Franck Gérard : November 20, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 33)

© Franck Gérard. Avec le soutien de l'Institut français et de la ville de Nantes
© Franck Gérard. Avec le soutien de l’Institut français et de la ville de Nantes

LOS ANGELES /Seventh day

La journée est finie ; c’est l’heure d’écrire pour moi. Je suis sur la terrasse en bois qui surplombe le jardin. Sur la table blanche, un éphémère agonise ; pour lui la fin de la journée, c’est la fin de sa vie. Je me lève tôt pour aller à long Beach : 30 minutes de marche en prenant son temps pour rejoindre la Gold line sur South Figueroa Street ; 20 minutes pour rejoindre Union Station ; 15 minutes de Red Line pour rejoindre la station Seventh Street, et puis, finalement, prendre la Blue Line durant une heure pour arriver à destination. Union Station est le terminus et donc le début de la Red Line ; il me faut attendre dans le train qu’il démarre ; soudain, sur le quai, une femme crie, de toutes ses forces ; cela devient intenable, surtout lorsque je regarde par la fenêtre du wagon ; un shérif lui fait une clef et la projette au sol ; elle se débat, le traite de tous les noms d’oiseaux que je connais déjà, en anglais. Le train part enfin après une dizaine de minutes de cris. Je sors de la Red pour rejoindre la Blue ; sur le quai, trois shérifs sautent sur un type et le menottent. Super ambiance dès le matin.

Le métro pour Long Beach arrive, je m’assois et attends car il ne part pas. Au bout d’un moment, je réfléchis à ce début de matinée et décide de conjurer le sort en prenant le métro suivant qui lui se rend à Culver City. A l’instar de la ligne 13 à Paris, deux destinations sont proposées. Je regarde le paysage qui, lentement, défile. Des travailleurs sont sur des poteaux, c’est assez magique ; je ne comprends pas mais un homme explique à son ami que son père faisait cela : c’est un centre d’entraînement pour réparateur de fils électriques. Je me promets d’y revenir mais bon, si c’est comme Mulholland drive, où je ne suis toujours pas allé ; on verra bien. Et puis je prends Venice Boulevard et avale avec mes pieds 5000 numéros environ… Rien , nothing, nobody à part les homeless, dont un campement sous une freeway. Mais tout va bien car le trottoir fait au moins 8 mètres et il y a peu de circulation. Je vois défiler des dizaines de magasins de meubles, des centaines de voitures, des dizaines d’avertissements ou « d’advertising » ; il faut voir ce film au cinéma, il faut boire cette bière, il faut croire en dieu, il faut « Watcher tes steps », il faut faire gaffe car tout file le cancer, dans la voiture, dans les motels, dans les magasins, dans la nourriture, etc.

J’arrive sur Hauser Blvd ; j’oblique vers le nord alors que je me dirigeais vers l’est. Puis je croise une fois de plus Pico Blvd ; mais c’est une partie que je ne connais pas. Plein de commerces, et du calme, du « calme animé ». C’est agréable. Je vois au loin une assemblée ; des centaines de personnes agglutinées devant un bâtiment. Je discute avec certaines personnes présentes, dont une des responsables de cette fondation, The Sam Simon Foundation (Feeding families). Ils sont là pour distribuer des sacs remplis de nourriture pour Thanksgiving, qui est dans peu de temps. La femme à qui je parle me dit qu’il y a un demi-million d’enfants qui ne mangent pas à leur faim à Los Angeles. C’est triste, la journée continue à être triste mais pourquoi pas… Quelques centaines de mètres après, j’ai envie de shooter ce facteur, avec son mini véhicule. Mais, au vu de ce qui m’est arrivé hier, je suis un peu parano, alors je vais vers lui afin de lui demander l’autorisation. Ce qu’il me dit est très intéressant, très instructif. Il me dit non car le véhicule appartient à l’État. Il me dit surtout que j’aurais dû prendre l’image sans son accord et que là, le problème ne se poserait pas. Évidemment, je comprends immédiatement l’ironie de la situation : il s’en fout que je le photographie, lui et son véhicule, mais il doit, vis-à-vis de sa déontologie ou plutôt du règlement qu’on lui impose, dire No ! Tout est dit pour moi. On discute et on rit beaucoup ; de cela, et d’autres choses. Il n’est pas dupe ; il me touche.

Je continue vers le nord ; je marche déjà depuis deux heures au moins. Je dérive car il ne se passe rien. Quelquefois je fais même demi-tour. Sur Highland Avenue, c’est long, trop long. Des maisons, des palmiers, des latinos qui s’occupent du jardin, des maisons, des palmiers, des maisons, des palmiers, des latinos qui s’occupent du jardin, des maisons, des palmiers, cette femme qui vend des fleurs au bord de la route ; je fais une image car elle me rappelle des vendeurs de fleurs que j’avais pris à Sao Paolo. Je mesure mes pas, vingt pas, vingt mètres pour une parcelle, une maison et je fais plus de 800 numéros. C’est dire comme cette avenue est longue.

Il est 15h30 ; je n’ai pas mangé depuis ce matin, j’ai faim, très faim. Sur Melrose Avenue, un restaurant m’attire car il sort tout droit des années 50 ou d’un téléfilm. Je m’envoie en l’air chez « Johnny rockets, the original hamburger ». Je prends ma dose de graisse et de viande. Près du hamburger, la serveuse dépose une petite assiette avec un peu de ketchup ; je n’y prends pas garde car je ne mange que peu de ketchup. Avant de partir, je prends ce « Smiley » en photo ; c’est trop tentant ! J’ai envie de fruits, de légumes, de poissons, de pot au feu, de blanquette de veau, de bouillabaisse, de plats simples et divins, qui ne passent pas sur le grill ou dans la friture. Même si j’ai envie de saucisson, de camembert, de fromage de chèvre… Quelquefois j’ai aussi envie d’être dans le froid de l’hiver, au bord de la cheminée… Le mal du pays culinaire… C’est sur Fairfax Avenue que tout va mieux. Il est temps, c’est presque la fin de la journée.

Un homeless qui me demande du feu et me dit « You know, I won’t get away… ». Didier, un français qui fait des mosaïques. La femme, à qui j’ai demandé le plus proche arrêt de métro, qui hallucine lorsque je lui dis que je viens de Culver City à pied : elle me prend pour un menteur, je le vois bien. Je rejoins Hollywood Boulevard mais pas chez les « freaks » ; plus à l’ouest où ne se trouvent que des maisons ; et sur les collines, au-dessus, d’autres maisons qu’on pourrait appeler, en quelque sorte, des palais, vu leurs tailles. Trop de voitures, qui foncent. Malgré cela, les joggers affluent le long du boulevard. La nuit tombe et je la prends ; un ciel rose avec des palmiers, c’est un cliché qui ne se refuse pas. J’ai presque crû que je n’aurais rien à vous montrer ce soir, mais c’était feindre de le croire, puisque le plus proche arrêt de métro se trouvait à « Freaks Land ». La scène que je vois est tellement hallucinante que je ne vous la décrirai pas ; il vous suffit de voir l’image, celle avec la mousse ! Et puis ces deux nains dont l’un déguisé en « Smurf », « Schtroumpf » en français… Bref, j’ai une O.D. en quelques minutes ; plonge dans le métro où je me fais contrôler ; par un « Shérif » qui me sors « Good job, sir » et puis je rentre, je rentre pour vous écrire ; je ne suis pas loin ; juste à une heure et demie de la maison…

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