Fétichismes de Véronique Bergen

Véronique Bergen par Athane Adrahane
Véronique Bergen par Athane Adrahane

Depuis sa thèse sur Gilles Deleuze, Véronique Bergen a définitivement quitté les ontologies de la profondeur au bénéfice de la surface, de ce qui arrive de manière épidermique, toujours au contact des événements dont nous sentons bien qu’ils viennent trouer la carapace de l’être. Il y était question déjà de dispositifs, à partir des Stoïciens, de Nietzsche, des jeunes filles de Carroll. Et les dispositifs sont sans doute ce qui reste déterminant dans cette longue traversée de Deleuze qui signe les débuts de Véronique Bergen.

2Rien d’étonnant à ce que ses livres s’adressent ensuite à Marilyn Monroe ou encore Janis Joplin. En traitant ces figures emblématiques, la question qui nous oriente peut se formuler ainsi : quel est le dispositif qui tient par exemple Marilyn debout dans la lumière des projecteurs mais la fait tomber le jour ? Comment d’ailleurs tomber : vers le haut ? vers le bas ? Il y a toujours une ligne, une année zéro à partir de laquelle se met en place un montage pour entrer dans la surface vacante des événements, un montage dont la platitude n’adopte pas d’arrière-garde, de protection quand il s’agit de capter la configuration d’un temps. Notamment pour des femmes exceptionnelles, à travers des noms qui sont aussi les noms de la déception, de la trahison qui en appellent à la pharmacie, aux médicaments, à la drogue. On ne peut donc que tomber, toujours mal au nom d’un bien absolu.

C’est là le platonisme hétérodoxe de Véronique Bergen. Qu’est-ce qui fait tomber en effet Ulrike Meinhoff quand les mots n’ont plus de sens et que s’imposent des tags, des drapeaux, des emblèmes et des barricades ? Et n’est-ce pas finalement la forme du journal qui consigne ce qu’il en est d’une ligne de résistance, journal fragmenté selon lequel se brise la chaîne volcanique des événements comme autant de scolies d’une action rigoureuse – actions qui renouent avec Antigone, Rosa Luxemburg, Thomas Münzer et bien d’autres ? Il y est donc question forcément d’une « formule », d’une disposition singulière, d’un dispositif décentré comme pour une scène de Beckett, avec des personnages féminins qui évoluent entre ces hommes flottants qui les poursuivent, sur lesquels s’appuyer pour gagner plus de lumière et tomber en disgrâce, lâchant un cri, « un cri de poupée » dont Véronique Bergen capte l’intensité, retrouve la voix juste, le timbre vrai.

3Dans un tel espace, les corps tombent de manière latérale, hachurée, le haut et le bas ne pouvant valoir ici comme un accueil. Haut et bas sont des centres de polarisation qu’on n’atteint pas et qui nous font courir de gauche à droite, d’avant en arrière, comme en se heurtant toujours à un plafond, impossible à crever, même dans la construction d’un château dont les salles sont à chaque fois un pur spectacle, à l’image de Louis II de Bavière, lui qui n’est rien, d’aucun genre pour les traverser finalement tous dans une diagonale folle qui sonne la fin des rois, le roi ne trouvant plus de corps pour le définir et tenir le 4rang, tenir droit. Un roi top-modèle peut-être… C’est dans son livre sur les top-modèles que Véronique Bergen nous donne accès au corps glorieux qui hante les surfaces, qui déchire l’écran ou la scène pour faire régner la gloire phénoménologique des apparences, complice sans doute des Parures d’éros qu’elle m’avait fait la politesse de lire, un livre qui avait à l’époque noué notre rencontre.

Il y va, dans la conquête d’une telle surface, d’un traité de l’inauthenticité quand l’intériorité des corps n’est que le croisement de leur extériorité, l’accointance de leurs coins exposés, de leurs effets, de leurs pas de côté, de leur marche transversale. Un essai sur l’incarnation quand, en une formidable inversion du platonisme, c’est le superficiel qui fait l’aura, quand c’est le cliché qui se mue en chair. Rien d’étonnant alors à ce qu’à cette logique de l’incarnation, qui refuse toute profondeur, Véronique Bergen adjoigne la gloire des fétiches. C’est bien le maquillage en effet qui fait l’idée, c’est le fétiche qui fait la chose. Toute chose, par opposition à un objet, expose sa part de brillance, son inépuisable pouvoir d’attraction. Dans le monde des choses ne règne aucune profondeur, elles sont toutes équanimes, disposées sur un même plan ontologique. Elles n’ont que la lumière pour exercer leur attraction, leur force de gravité dans une physique paradoxale, celle des fétiches. C’est comme si l’espace de Newton se vidait de ses chocs, de son inertie pour ne laisser que la lumière, à l’instar des fleurs incapables de se déplacer, dans l’obligation de créer une sexualité nomade, une action à distance. L’espace du fétiche est celui de la circonvolution, inconsommable par essence.

Il fallait donc, pour toutes ces raisons novatrices, accueillir Véronique Bergen chez Kimé, dans la collection « Bifurcations », sachant précisément qu’un fétiche n’a d’autre géométrie, d’autres géographies que celles de la bifurcation. Loin d’être un objet de honte qui nous entraînerait sous des profondeurs moralement inexcusables, loin de valoir comme totem ou substance répulsive – comme cela fut sous-jacent encore à la morale qui inspira Freud autant que Marx –, le fétiche nous propose des pas de travers, des travers et des traverses pour nous conduire sur une surface qui en réalité n’a aucune densité ni hiérarchie. Dans un espace neutre, anonyme, où chaque chose en vaut une autre, ne reste que le fétichisme afin d’établir une carte, un tracé d’immanence.

Alors, en suivant un espace dont l’intensité est à créer dans l’orbite du désir, on peut certes tomber vers le haut, invertir la chute pour gagner des paradis artificiels, sachant qu’il n’y en aura pas d’autres. L’espace du fétichisme offre ainsi des carrefours où se nouent des alliances contre-nature, des amitiés particulières et des lignes de résistance complices. Au point d’admettre que l’anti-fétichisme des philosophes succombe lui-même au fétichisme, comme on pourrait le voir éminemment des derniers jours d’Emmanuel Kant, grand créateur de fétiches pour continuer à vivre dans sa demeure, de plus en plus désorienté, grand inventeur du tire-chaussette, s’il m’est permis de le porter au souvenir de Véronique Bergen.

Véronique Bergen, Fétichismes, éditions Kimé, septembre 2016, 106 p., 14 €

Véronique Bergen Fétichismes

Véronique Bergen est membre de la rédaction de Diacritik, vous pouvez retrouver ses articles ici