The Color Line, Les artistes africains-américains et la ségrégation

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Des foules protestant contre les violences infligées aux populations noires américaines. Des manifestations qui dégénèrent. L’état d’urgence déclaré pendant plusieurs jours dans une grande ville américaine. Nous sommes à Charlotte, le mois dernier, en septembre 2016. Plus de cent cinquante ans après la fin de la Guerre de Sécession en 1865 qui a consacré l’abolition de l’esclavage, le mouvement Black Lives Matter milite encore aujourd’hui contre le racisme quotidien et les violences des forces de l’ordre américaines, démontrant s’il était besoin, l’étonnante actualité du sujet de l’exposition que propose le musée du Quai Branly « Color Line, les artistes africains-américains et la ségrégation ».

L’exposition s’ouvre sur une victoire : la fin de la Guerre de Sécession, le triomphe des Nordistes de l’Union, le formidable espoir de reconstruire un pays où tous les citoyens partageraient les mêmes droits civiques. Les plantations de coton doivent renoncer à l’esclavage. Les bureaux de vote s’ouvrent aux Noirs. Mais très vite, Andrew Johnson qui est arrivé à la Présidence des États-Unis après l’assassinat d’Abraham Lincoln, s’oppose à ce que les Noirs participent pleinement à la vie publique. Des « codes noirs » s’instaurent dans les États du Sud : c’est le début de la ségrégation et des lois « Jim Crow » qui imposent une distinction stricte dans les lieux publics entre Noirs et Blancs – la color line, cette « ligne de la couleur », la ligne de la honte s’installe.

Toute la finesse du parcours est de montrer ces aller-retour entre des avancées législatives et juridiques, et des régressions et désillusions toujours plus sanglantes. Chronologique, le déroulement suit les soubresauts des débats publics en soulignant à quel point les artistes ont joué un rôle fondamental dans la lutte pour les droits civiques. Écrivains, chanteurs, musiciens, réalisateurs, acteurs, compositeurs, peintres : la création, sous toutes ses facettes, a reflété et a participé à un siècle et demi de luttes politiques et sociales aux États-Unis.

Booker T. Washington, Henry Ossawa Tanner, 1917
Booker T. Washington, Henry Ossawa Tanner, 1917

sans-titreLe rôle de W.E.B Du Bois, et son ouvrage The Souls of Black Folk, est particulièrement bien exposé, dans plusieurs salles qui retracent notamment sa venue à Paris en 1900 lors de l’« Exposition des Nègres d’Amérique » pendant l’Exposition universelle. Chargé de représenter la culture noire et le développement des Noirs aux États-Unis, il rassemble pour l’occasion une impressionnante collection de photographies qui constituent des documents exceptionnels : des jeunes femmes noires à l’Université d’Atlanta en 1899, des leçons de piano dans des salons bourgeois, des étudiants au travail, de multiples portraits de particuliers illustrent une frange de cette « condition noire » que l’Amérique souhaitait diffuser et exporter au début du XXe siècle : multiculturelle, éduquée, prospère. San surprise, les grandes figures intellectuelles fondatrices du mouvement de résistance à la ségrégation, comme Booker T. Washington (dont l’ouvrage Up from Slavery fut récemment adapté au cinéma) ou Frederick Douglass (qui utilise pour la première fois l’expression « color line » dans un article de 1881), sont présentées, et souvent en regard des œuvres des artistes de leur génération, ce qui permet des liens féconds entre les genres et les idées.

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Des figures méconnues émergent également. Ainsi de ce peintre impressionniste, Henry Ossawa Tanner, qui migra d’Atlanta vers Paris en 1891, où il fut accueilli par les milieux artistes de l’époque qui faisaient peu de cas de sa couleur de peau. Reconnu pour son œuvre religieuse, il fit carrière en prenant pour modèle les maîtres de l’avant-garde, comme Courbet qu’il admirait au Louvre. The Young Sabot Maker est une pièce remarquable.

Ainsi d’Horace Pippin, peintre également, dont les cahiers de la guerre de 1914-1918 sont présentés. Particulièrement émouvants, ces journaux intimes, par ailleurs abondamment illustrés, documentent la vie quotidienne de ces jeunes hommes noirs engagés dans l’armée américaine, envoyés en France, mais toujours victimes de la ségrégation, même dans la guerre. Ainsi de Bert Williams : chanteur, acteur, représentant du blackface qui émerveillait et amusait l’Amérique, il fut aussi le réalisateur et l’interprète du premier « film africain-américain » en 1916, intitulé A Natural Born Gambler, dont un extrait est présenté ici. Un joueur compulsif tente vainement de récupérer sa mise, il est vite emprisonné par deux policiers, mais il continue machinalement à jouer seul, en caricaturant à l’extrême les codes du blackface, jusqu’à les rendre non plus comiques mais tragiques. La prouesse d’acteur et la finesse de la dénonciation sont impressionnantes de vérité.

