne dans les années 20 pour la France, à défaut d’Amérique, les espoirs fous de renouveau et de fraternité de l’entre-deux guerres, la naissance de Jenny et de son frère Maurice, en France, et, dès les années 30, le cauchemar ;
les lois anti-juives de Vichy, l’obligation du recensement, le port de l’étoile jaune et la volonté, tenace, de croire, en dépit de tout, que ce n’est pas possible, que cela ne peut être en train de se produire.
Pourtant les parents de Jenny seront arrêtés et déportés, les deux enfants du couple ne devant leur survie qu’au courage inouï d’un père et d’une mère, ces héros ordinaires.
Tout est , le deuil impossible et l’univers concentrationnaire comme questions indépassables du siècle et butée de toute pensée ; un impossible et un indicible ne venant jamais abattre une femme qui restera debout dans tous ses combats, vivant mai 68 comme ce moment où l’« on inventait nos vies », faisant aussi de l’enseignement, de l’éducation, de la transmission sa manière héroïque (mais discrète) de lutter.

Tout est , factuel, historique, et pourtant rien n’est simplement témoignage ou documentaire : écrire, pour Geneviève Brisac, c’est à la fois « inventer » et « répéter les histoires », c’est recomposer pour mieux mettre en relief les silences comme les mots. C’est à travers un inoubliable portrait de femme que tout se dit, une femme diffractée en d’autres voix que la sienne, celle de Charlotte Delbo, celle de Scolastique Mukasonga, celle d’Elena Tvetaeva, et tant d’autres comme une « petite foule » qui accompagne Jenny, qui accompagne Geneviève Brisac. Les voix se mêlent, au point que le « je » n’est parfois plus qu’un contour indécis dans le texte, l’origine de toute parole, une identité singulière en ce qu’elle entre en écho avec autrui. Être soi, c’est écouter les autres et transmettre leurs mots, recueillir ce qui nous tisse et nous construit, nous (re)compose.

Un régime idéologique a voulu détruire et éradiquer mais si le père de Jenny est mort à Auschwitz, ses mots griffonnés dans l’urgence dans le wagon tragique qui l’emportait vers le camp d’extermination sont toujours là : « Lebt un hoft », « vivez et espérez ». « C’est plus qu’un testament, un mantra », deux verbes et deux impératifs qui lient désormais le lecteur à Nuchim, comme la chaîne ininterrompue d’une transmission, du père à sa fille, de Jenny à Geneviève et de Geneviève Brisac à nous. « Il y a ceux qui comprennent et les autres », ne cesse de répéter Jenny, et comprendre n’est pas seulement une opération de pensée, un élan vers l’autre, c’est aussi garder en soi, pour à son tour transmettre.

Comme Jean-René Chauvin, le grand amour de Jenny, Geneviève Brisac a « horreur de l’étalage intime, du parler-de-soi ». Alors, même si ce livre des voix et des altérités, des paroles cousues par une même sensibilité, une même attention à l’autre, aux colères, aux révoltes, dit son auteure et redistribue son univers, ses figures phares, ses questions sans fond — le vibrant « à quel âge rencontre-t-on ses parents ? » —, ce n’est qu’en creux que le lecteur découvre Geneviève Brisac, proprement « femme-écho » dans ce livre, comme l’est Panaï Istrati. Jenny offre à sa voisine une biographie de ce « vagabond autodidacte au cœur rimbaldien », écrite par Jacques Baujard (L’Amitié vagabonde), Geneviève Brisac en extrait ces lignes :

« Dans la fourmilière humaine, il se trouve des hommes qui n’ont pas assez de leur propre vie, de leur souffrance, de leur bonheur, et qui se sentent vivre toutes les vies de la terre. Mille béatitudes ne les empêchent pas d’entendre un gémissement. Ce sont les hommes-échos, tout résonne en eux ».

Ces mots résonnent justement dans le livre, rappelant l’une de ses épigraphes, « l’une et l’autre ensemble, unissant leurs insuffisantes clartés pour explorer ce gouffre inconnu, le malheur des autres » (Germaine Tillion). Amitié vagabonde de l’une et l’autre, Jenny et Geneviève, infinis échos depuis deux heures indicibles et ce « vivez et espérez », voilà ce qu’est Vie de ma voisine : un texte d’une force d’autant plus bouleversante qu’il est d’une sobriété infinie. Un « lieu », comme le définit Geneviève Brisac dans notre entretien, cet espace qu’elle nous invite à habiter.

Geneviève Brisac, Vie de ma voisine

Comment qualifierais-tu Vie de ma voisine, s’il fallait vraiment le ranger dans un genre ? Ce n’est ni vraiment un roman ni tout à fait un document, est-ce la raison de ce « vie » en titre ?

Geneviève Brisac : En vérité, les livres que je préfère, ceux de Georges Perec, de Grace Paley, d’Alice Munro ou de Christa Wolf pour ne citer que les noms qui me traversent l’esprit à l’instant, sont difficiles à classer. Tous, ils mélangent. Le noble et l’anodin, le réel et l’inventé, le parti-pris des choses et la construction romanesque…

J’ai pensé à ce titre magnifique : Vie de Rancé. Une Vie de Rancé mais qui serait le contraire, ai-je rêvassé. Pas de curé, pas de Chateaubriand, pas de… Nous !

