Franck Gérard : May 6, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 19)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES /day nineteen.

La journée commence par un écureuil ; il est sur la terrasse. Au début, je ne le vois pas ; il est juste dans mon champ de vision droite. C’est la première fois que je vois un écureuil, depuis que je suis arrivé. Je passe une matinée « administrative » ; je reste à la maison et je trouve une chambre à East Harlem, à New York, à trois ou quatre blocs de Central Park. Dans la vallée il se passe quelque chose. Un hélicoptère de la police est là ; il n’est pas discret vu que le mégaphone est en marche : « Don’t resist, we will catch you ». Et les sirènes de la police ; et un deuxième hélicoptère, et un troisième ! Et cela dure deux ou quatre heures, je ne sais pas. J’imagine qu’à la fin, ils l’attrapent… Je pars tard de la maison, à Highland Park, sur Marie Avenue.

Je vais à Griffith Park mais avant j’ai réessayé de me rendre sur Beachwood Drive ; c’est toujours en travaux. Je voulais aller derrière Hollywood ; comprenez derrière le signe Hollywood sur les collines ; il paraît qu’il y a une balade sympa, là-bas, mais ce ne sera pas pour cette fois-ci. Griffith Park est un parc gigantesque et je monte (en voiture) jusqu’à l’observatoire. La vue sur L.A. est fantastique mais à part cela c’est, à mon avis, sans intérêt ; je m’éclipse vite, évitant les touristes. C’est un parc divin, mais je ne prends pas ce temps-là. Le seul instant magique est cet oiseau bleu qui se pose non loin de moi ; et l’on se jauge, comme deux animaux. Malheureusement, c’est lui qui a le plus peur ; une distance de quatre mètres minimum est de rigueur ; ce qui ne m’empêche pas de le photographier. En redescendant, je me dis que la journée est foutue, photographiquement parlant. Il est déjà plus de 4h00 et je n’ai fait que peu d’images. Cela arrive ; les jours sans… Non, décidément, il ne pourra y avoir de jour sans, ici, à Los Angeles. Cette «maîtresse» ne me décevra pas, je crois. Le GPS me trompe ; j’atterris sur Avocado Street ; je stoppe, je ne peux plus supporter cette voix féminine, elle m’énerve, et pourquoi féminine, d’ailleurs ? Alors je décide de m’arrêter pour marcher. Oui, je sais que je ne suis pas arrivé, parce que j’avais rentré une destination, qu’il faut que je « turn and keep left on Los Feliz Boulevard » ; mais j’ai envie à ce moment-là de « stop it here, right now ! Do you understand, fucking machine ? ».

Bref, je sors de la voiture et aperçois un homme qui marche ; ça tombe bien, moi aussi je veux marcher et il me propose de l’accompagner dans une rue proche animée (un peu), Hillhurst avenue, où il va faire ses courses dans un magasin bio car il est «Vegan». Note à l’attention de ceux qui ignoreraient ce qu’est un vegan, ce n’est pas en lien avec Goldorak, non ! C’est juste un végétalien !
Et je ne le sais moi-même que depuis hier midi, rassurez-vous. Je pensais hier, en évaluant le peu de chance qu’aurait le succès de ce jeu de mot, rigoler avec ces personnes en leurs disant que je n’étais jamais allé à Las Vegan ; mais, heureusement, j’ai évité… J’ai un peu le cafard me disant qu’aujourd’hui c’est « mort » mais à cet instant là j’aperçois un homme loin devant moi avec son carton jaune, qui se cache le visage. C’est assez magique car il passe de l’ombre à la lumière. Lumière, carton ; ombre, il l’enlève ! Peut-être une allergie au soleil, je l’ignore mais la scène est magique. Il me sauve d’une absence de belle image. Oui, c’est le « carton jaune » de la journée ! Et tout s’enchaîne, c’est un festival de rencontres, de discussions durant presque deux heures. Un homme qui, malgré mon accent, pense que je vote et insiste pour que je signe une liste. Un autre, fumant sa cigarette, appuyé contre le mur et d’une beauté insolente. Deux femmes habillées en bleu, avec ce chien en jupe qui saute et mord les fesses de l’une d’elles. De fantastiques architectures. Des femmes, des hommes, de tous âges ; je fais peu d’images, mais je profite de ces moments-là. J’ai l’impression que j’ai quitté la France depuis au moins six mois tellement je vis à fond. Ce n’est pas nouveau mais le temps se démultiplie grâce à la rue. Je vais acheter une bière avant de rentrer. Un homme arrive derrière moi, la bouche et un de ses yeux en sang ; je suis en train de payer et il vient vers moi me disant « A ti te gusta la cerveza ? » ; le type du magasin me fait une mimique ; je comprends qu’il est inutile de répondre ! En me garant, je vois cette vieille dame qui s’empare des bouteilles de verre dans la poubelle devant la maison ; et nous parlons. J’aurais peut-être dû la photographier ; elle possède cette beauté énigmatique ; la beauté de la rue ; qui n’est pas toujours joyeuse. La boucle est bouclée lorsque j’aperçois cet écureuil qui me combat du regard, me provoquant fièrement, avec sa cacahuète dans la bouche.

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