Franck Gérard : May 3rd, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 16)

© Franck Gérard
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THE DESERT, California /day sixteen.

Je me lève ; il est tôt. Je vais à la réception du motel où ils offrent le café ; un café immonde servi dans un gobelet en polystyrène ! La journée commence bien. Et je vais prendre ma douche ; je me demande bien pourquoi ils ont mis le bouchon pour empêcher l’eau de couler ; je comprends vite pourquoi lorsque je l’enlève ! Un insecte d’environ quatre cm déboule et me frôle les mains ; je suis surpris et dégoûté ; je le renvoie d’où il vient avec le pommeau de douche. Je me dépêche de ranger mes affaires et décolle de cet endroit un peu trop glauque à mon goût ; le charme est passé. Ici, les gens sont aussi rudes que le paysage où ils vivent ; ce sont des cowboys ; ils sont tous tatoués ; la peau comme un parchemin, travaillée par l’encre et le soleil, qui me dit ce qu’ils sont sans que nous échangions de mots. Je vais dans un boui-boui quelconque manger un morceau et suis accueilli par une statue représentant une serveuse avec des seins gonflés à l’hélium qui sert un hamburger. Je shoote et cela sera la seule représentation humaine de la journée, sur mes images.

Je reprends la route en direction du Joshua Tree National Park. Je traverse des paysages arides avec de temps en temps des bicoques ou des caravanes au milieu de nulle part ou plutôt du désert ; je me demande bien comment ils font pour vivre ici. J’arrive au village de Joshua Tree, déboulant de la Highway 62 ; j’ai faim. Je repère un « établissement » qui me semble vraiment typique. Je rentre ; une dizaine de type picolent au bar ; silence total ; ils se retournent vers moi, me fixant. Je dis « Hi » et fais un « U turn ». Il aurait juste fallu qu’un type crache par terre et j’aurais vécu une scène de western. Finalement, je mange un hamburger au quinoa dans un resto bio (avec des affiches aux murs type trip cosmique) bourré de babs qui arrivent dans des combis Volkswagen. Je n’ose aborder une fille avec de magnifiques tatouages de plumes derrière les bras ; pour la photographier. Je prends la route du parc et là, c’est juste un voyage de folie ; je mets deux heures à le traverser en voiture ; je prends une heure pour escalader quelques rochers ; je ne peux m’empêcher de faire des images ; des images faites des milliards de fois. En sortant du parc je vais tout droit sur la Box Canion Road ; pendant 30 miles jusqu’à Mecca, je ne croise pas un être vivant ; la route est fantastique ; des silhouettes d’arbres morts ou brûlés la ponctuent avec des falaises, des canyons à couper le souffle ; ça ne respire pas la joie de vivre mais c’est d’une beauté transcendantale. Et puis soudain le paysage s’ouvre sur Salton Sea et le désert passe au vert d’un coup. Je m’arrête et prends une image de cette frontière ; à droite c’est le désert, à gauche des plantations. Des champs immenses de plantes que je n’identifie pas ou de maïs. Des palmeraies remplies de dattiers. Je descends vers Salton Sea et c’est glauque. Je croise une bande de types tatoués en quad avec, me semble-t-il, l’un d’eux qui a un tatouage «88» ; je ne m’attarde pas, je n’en peux plus de conduire et fais une halte à Mecca où je ne croise que des latinos qui ont l’air de se demander ce que je fous ici ; sans pour autant être agressifs. Impossible de les prendre en photo ! Je regarde sur le GPS, Las Vegas est à 5 heures de route ; Los Angeles à 2h30 alors je décide de retourner à Los Angeles. Dehors il fait 100° Fahrenheit ; pour une fois j’apprécie l’air conditionné dans la voiture. J’aperçois des dinosaures au bord de la route ; c’est un parc de dinosaures abandonné ; je m’arrête pour shooter. Je rentre vers l’ouest, alors que le soleil se couche, à 70 miles à l’heure. Le trafic se densifie ; des milliers de petites lumières s’allument sur la route. Il ne s’est rien passé aujourd’hui ; rien de vraiment extraordinaire mais j’ai mal aux yeux à force de voir tant de beauté. C’était juste une journée comme une autre ; mais tout de même, une journée dans le désert ; et cela, je ne l’oublierai jamais.

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