Geneviève Brisac, Vie de ma voisineCe sont ces trois mots qui m’ont entraînée.

Je me suis souvenue de ce moment de l’histoire de la peinture occidentale où soudain l’on ne peint plus les rois et la Cour, mais les simples gens, comme faisaient déjà Vermeer, ou Brueghel. Les peintres se sont retournés.

De Petite à Une Année avec mon Père, mais aussi dans 52 ou la seconde vie, j’ai souvent expérimenté ce lieu où je me sens bien, un lieu où la frontière entre roman et récit est…. en pointillé, comme sur nos anciennes cartes de géographie.

Geneviève Brisac livres

Ce livre est aussi une « vie », en ce qu’il est une traversée du siècle à travers une femme, Jenny, des années 20 à aujourd’hui. C’est une femme qui tout connu du XXè siècle, ses heures les plus tragiques comme les espoirs de l’après-guerre, mais aussi tous les combats des femmes (études, liberté sexuelle, avortement)…

Oui, c’est même une belle, longue, riche et inépuisable vie. Quand Jenny parle des grèves de 36, ou de mai 68, elle a les yeux qui étincellent. Elle a traversé le siècle, mais elle l’a traversé les yeux grand ouverts, sans jamais détourner la tête, sans jamais se replier sur elle-même.

Tout comprendre, tout savoir fut sa devise. Et se battre.

Pour en rester au titre, Vie de ma voisine, il me semble qu’il faut lire autre chose que le mot désignant quelqu’un vivant dans le même immeuble que soi. Je me trompe ?

Le V+V m’est cher, je m’en rends compte ! Virginia et Vanessa, le V de la victoire, de la véhémence, de la volonté…. Il y a bien sûr une intention, j’insinue quelque chose : vos voisins, vos voisines, ne sont pas ceux que vous imaginez. Ou plutôt : Imaginez que la vie de vos voisines est mille fois plus dense et ample que vous ne le croyez. Il y a une scène de ce genre dans un essai de Virginia Woolf, Mr Bennett and Mrs Brown.

Vie de ma voisine, qui est un titre très proche du livre de Doris Lessing, Journal d’une voisine, pourrait aussi être imputé à Woolf : la sublimation et l’éternisation de la vie ordinaire par l’art est notre credo. Ce creusement magnifique de la vie de l’esprit.

J’ai cette conviction que tous les êtres étant libres et égaux, c’est agréable de parler de personnes que les journaux nomment les anonymes ! Il n’est que temps ! Comme si qui que ce soit l’était, anonyme…

Comment est né ce livre ? Est-ce vraiment la rencontre de Jenny, t’abordant en te disant qu’elle veut te parler de Charlotte Delbo ?

Contrairement aux êtres vivants, les livres, me semble-il, ne naissent pas en un jour. Sylvia Townsend Warner, une de mes écrivains préférées, expliquait qu’il faut pour un livre deux choses : un fil et une trame. Un livre en effet est toujours un tissage. Elle dit aussi : une vision et une direction. Une scène et un projet. Ce qui revient au même.

J’ai tout de suite la vision de cette jeune fille remplie de colère et d’amour. Ensuite, il me faut plusieurs années pour trouver la forme juste. Le mouvement qui emporte les choses.

Ce présent du récit qui englobe Paris et Vincennes, Aubervilliers et Varsovie, 1936 et 1968, et les fait tourner comme des planètes autour des événements qui sont au cœur du livre, les deux heures les plus importantes de la vie de Jenny.

Les premières lignes du texte mettent en place un paradoxe qui me semble le fil rouge du texte : tu écris « fuir le passé » pourtant le déménagement (réel) te plonge dans un passé qu’il faut affronter, auquel il faut trouver des mots comme on explore « ce gouffre inconnu, le malheur des autres », pour citer l’épigraphe empruntée à Germaine Tillon. Es-tu d’accord avec ce paradoxe comme moteur du récit, ce rapport contrarié au passé, le tien, celui de Jenny aussi…

Tu as raison, c’est le fil rouge. Un déplacement qui est le processus même de la création, je crois. Car je suis là aussi. Dans le possessif « ma ». Dans des réflexions. Dans ce mouvement qui m’amène et me ramène. Il y a ses parents, et il y a mes parents.

Vie de ma voisine est traversée de voix autres. Celle de Jenny, majoritairement, mais aussi Charlotte Delbo, Scholastique Mukasonga, Marina Tsvetaeva, Elena Vladimirova, etc. A propos des dossiers du bureau de Jenny, tu écris qu’ils sont « cette petite foule qui continue de l’accompagner ». Est-ce aussi ce que sont ces femmes, ces résistantes et rebelles, pour toi ?

Oui, j’ai réellement la vision d’une petite foule qui s’enrichit sans cesse. Là encore je pense à Perec, à ses fantômes et à ses amis ! Mélangés, toujours mélangés.

