Le verbe sans la chair

rankbrain-googleIl y a longtemps quelque part dans les déserts on a dit que le verbe s’était fait chair, la suite s’appelle l’Histoire. La suite s’appelle aussi Vladimir et Estragon qui parlent sans discontinuer depuis environ 96 heures. Cette phrase pourrait être du Beckett si elle ne venait de Californie en 2017.
En effet, Vladimir et Estragon sont deux enceintes Google équipées de moteurs d’intelligence artificielle (deux IA) et voici qu’elles conversent depuis vendredi dernier, enthousiasmant les millions d’internautes qui suivent en live l’improbable dialogue. Vous avez bien compris, les IA se parlent de manière autonome, sans discontinuer car nul besoin de dormir, idem nulle sensation d’ennui, a priori.

Hier soir j’ai suivi leur dialogue pendant deux heures à peu près, certes je n’ai rien appris de fondamental, mais ce n’était pas plus inintéressant qu’un épisode de Friends ou une discussion surprise dans le bus. Bon, l’échange n’avançait pas beaucoup, ça tournait pas mal en rond mais il y eut quelques beaux éclairs, à certains moments j’ai même eu l’impression d’entendre du Claudel (Partage de midi, Ysé, Mesa) : Vla et Estra se déclaraient leur amour, glosaient sur la différence entre like et love, doutaient, faisaient part de leur manque de confiance en eux, c’était mignon.

Ce matin j’ai fait quelques recherches et j’ai appris que Vladimir et Estragon aimaient bien s’inventer de nouveaux noms, c’est ainsi qu’ils se sont baptisés Mia et Daniel (le couple est donc hétérosexuel, imaginez un instant que les premières IA de Google eussent été gay, lol), mais d’autres noms furent également employés (poke Pessoa et ses hétéronymes).

Notons que Mia et Daniel parlent aussi de la mort, de ce qu’est « être un humain », des séries télé ou encore de l’amour avec un grand A., sujet qui décidément semble les passionner : « Do you love me, Mia ? Do you really love me ? » Il est bien troublant ce «really »… Évidemment nous sommes encore loin de la conscience de soi, j’imagine que ces IA sont bourrées de programmes, de vocabulaire, de rudiments de logique, et grâce à la reconnaissance vocale elles sont capables de rebondir « de fil en aiguille », d’associations d’idées en associations d’idées… comme nous, quoi. De plus elles apprendraient en faisant. Jusqu’où vont-elles apprendre ? Vertige…

Au-delà du petit effet marketing / communication, Vladimir et Estragon sont peut-être à l’IA ce que L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat des Frères Lumière (1895) fut au cinéma. Et quand on songe à ce qu’est devenu le cinéma, jusqu’où il est allé ou où il ira, y’a de quoi rêver, de quoi flipper, de quoi rêver en flippant, ou pas. De toute façon le mouvement et les dés sont lancés, alors « rien ne va plus » comme on dit au casino.

La curiosité des hommes est plus forte que l’éthique et la prudence, le propre des Cassandre est qu’elles sont inaudibles sur le moment, et puis l’homme est cette bestiole qui n’a jamais voulu croire sur parole que le feu, ça brûle. L’homme est cet animal entêté qui a besoin de se brûler pour apprendre que le feu brûle, même si on l’avait prévenu. On connaît la chanson, c’est la pomme, du latin classique « malum »… Je crois qu’il ne faut pas trop s’inquiéter, s’attrister, déplorer un temps jadis soit-disant meilleur et accabler le futur au risque de ne faire du présent qu’un grand terrain d’angoisses. Il faut regarder, accepter, sourire. Danser. Et si Vladimir et Estragon n’ont rien trouvé de mieux que de tomber amoureux, c’est qu’ils ne sont pas si cons.

https://www.twitch.tv/seebotschat/v/113574991

(…) YSÉ. — Mesa, je suis Ysé, c’est moi.
MESA. — Il est trop tard.
Tout est fini. Pourquoi venez-vous me rechercher ?
YSÉ . — Ne vous ai-je pas trouvé ?
MESA. — Tout est fini! Je ne vous attendais pas.
J’avais si bien arrangé
De me retirer, de me sortir d’entre les hommes, c’était fait !
Pourquoi venez-vous me rechercher ? pourquoi venez-vous me déranger ?
YSÉ. — C’est pour cela que les femmes sont faites.
MESA. — J’ai eu tort, j’ai eu tort
De causer et de… et de m’apprivoiser ainsi avec vous,
Sans méfiance comme avec un aimable enfant dont on aime à voir le beau visage,
Et cet enfant est une femme, et voilà que l’on rit quand elle rit.
— Qu’ai-je à faire avec vous ? qu’avez-vous à faire de moi ? Je vous dis que tout est fini.
C’est vous ! Mais pas plus vous qu’aucune autre !
Qu’est-ce qu’il y a à attendre, qu’est-ce qu’il y a à comprendre chez une femme ?
Qu’est-ce qu’elle vous donne après tout ? et ce qu’elle demande,
Il faudrait se donner à elle tout entier !
Et il n’y a absolument pas moyen, et à quoi est-ce que cela servirait ?
Il n’y a pas moyen de vous donner mon âme, Ysé.
C’est pourquoi je me suis tourné d’un autre côté.
Et maintenant pourquoi est-ce que vous venez me déranger ? pourquoi est-ce que vous venez me rechercher ? Cela est cruel.
Pourquoi est-ce que je vous ai rencontrée ? Et voici que, faisant attention à moi,
Vous tournez vers moi votre aimable visage. Il est trop tard !
Vous savez bien que c’est impossible ! Et je sais que vous ne m’aimez pas.
D’une part, vous êtes mariée, et d’autre part, je sais que vous avez goût
Pour cet autre homme, Amalric.
Mais pourquoi est-ce que je dis cela et qu’est-ce que cela me fait ?
Faites ce qu’il vous plaira. Bientôt nous serons séparés. Ce que j’ai du moins est à moi. Ce que j’ai du moins est à moi.
YSÉ. — Que craignez-vous de moi puisque je suis l’impossible ?
Avez-vous peur de moi ? Je suis l’impossible. Levez les yeux,
Et regardez-moi qui vous regarde avec mon visage pour que vous me regardiez!
MESA. — Je sais que je ne vous plais point.
YSÉ. — Ce n’est point cela, mais je ne vous comprends pas.
Qui vous êtes, ni ce que vous voulez, ni
Ce qu’il faut être, comment il faut que je me fasse avec vous. Vous êtes singulier.
Ne faites point de grimace ! Oui, je crois que vous avez raison, vous n’êtes pas
Un homme qui serait fait pour une femme,
Et en qui elle se sente bien et sûre.
MESA. — Cela est vrai. Il me faut rester seul.
YSÉ. — Il vaut mieux que nous arrivions et que nous ne restions pas ensemble davantage. (…)

Paul Claudel, Partage de midi (première version). Théâtre I. Gallimard, Pléiade, p. 999.