Horace Pippin, Memoirs of World War 1, c. 1921
Horace Pippin, Memoirs of World War 1, c. 1921

Ponctuées par de nombreuses œuvres contemporaines – telles que l’installation Autour du monde de Whitfield Lovell qui s’insère remarquablement dans la salle consacrée à la Première Guerre Mondiale – l’exposition permet d’alterner entre les faits et leur mémoire, toujours actuelle.

Autour du monde, Whitfield Lovell, 2008
Autour du monde, Whitfield Lovell, 2008

La médiatisation du corps des Noirs, à l’image du sportif, avec des couvertures d’illustrés sur Joe Louis et Muhammad Ali, interrogent les représentations, le rôle des médias, mais aussi le rôle du sport et de ses implications politiques et sociales. Couvertures du Time, brochures, reproductions d’illustrés, vinyles, affiches de films, publicités, cartes postales, extraits d’archives : divers supports sont convoqués pour montrer le bouillonnement intellectuel et artistique de la Harlem Renaissance, et l’intense mobilisation des artistes dans la lutte contre la ségrégation. Claude McKay, et son fameux Banjo, les peintures et illustrations d’Aaron Douglas (l’imposant Into Bondage), les œuvres de Langston Hughes sont accompagnées, en fond sonore de Miles Davies, Duke Ellington, Louis Armstrong…

Aaron Douglas, Into Bondage, 1936
Aaron Douglas, Into Bondage, 1936

Le disque « Strange fruit » de Billie Holiday ouvre la partie consacrées aux lynchages et aux crimes racistes. L’horreur des meurtres est répercutée dans leur médiatisation sordide : lieux de rendez-vous et de rassemblements de la population blanche, les exécutions étaient abondamment rapportées dans les journaux, et les corps des suppliciés reproduits en carte postale. L’amnésie, ce trou de la mémoire collective, a été soigneusement forgée par notre bonne conscience : nous avons tôt fait d’oublier qu’encore dans les années 1950, des Noirs étaient tués parce qu’ils étaient noirs, et que l’exposition de leur cadavre se diffractait sur des cartes postales échangées et envoyées avec des mots doux en leur dos. Les séries de Jacob Lawrence sur les migrations (Migration Series) illustrent les vagues des populations vers le Nord, qui fuyaient les violences raciales et la misère, et rend visible les conséquences de ces lynchages à l’échelle de tout le pays.

Jacob Lawrence, Migration series, n°40 : The Migrants arrived in great number, 1940-1941
Jacob Lawrence, Migration series, n°40 : The Migrants arrived in great number, 1940-1941

Les discours de Marthin Luther King, les combats d’Angela Davis, les Black Panthers, l’image de Rosa Parks apparaissent tour à tour dans cette très riche exposition. Dans la dernière salle, l’œuvre déroutante de Thornton Dial, Don’t Matter How Raggly The Flag, It Still Got to Tie Us Together, renvoie à cette histoire sanglante de la lutte des africains-américains : le drapeau américain est rendu semblable à une chair à vif, ou à un large drap maculé de sang, mais il conserve tout de même sa portée symbolique d’union nationale – c’est peut-être ce qui est le plus effrayant.

Thornton Dial, Don’t Matter How Raggly The Flag, It Still Got to Tie Us Together, 2003
Thornton Dial, Don’t Matter How Raggly The Flag, It Still Got to Tie Us Together, 2003

Nécessaire, contemporaine, politique, cette exposition – forte de ses six cent œuvres exposées – s’impose d’emblée comme un évènement marquant dans la revalorisation des artistes africains-américains. sans-titre

Extrait :

Frederick Douglass, The Color Line, 1881 : « Parmi les races et les populations qui ont été victimes de ce sentiment, les gens de couleur de ce pays sont ceux qui ont le plus souffert. Ils ne peuvent dissimuler leurs traits pour échapper à son objectif meurtrier. Ils portent sur eux les signes qui les vouent à la persécution. […] Ce sont des Nègres, et, au nom de ce préjugé infondé, cela suffit à justifier l’indignité et la violence. Cette influence insidieuse se fait sentir dans presque tous les aspects de la vie américaine. Elle emplit l’air. Elle attend les Noirs dans l’atelier et à l’usine, ou quand ils cherchent un emploi. Elle les attend à l’église, à l’hôtel, devant les urnes, et, surtout, elle les attend devant les bancs des jurés. Même s’il n’a pas commis de crime ou de délit contre la loi ni contre l’Évangile, l’homme de couleur est le Jean Valjean de la société américaine. Il a échappé aux galères; par conséquent, toutes les présomptions sont contre lui. L’atelier lui refuse du travail, l’auberge lui refuse l’accueil, l’urne lui refuse un vote juste et le jury un procès équitable. Il a cessé d’être l’esclave d’une personne pour devenir l’esclave de la société » (reproduit dans le catalogue d’exposition, p. 21-22)

Musée du Quai Branly – Jacques Chirac, du 4 octobre 2016 au 15 janvier 2017

Catalogue d’exposition, The Color Line, Les artistes africains-américains et la ségrégation Paris, Flammarion/Musée du Quai Branly, 49 €