Naissance de Bébé (revue Bébé, numéro 0)

Revue Bébé

Nadine Agostini et François Bladier viennent de faire paraître le numéro 0 de la revue Bébé, qui interroge : « Dis-moi c’est quoi la poésie ? ». Évidemment, il ne s’agit pas de répondre mais, à travers les textes de quatorze auteurs, de réitérer la question, la réponse ne pouvant être autre chose que la répétition de « c’est quoi la poésie ? ».

Le caractère enfantin de la question, son inadéquation aux règles de la langue correcte, indiquent que cette question est posée depuis un lieu qui n’est pas le savoir, l’université, l’expertise, et que la réponse ne peut non plus venir de ce lieu-ci. La question est posée par un sujet qui ne sait pas et ne s’intéresserait pas forcément aux réponses savantes – ni, sans doute, aux réponses tout court. Le désir de savoir se suffirait à lui-même : dis-moi c’est quoi la poésie mais ne clos pas la réponse, les réponses possibles, dis-moi encore et encore sans me le dire une fois pour toutes…

Si chaque auteur du numéro s’approprie la question, ce n’est pas pour y répondre mais c’est d’abord pour la faire varier, l’aborder d’un point de vue subjectif, singulier, et dans la réponse apportée, dans la question réitérée, c’est la subjectivité du point de vue qui importe, l’affirmation de cette singularité. Pas de réponse qui se prétendrait universelle, pas de signification de la question valable partout et pour tous.

De fait, aucun des auteurs sollicités ne répond à la question, même lorsqu’il semble y répondre puisque la répétition de la question et la diversité des réponses ou des textes empêche toute réponse de se refermer sur elle-même. S’interroger sur ce qu’est la poésie ne reçoit pas de réponse car la poésie est par définition plurielle, multiple, n’étant ce qu’elle est qu’en s’inventant sans cesse, en se recréant sans cesse, diverse et différente. « Plurielle par-delà les siècles », comme l’écrit Jean-Marc Baillieu, toujours autre car fondamentalement humaine c’est-à-dire individuelle, faite de « très nombreux ‘ici et maintenant’ », s’énonçant en des langues très différentes – la poésie serait surtout cet enfoncement dans l’unique et le relatif, l’éphémère et donc le changeant, le singulier. La poésie, « Bien sûr, ce n’est jamais la même chose », écrit Jean-Pierre Bobillot : « POésie n’est plus ce qu’elle n’est pas encore qu’elle sera ». Il n’y aurait pas d’essence de la poésie, pas de savoir par lequel la saisir, la capter et la capturer, mettre fin à son mouvement toujours relancé. « Depuis plus de trente ans, je cherche la poésie. Elle m’a toujours échappé », écrit Véronique Vassiliou.

La poésie se définit en se faisant, elle se désigne en s’écrivant. C’est ce que font les auteurs réunis dans ce numéro : ils et elles répondent à la question moins par une définition que par un texte poétique, par de la poésie en acte, en train de se dire. Pour répondre à la question de la poésie, il s’agit moins de dire que de faire : faire plutôt que dire, faire de la poésie plutôt que dire ce qu’elle est puisque ce qu’elle est, est d’abord de l’ordre du faire. La poésie se fait, se produit elle-même et dans ce travail incessant d’autoproduction, elle ne cesse de devenir autre.

Liliane Giraudon propose un texte qui est plutôt une sorte de brouillon, un schéma de ce que pourrait être un texte à venir mais qui n’est pas seulement un brouillon : il s’agit déjà d’un texte qui porte en lui-même sa propre possibilité, ou plutôt ses propres possibilités, qui existe dans l’état de son apparition, n’étant pas encore formé, qui persiste dans la naissance de ce qu’il pourrait être – désignant par là la poésie : un mouvement de formation, d’autoconstruction, une ouverture de possibles qui ne se cristallisent dans aucune signification définitive. Il y a poésie lorsque le langage existe dans cette ouverture, qu’il est cette ouverture, multiplication des possibles laissés dans un état d’incertitude, une apparition suspendue non encore recouverte par la logique grammaticale et policière, la logique de l’être ou des impératifs sociaux.

La poésie fait s’écrouler ces logiques et ne peut exister qu’en dehors d’elles. Autrement dit, la poésie commence par cet écart par rapport à la langue, lorsque la langue devient matière, comme l’écrit Patrick Dubost, « Quand le mot se détache de l’objet. Se fait lui-même objet », ou comme le montrent les textes visuels et matérialistes de Julien Blaine. La poésie a des ennemis mais elle est surtout une stratégie pour leur échapper, les contester, les effacer. Dire que la poésie ne peut exister qu’à l’intérieur d’un écart avec la langue ne la réduit évidemment pas à quelques jeux sur la langue. L’intérêt est ailleurs : dans un rapport au monde réinventé, producteur d’un monde lui-même réinventé (« A l’issue d’une journée d’écriture, le monde a gagné en luminosité »). La poésie conteste, résiste et crée. Comme l’affirme Charles Pennequin : « Ça ne marchera jamais vos révolutions si vous ne dites pas des choses totalement incompréhensibles ».

Revue Bébé, n° 0, novembre 2016, BLAD&NAD, 48 pages, 12 €. Edith Azam, Jean-Marc Baillieu, Patrick Beurard-Valdoye, Julien Blaine, Jean-Pierre Bobillot, Patrick Dubost, Liliane Giraudon, Frédérique Guétat-Liviani, Pierre Le Pillouër, Michèle Métail, Yvan Mignot, Charles Pennequin, Pascal Poyet, Véronique Vassiliou.

Pour commander la revue : bladenad@laposte.net