Franck Gérard : November 21, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 34)

© Franck Gérard. Avec le soutien de l'Institut français et de la ville de Nantes
© Franck Gérard. Avec le soutien de l’Institut français et de la ville de Nantes

LOS ANGELES /Eight day

Neuf jours que je suis ici ; huit jours que je marche. Huit jours à passer la journée à marcher des heures durant ; les yeux fixés sur le trottoir, le « côté où l’on marche » ; sans m’économiser ; sans écouter mes douleurs. C’est, pour moi, plus que de la marche ; c’est devenu une performance, tout comme mes « conférences performées » ; ça l’a toujours été : le corps et l’esprit entrent en jeu ; tout cela bien au-delà de la simple image ; bien au-delà de la photographie. C’est décidé, demain je vais prendre une voiture… Pour aller plus loin, encore plus loin… Gagner du temps puisque je parlais de jeu (Vivement Las Vegas !). Jeu du mot latin Jocus ; plaisanterie.

Mais ce matin je saute dans la Blue Line, direction Long Beach, comme prévu hier. Une heure de train. J’ai envie d’une journée de vacance, d’une journée à la plage. Au-delà de l’arrêt Washington, c’est une immense zone industrielle puis, arrivé à Vernon, c’est un étrange mélange. Les maisons sont toutes grillagées contrairement aux quartiers Nord de Los Angeles. Je passe par les célèbres quartiers de Watts ou de Compton. Je regarde la vie se faire, ici et là, rapidement. On longe la L.A. River dans son écrin de béton. Je descends sur la First Avenue à Long Beach. La plage est encore loin.

Lorsque j’y arrive, il n’y a absolument personne ; des hordes de mouettes prennent leur bain de pattes. Long Beach porte bien son nom ; c’est même un euphémisme, me dis-je, lorsque je vois les kilomètres de plage qui s’étendent devant moi. Au-delà, deux îles avec des palmiers ; et tous ces cargos, ces pétroliers qui attendent de livrer au port leurs cargaisons. Je m’allonge ; cela m’apaise avec cette longue marche d’hier ; je m’endors aux sons des oiseaux, nul bruit de voitures ici, enfin ! Je rêve qu’une tigresse m’approche sur la plage ; et qu’alors je me transforme en loup. Je ne sais pas pourquoi mais je rêve beaucoup, ici. Je me réveille. J’ai dormi plus d’une demi-heure.

Je repars, déambule lentement. C’est une station balnéaire proprette tout comme l’est Pasadena. Sauf que là-bas, l’océan manque. Je me sens seul aujourd’hui ; les êtres que j’aime me manquent ; le contact artificiel de la rue me pèse un peu. Je mange ce que je trouve et me sauve. Le port est trop loin ; de plus, je ne sens pas cet endroit. Enfin, pas plus que cela. C’est reparti pour la traversée en train mais, comme d’habitude, le retour est plus rapide. Je descends à Grant car c’est proche du « camp » d’entraînement des électriciens ; celui que j’ai vu hier. Mais là, les poteaux sont nus. C’est moins, beaucoup moins bien. Même si cette forêt de poteaux électriques reste étrangement belle. Comment résister à la photographier ? Je fais marche arrière et arrive sur Hope Street. A ce niveau de la rue, les trottoirs sont jonchés d’habitations éphémères, de tentes et de leurs habitants. Au bout de cette partie de la rue, une Highway et « ses confluents » bouchent l’issue, la suite de Hope street. Je n’en suis pas sûr alors je demande à cet homme qui est là, devant moi, avec sa cigarette sur l’oreille, si c’est bien le cas. Il fait au moins deux mètres de haut ; il est singulier et pas uniquement par sa taille. Je comprends que Hope Street est bouchée ; oui, je comprends, même si c’est facile à comprendre, qu’il n’y a aucun espoir sur Hope Street ; et pourtant une immense peinture murale surplombe la rue. Une peinture représentant Jésus. Mais déjà le jour décline ; j’avance et m’amuse à faire de la « photographie typique américaine » ; du genre un homme qui passe de l’autre côté de la rue, seul avec son ombre, devant un bâtiment pourri. Et d’autres ombres aussi ; et les passants qui vont avec. Je suis moi-même une ombre aujourd’hui ! J’arrive sur la Huitième, je suis sur « Olive » et oblique à gauche vers « Hill ». Ce « block » est très sombre, encore plus avec ses grands arbres et ce gigantesque pan de mur peint en noir. Je photographie cette limite lumière/obscurité au niveau du « Golden Gopher ». Au début, je ne fais pas attention mais je les entends.

Je ne sais pas d’où cela vient ; sans doute d’un immeuble alentour ; je ne peux pas savoir avec tous ces sons, cette réverbération. Et puis je les vois, à l’instant même où je passe devant eux. C’est un couple de homeless : ils sont en train de faire l’amour tout doucement, en pleine rue ; plus rien n’existe autour d’eux. Je pense bien à faire une image, car je le pourrais, mais je les laisse à leur amour. Finalement, me dis-je, il y a peut-être encore un peu d’espoir, dans la rue.

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