Jenny, quand nous discutons, est traversée par les silhouettes de ses anciens camarades, de ses élèves, et les histoires des unes et des autres se mêlent et se nourrissent mutuellement. C’est cela, penser ?

Ce livre est comme un lieu, arpenté selon des topographies et des temporalités différentes (le Paris d’autrefois, celui d’aujourd’hui), mais c’est aussi un espace qui rassemble toute ton œuvre, il me semble : ces auteures, ces figures révolutionnaires sur lesquelles tu as par ailleurs écrit, la question de l’héritage, de l’engagement mais aussi du deuil.
Serais-tu d’accord pour dire que si Vie de ma voisine est évidemment un portrait de femme, de Jenny, c’est aussi un autoportrait intellectuel, au sens de cette collection qu’avait Geneviève Brisac Loin du Paradis, Flannery O’Connorfondée Pontalis, « l’un et l’autre », avec ce lien intime de l’une à l’autre, soi à travers l’autre ?

Tu as tout à fait raison, j’ai adoré cette collection où j’ai publié Loin du Paradis, Flannery O’Connor. Et pour convaincre Jenny de l’intérêt de ce livre qui allait parler d’elle, ce qui lui semblait une absurdité, je lui ai dit que je voulais refaire cela, ce livre-là.

Elle est une lectrice passionnée et exceptionnelle, alors elle a accepté. Comme elle le dit : il y a deux sortes de gens, ceux qui comprennent et les autres !

Tu évoques Panaït Istrati, cet homme qui est de ceux « qui n’ont pas assez de leur propre vie, de leur souffrance, de leur bonheur, et qui se sentent vivre toutes les vies de la terre », « ce sont les hommes-échos, tout résonne en eux ». Tu pourrais te définir comme une « femme-écho » dans ce livre et plus généralement dans ton œuvre ?

Geneviève Brisac La Marche du cavalierJe trouverais cela présomptueux. Je tends vers cela, mais je sais mes insuffisances et mes limites. Je prendrais plutôt une métaphore légèrement différente. Il y a deux sortes d’écrivains, les cailloux et les éponges. Les cailloux sont durs et denses et produisent une forte aimantation. Les éponges, dont je suis, bien sûr, se remplissent de tout ce qui les entoure, sentent vivre en elles toutes les vies de la terre. Je parle de cela dans la Marche du cavalier.

C’est très beau, femme-écho.

Page 121, tu parles de la « banalité incompréhensible du mal » : était-ce aussi l’un des enjeux de ce livre que de le mettre en relief ?

Oui. Chaque détail compte pour l’éternité. Le printemps du crachat. La tante qui vient demander les draps du grand lit puisqu’ils ne servent plus. Le gérant qui exige le loyer. La concierge qui cherche les trésors de ces Juifs. Mulot qui refuse de donner une nouvelle carte d’identité à Maurice. La charcutière qui dit : c’est pas ton heure.

Geneviève Brisac Vie de ma voisine« Vivez et espérez » : ce sont les derniers mots du père de Jenny, griffonnés dans un train alors qu’il est déporté vers Auschwitz dont il ne reviendra pas, des mots miraculeusement parvenus à sa fille, des mots qui reviennent de loin en loin dans tout le récit dont ils sont le centre radiant. Est-ce que ce sont ces mots que Vie de ma voisine veut nous transmettre, comme une mémoire qui ne doit jamais se perdre ?

Oui. C’est tellement vrai. Et tellement émouvant aussi qu’un homme qui est venu en France en 1920 par amour des livres, par amour de la littérature, par amour de Jaurès, de Hugo et de Zola, et qui le paie de sa vie, puisse dire cela.
J’adore Nuchim, le père de Jenny, c’est un type merveilleux.

Geneviève Brisac
Geneviève Brisac

Tu évoques aussi les goulags, la guerre d’Algérie, d’Indochine, la lutte inlassable qui doit être la nôtre contre la mécanique de la tyrannie, en particulier la tyrannie de la peur. L’écriture est pour toi l’un des moyens de ce combat ?

Je crois à la force des mots. Comme y croyaient les zeks de la Kolyma rédigeant d’immenses poèmes. Je vois comme ils m’emportent, me redonnent des forces quand j’en manque. Alors oui, j’essaie d’être la plus juste possible.

Tchekhov dit ceci : Le rôle de l’écrivain est de décrire une situation si honnêtement que le lecteur ne peut s’en évader. Contre la peur, contre la confusion, le détournement des mots dont parlait déjà si bien Hannah Arendt, quoi d’autre que l’écriture. La vraie.

Aujourd’hui, où on nous serine que la corruption est une donnée naturelle de la vie en commun, que le mensonge fait partie des exigences élémentaires du débat politique, et que la violence est de toute manière inévitable , relire Charlotte Delbo, cette résistante au grand rire joyeux et intransigeant, écouter Jenny Plocki qui ne baisse jamais la garde et toujours dit ce qu’elle pense, c’est simplement vital.

Et lire des livres venus du fond des êtres. Des livres travaillés et sincères. Dont nous manquons tant.

Geneviève Brisac, Vie de ma voisine, éditions Grasset, 2017, 176 p., 14 € 50

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