Plongée dans le monde fétichiste : Les photographies de MagLau

© MagLau
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Avec le livre Fetish Ballad, tu signes – ou plutôt vous signez, puisque MagLau est une entité à deux personnages – un éblouissant voyage photographique dans le monde du fétichisme. Peux-tu évoquer les linéaments de ton travail, la façon dont tu as procédé pour capter les acteurs des soirées fetish à Bruxelles, Paris, Berlin Amsterdam, Tokyo ?

Merci pour le compliment ! C’est un travail de quatre ans, où pour une fois j’étais toujours accompagné de ma compagne. Cela m’a permis de découvrir ce monde à deux, de faire cet aller-retour ensemble et de réaliser un projet commun. Plus prosaïquement, être à deux m’a aussi permis de circuler plus facilement en faisant oublier mon appareil photo. Dès que j’ai demandé les premières autorisations à prendre des photos, j’ai expliqué que le but était d’en faire un livre. J’avais regardé ce qui avait déjà été publié et je ne voyais que des photos glamour, des photos posées qui ne révélaient pas l’ambiance réelle de ces soirées. Étonnamment, les gens se sont facilement prêtés au jeu, sans doute car beaucoup de fétichistes sont, entre autres, exhibitionnistes.

Tu as choisi une esthétique en noir et blanc, au plus loin de la grammaire du glamour. Ton travail a-t-il une visée militante, à tout le moins politique au sens où il répond à la volonté de donner voix aux galaxies très diversifiées – queers, travestis, gays et lesbiennes, trans, drag queens, drag Kings, gothiques, SM, cosplay, cyborgs, etc. – de l’underground fétichiste ?

Le noir et blanc est clairement un parti pris esthétique. La couleur corrompt car elle distrait. Le noir et blanc permet d’aller directement à l’essence des choses. Cela permet aussi une forme de distanciation qui enrichit la perspective. J’ai fait le choix d’un noir et blanc dur, contrasté et brut qui correspondait aux vibrations que je ressentais de la réalité underground, loin des clichés glamour. Est-ce un travail militant ? Plutôt une errance, une balade, un voyage initiatique vers d’autres mondes.

J’aimerais que tu déplies, sans l’éventer entièrement, la singularité du concept qui a présidé au livre, à savoir l’appariement, le face à face d’une photo tirée des soirées fétiches et, sur la page en miroir, d’une photographie de paysage urbain, marin, un objet de la vie quotidienne. Tu établis un jeu de correspondances formelles, visuelles, mais aussi symboliques. Comment t’est venue l’idée de ce dispositif ?

J’ai toujours été fasciné par les correspondances et les jeux de miroir. Dans mon précédent livre publié sous mon vrai nom, je joue avec les correspondances dans les musées. J’aime cette démarche baudelairienne où les sons, les couleurs, les odeurs se répondent. Appliquée à la photographie, cela se traduit par un face à face entre les pages du livre. Cela m’est venu intuitivement, comme une forme de dialogue poétique inconscient entre des poissons dans un aquarium et des fétichistes emprisonnés dans leurs fantasmes. J’ai toujours aimé les matières, une toile d’araignée qui colle, un mur fissuré, la pointe aiguisée d’un escarpin, la rugosité d’une corde, le rendu du latex. Je joue avec tout cela.

© MagLau
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J’ai parlé dans ma postface d’une filiation avec Nan Goldin, avec son travail The Ballad of Sexual Dependency. Quels sont les photographes qui t’ont inspiré, dont tu te sens l’héritier ? Quelle est la place de tes affects, de tes pulsions quand tu photographies les nuits fétiches ?

Nan Goldin m’a inspiré dans sa démarche documentaire qui a ouvert une nouvelle dimension artistique à la photographie. Mais j’ai également été marqué par la photographie de rue – street photography – japonaise avec Daido Moriyama mais aussi par des photographes comme Anders Petersen ou Jacob Sobol. Ils recherchent l’émotion et non pas la photo parfaitement exécutée sur le plan technique. Mes choix dans le livre reflètent sans doute ce qui me fascine dans ces soirées et des pulsions cachées. Mais cela je laisse à un bon psychanalyste ! De toute façon, tout photographe est un voyeur. Ou pour dire cela plus élégamment, la photographie est une forme de fétichisation de l’instant volé.

© MagLau
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J’aimerais revenir sur ton choix très fort d’une capture sur le vif, sans mise en scène, sans recul ni distance. Tu t’immerges dans les flux des soirées fétiches, dans leur monde à l’écart du contrôle, de la lourdeur de la vie quotidienne réglée. Tendresse, poésie, fragilité se dégagent de ces espaces-temps en marge. Quand tu photographies ce qui semble a priori le côté sombre, crépusculaire d’un érotisme, de tranches de vie « kinky », tu y captes un versant ludique, une théâtralisation, une extravagance folle bien que codée. Comment préserves-tu cette impression de spontanéité ? Comment opères-tu afin que la caméra ne modifie pas le comportement des acteurs ?

Dans ces soirées, j’ai fait le pari de travailler sans flash pour ne pas gêner les protagonistes, pour être le plus discret possible. J’ai privilégié l’atmosphère, quitte à jouer avec les flous, plutôt que de rechercher la netteté de l’image. Je ne voulais pas que les gens posent pour moi, mais qu’ils se laissent aller et m’oublient. Alors, seulement dans ces conditions,  j’ai pu photographier ce qui me semblait être la réalité fétiche en action, bien loin de 50 nuances de gris. Il y a beaucoup de tristesse dans ces soirées, des gens en perdition, qui ont perdu leurs repères, mais également des personnes qui ne se prennent pas au sérieux, se déguisent et s’amusent dans un esprit burlesque. C’est un monde riche et varié et j’espère avoir pu illustrer la diversité de la palette.

© MagLau
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Tes créations exercent un effet très physique sur le spectateur. Le bondage, le piétinement, les devenirs animaux, les rubber dolls, la danse du fouet, les fêtes des chaînes, du latex et du cuir induisent des états du corps et de conscience modifiés, voire une forme de transe. Pourrait-on dire que la mise en forme très crue, nue, et sans artifices que tu réalises, soulève dans le chef du lecteur une même modification de la perception ?

Transe, transcendance, dépassement. Le fétichisme fait peur et dérange car cela relève de quelque chose de profond. Il y a dans le fétichisme une forme d’obsession religieuse, une forme de recherche d’une nouvelle transcendance, d’un dépassement par les corps. Je ne suis pas un théoricien du fétichisme comme toi, Véronique, mais je sens que dans nos sociétés athées, il y a besoin de nouvelles formes de dépassement, un besoin d’un nouveau sacré. Le fétichiste va sacraliser les hauts talons de sa maîtresse et en faire son chemin de croix. Les rituels fétichistes sont quasi religieux et les rituels religieux ont certainement quelque chose de fétichiste ! En jouant avec les correspondances et en révélant ces pratiques marginales, j’espère en avoir modifié la perception du lecteur. Mais ce qui compte le plus pour moi,  c’est ce Beau qui transperce et transcende ces scènes par-delà le sordide. C’est ce que j’ai essayé de révéler avec mes photos. Ici, je peux citer Julien Green : « le mystique et le débauché volent tous deux aux extrêmes et cherchent l’un et l’autre à sa manière, l’absolu ».

MagLau, Fetish Ballad, postface de Véronique Bergen, Verlag Kettler, 2016, 168 p., 36 €

Le site de MagLau

Véronique Bergen a récemment publié Fétichismes, éditions KIMÉ, 108 pages, 2016, 14 €

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