Elena Ferrante, le masque et les plumes

 

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Après lecture de l’article intitulé « La vraie “Elena Ferrante” » paru dimanche 2 octobre sur Mediapart et publié simultanément dans le quotidien économique Il Sole 24 Ore, sur le site du Frankfurter Allgemeine Zeitung et dans The New York Review of Books, plusieurs questionnements sont nés… A commencer par celui-ci : pourquoi, pourquoi publier un tel article estampillé « littérature / enquête » sur un écrivain italien qui pendant des années a souhaité vivre dans le pseudonymat, pourquoi aujourd’hui et pas un autre jour ? Pourquoi d’abord en manchette du journal et depuis cette après-midi sous une analyse politique post-rélection de Jérémy Corbin (leader du Labor Party britannique) et à gauche d’un article sur les marchés publics des radars automatiques ? Mais au-dessus de papiers consacrés au référendum anti-migrants en Hongrie, à la « remise en cause du déjà très restrictif droit à l’avortement et une relecture de la Seconde Guerre mondiale » en Pologne et bien, bien, plus haut que les articles traitant de la rentrée littéraire 2016…

En ouvrant son article avec une citation de Michel Foucault tirée de L’Archéologie du savoir, Mediapart s’est d’emblée placé sous des auspices respectables : qui oserait contredire le philosophe français ? Le problème (s’il n’y en avait qu’un), c’est que la citation liminaire est tronquée : la première phrase est manquante – « Plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage » – et la seconde est amputée – « et ne me dites pas de rester le même » –. Cela change un peu, cela change tout. Cela change le sens absolu du rapport de Foucault (certes complexe) au secret.

Quitte à citer un mort qui ne peut plus se défendre, à notre tour de convoquer un illustre, en la personne de feu Albert Londres, journaliste et écrivain français, dont le célèbre credo était de « porter la plume dans la plaie ». Un mantra maintes fois repris par tous ceux qui ont une haute opinion de l’éthique journalistique et de leur rôle, Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, en tête… Par souci de précision, et pour ne pas tomber à notre tour dans le piège du raccourci fatal, la phrase exacte de celui qui a donné son nom à un prix récompensant chaque année les meilleurs journalistes francophones est la suivante : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

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Rappel des faits : Elena Ferrante est une auteure italienne, publiée en France aux éditions Gallimard (8 livres parus), et de notoriété publique le pseudonyme de quelqu’un qui ne souhaite pas livrer son état-civil sur la place publique. Dès la création de la fiche Wikipédia (en mars 2015), on le savait, « Elena Ferrante est le pseudonyme d’une écrivaine italienne ». Et alors ? So what ? Questa poi ? Also ?

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Même si (par provocation) nous avons demandé pourquoi, loin de nous l’idée de discourir pendant cinq feuillets sur la pertinence d’une telle publication sur un tel sujet, mais plutôt de pointer le fait médiatique (ou son absence en l’occurrence) et le traitement de l’information sur quatre médias différents urbi et presque orbi en France, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis.

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En twittant et facebookant façon scoop interplanétaire, ces quatre journaux d’information, a priori respectables, auraient-ils succombé au syndrome dit des papiers de Panama ? Car on peut légitimement (tout en étant un peu perfide) questionner la pertinence internationale de l’information : se fendre d’accroches que ne renieraient pas un pubard sous emprise en blurbant « le journaliste Claudio Gatti révèle la vraie identité de la romancière et pourquoi ce secret a été si bien gardé », tient quand même beaucoup moins de Bob Woodward et Carl Bernstein que d’une couverture de France Dimanche ou Ici Paris

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Plus sérieusement, même si ce n’est pas l’envie qui nous manque de rigoler jaune et bêtement, le quadruple article signé Claudio Gatti est consternant d’inanité. Initialement publié sur Il Sole 24 Ore, un journal économique (sic) «l’enquête» de Claudio Gatti mêle d’une manière extrêmement maladroite et discutable des considérations économiques et immobilières (les revenus de l’auteur qui ne seraient pas en rapport avec les ventes de ses livres), technologiques (un logiciel de reconnaissance de style littéraire a été utilisé pour « confondre » l’auteure) et littéraire (le méli-mélo d’informations quant au choix du pseudonyme en référence à Elsa Morante, le fait que la vie de l’auteure aurait été fictionnalisée dans sa biographie, l’influence de Christa Wolf sur son écriture – comme sur celle de son mari, lui aussi écrivain)… Rien à voir donc avec la littérature, le livre ou l’écriture sous pseudonyme, le mentir-vrai cher à Aragon et tant d’autres, le jeu littéraire avec l’identité, la fonction du pseudonymat (cf. Ajar/Gary) etc., juste de vagues considérations putativement people sur le fait pour un écrivain de vouloir écrire « anonymement », à l’heure de l’hypermédiatisation et de la célébrité. Pire : « l’enquête » fait pschitt en termes d’écriture journalistique commune : les quatre articles sont très dissemblables, avec des ajouts, du caviardage et de la réécriture. Lost in translation ?

De fait, au-delà de l’utilité morale de l’information (révéler l’identité d’un écrivain qui souhaitait rester anonyme et jouer de cet anonymat — même si révéler est un bien grand mot, puisque son nom circule depuis des années…) et de l’instrumentalisation de la littérature dans des médias économiques, généralistes ou politiques (on mettra de côté le NYBooks qui a expurgé des passages entiers de l’article initial) — sans compter que pas un seul papier journalistique ne critique Elena Ferrante dans le journal français, ce qui dit la considération portée à l’œuvre à elle-même, voire à la littérature en général, la littérature non instrumentalisée par le sujet… —, le journaliste passe largement à côté d’un sujet qui aurait pu être intéressant du point de vue de la création littéraire et de l’édition : l’auteur ayant fait le choix de la discrétion et l’éditeur ne déniant pas l’impact sur les ventes du mystère entourant son identité, comment la liberté induite par le fait de « n’avoir plus de visage » a permis à une auteure d’exercer son art et de publier des best-sellers traduits dans plus de 40 langues ? Ce que Claudio Gatti, lui-même « écrivain », ne dit pas…