Owen Sheers, Dommage collatéral (J’ai vu un homme)

Frappe aérienne drone

Un jour de juin, Michael Turner entre clandestinement dans la maison de ses voisins et amis, les Nelson. Il va provoquer – malgré lui ? – un drame, la mort d’une enfant. Le lecteur ne s’explique pas pourquoi Michael s’attarde devant des photos de famille, regarde longuement des dessins d’enfants, avant de peu à peu comprendre le poids du deuil sur la vie de Michael. Sa femme, Caroline, « correspondante à l’étranger pour une chaîne américaine », a été tuée, un an plus tôt, lors d’un reportage au Pakistan ; victime d’une frappe de drone, ce qu’en vocabulaire mediatico-politique on appelle un « dommage collatéral ». Depuis, Michael vit dans un présent impossible : « Caroline était morte et il s’était retrouvé seul avec la coquille vide de cette réalité entre les mains, privé d’elle et de l’homme qu’elle avait fait de lui. »

Michael est romancier, il a longtemps été journaliste. Pas à la manière de Caroline qui courait la planète pour couvrir les conflits, Bosnie, Afghanistan, Liban, Sri Lanka, Irak, et dire « les horreurs que les humains pouvaient s’infliger les uns aux autres ». Lui rapportait le quotidien et l’intime, en empathie, avant de franchir le pas de la fiction. D’abord des nouvelles puis un roman à succès, Fraternités, « l’histoire de Nico et Raoul, deux frères dominicains habitant Inwood », « reproduction fidèle de leurs vies, de leur monde », un vrai/faux modèle de non-fiction novel qui lui a apporté le succès, « l’antithèse du journalisme gonzo : l’écrivain disparaissant de l’écriture » :

« Pour chacun des textes qu’il livra, du millionnaire de Central Park au SDF du Bronx, la technique de Michael était la même : l’immersion. Il commençait par jouer sur le temps, en le dépensant sans compter. Constamment présent, il observait jusqu’aux plus anodins des événements du quotidien, finissant toujours, malgré sa grande taille et son accent, par se faire oublier. Il prit l’habitude de se promener en permanence avec des centaines de fiches blanches assez fines pour être glissées dans la poche intérieure de sa veste. Ce support, avait-il constaté, était plus discret et, en un sens, moins effrayant qu’un carnet de notes, car il laissait penser que ce qu’il écrivait n’était pas dûment consigné mais simplement jeté sur un bout de papier, appelé à disparaître à un moment ou à un autre.
Lorsque, après des mois de documentation, Michael sentait qu’il en avait assez vu et entendu — c’était une intuition plus qu’une certitude, une impression qui affleurait dans son champ de vision —, il sortait de l’existence de ses sujets aussi brutalement qu’il y était entré. Emportant avec lui leurs histoires jusqu’à son bureau dans son appartement de SoHo, où il s’immergeait à nouveau, adoptant un style romanesque afin de s’effacer non seulement de leur vie, mais aussi de ce qu’il écrivait sur eux. Il était bel et bien présent, à leurs côtés, pour assister aux événements qu’il décrivait (…) et cependant Michael ne figurait jamais dans la version définitive. Seuls les personnages demeuraient, menant leurs vies  à la troisième personne, égrenant les heures et les jours de la ville comme les pages d’un roman ».

Caroline comme Michael « racontaient tous deux des histoires, ils ne racontaient pas leur vie mais celle des autres ». Mais Michael vit désormais en marge de lui-même, autre face à une mort qu’il ne comprend pas : « Il n’avait plus de certitude sur ce qui était du domaine du réel et de ce qui n’était que le produit de son imagination. »

Enfin, à des milliers de kilomètres de la maison londonienne qu’arpente Michael, dans sa banlieue de Las Vegas, le commandant Daniel McCullen se réveille comme tous les matins, « le corps trempé, le cœur palpitant ». À cause de ses souvenirs : Daniel est militaire. Au temps de cette « nouvelle ère de guerre dissymétrique », il pilote des drones, envoie des missiles, de loin, en sécurité. Mais au sol, des hommes et femmes meurent, comme cette journaliste et son équipe, « au Pakistan, un pays avec lequel l’Amérique n’était pas en guerre ». L’armée a étouffé l’affaire mais Daniel ne parvient pas à se libérer des images qui le hantent. Pour ne plus vivre « dissocié de ses actes », il veut écrire à Michael, lui révéler ce qui s’est réellement passé, au-delà des flash infos qui ont relaté la mort de « Caroline Marshall, 34 ans » et relayé une vérité qui arrangeait l’état-major américain. Il veut « voir l’homme à qui il avait apporté la mort », cet homme qui, à son tour, a « apporté la mort dans d’autres vies ».

j ai vu un homme.indd« On ne connaît jamais vraiment la mort, il n’y a qu’elle qui vous connaisse » : la mort de Caroline relie Daniel McCullen, Michael Turner et son ami Josh Nelson et le roman explore le poids de leur faute, mais aussi de leurs lâchetés et petits arrangements avec la vérité, en une structure morcelée, fragmentée qui épouse le chaos du monde, entre failles intimes et drames collectifs. La réalité n’existe qu’à travers ce qu’on en raconte. Qui est ici victime, qui est coupable ? Ces destins brisés sont-ils un « malheureux concours de circonstances » ? Chaque fois que le lecteur pense avoir saisi une vérité, elle se dérobe, et tout se retourne jusqu’à la dernière page du roman, Owen Sheers excellant à mettre en perspective la fiction dans son rapport au réel comme à nous faire ressentir les culpabilités sourdes qui minent ses personnages, « tissés dans le fil de la mémoire« .

Owen Sheers, J’ai vu un homme (I saw a man), traduit de l’anglais par Mathilde Bach, Rivages Poche, 396 p., 9 €