America 2016 : Héctor Tobar (Printemps barbare)

Capture d’écran 2016-08-21 à 12.09.48La 8ème édition du Festival America aura lieu, à Vincennes, du 8 au 11 septembre prochain, rendez-vous incontournable pour les amateurs de littératures américaines. Diacritik est associé à plusieurs de ces rencontres et vous propose, durant l’été, de revenir sur quelques-uns des auteurs invités. Aujourd’hui, Héctor Tobar et Printemps barbare.
Printemps barbare est une fable sur l’Amérique contemporaine qui suit le parcours d’une jeune immigrée, sans papiers, Araceli Ramírez, intellectuelle qui se rêvait artiste au Mexique devenue employée de maison dans la luxueuse villa californienne des Torres-Thompson qui, crise aidant, ont dû se séparer de tous leurs serviteurs et ne gardent qu’Aranceli à leur service. La nanny prépare les réceptions du couple, s’occupe des enfants, fait le ménage — et observe les violentes disputes du couple. Jusqu’au jour où le couple, après une énième engueulade, disparaît sans prévenir. Araceli reste seule avec les enfants et, désemparée, part à la recherche de leur grand-père à travers les quartiers de Los Angeles. L’odyssée tourne au cauchemar lorsque les parents accusent Araceli d’avoir kidnappé leurs enfants et que la jeune femme se retrouve au centre d’un procès qui passionne les médias et le public américains.

Le roman interroge d’abord la diversité américaine. Dans Printemps barbare, tous viennent d’ailleurs : Araceli du Mexique ; Scott Torres est un « pocho », né d’un père mexicain et d’une mère originaire du Maine. Sa femme, Maureen, vient du Missouri. Héctor Tobar s’est amusé à les faire tous venir de lieux qui commencent par la lettre M », manière de souligner, sous l’apparente proximité, qu’être originaire du Maine, du Missouri ou du Mexique, c’est toujours être déraciné en Californie. Manière de dire aussi la complexité de l’adjectif unis des États-Unis. Lors de la réception donnée par les Torres-Thompson pour les 8 ans de leur fils, les invités, qui se pensent progressistes, se comportent comme n’importe quel raciste à l’égard d’Araceli : le subordonné est un meuble de plus dans la maison d’une famille qui masque ses racines, un mobilier faussement mexicain dans « un espace ordonné selon un minimalisme de magazine de design », une unique photographie du grand-père métèque, qui d’ailleurs ne voit plus jamais ses petits-enfants. Plus encore, le jardin symbolise le rapport de la Californie à son passé : aux plantes grasses, le couple a préféré un luxueux jardin tropical, incongru sous ces climats, image d’une illusoire volonté de puissance sur le lieu comme de la difficile transplantation, en Californie, de ce qui lui est étranger.

La peinture de Tobar est d’une acidité terrible. Araceli est payée au noir, elle n’a pas de papiers d’identité. Ce qui ne dérange personne, tant qu’elle demeure dans les cadres imposés par ses employeurs. Tobar montre le double exil des immigrés : leur famille mexicaine, à laquelle ils envoient de l’argent, les pense riches et se détache d’eux. Aux États-Unis, ils sont enfermés dans leur différence. Printemps barbare montre le rapport des États-Unis à ses immigrés comme de ses déracinés à leur terre d’accueil. Et c’est à travers d’Araceli que la réalité californienne se découvre. Longtemps elle ne connaît des États-Unis que cette villa et ce qu’elle a vu du pays à la télévision. Elle a peur de « l’étrange froideur des « Nordeamericanos », de leur vie gouvernée par le culte du travail, l’individualisme, la performance et la réussite financière. Elle se sent irréductiblement autre : « Je suis membre de la tribu des nettoyants chimiques, des balais, des machettes et des pelles, et eux sont le peuple des stylos et des claviers. Nous sommes le peuple dont la peau cuit au soleil tandis qu’ils œuvrent et vivent à l’ombre d’appareils fluorescents et qu’ils
couvrent leur peau de crème protectrice dès qu’ils s’aventurent dehors ».

Lorsqu’Araceli part pour Los Angeles avec les enfants, ils voient enfin le réel de plain-pied. Ils regardent les « baraques vacillantes faites de contreplaqué maculé de cambouis, de bâches bleues décolorées par le soleil, de cordes en nylon usées et de papier aluminium. On aurait dit des cabanes construites dans les arbres mais ramenées au ras du sol, des assemblages improvisés par des gamins et investis par des adultes tuberculeux ». Ils voient le Los Angeles métissé, « cette pyramide de privilèges selon la couleur de peau ». Huntington Park où ils logent un moment est un de ces millefeuilles, d’immigrations successives, d’abord « des anglophones venus de l’Oklahoma, de l’Iowa et d’autres terres plates de l’Amérique du Nord », puis « divers
nouveaux venus à la peau foncée », enfin des latinos.

C’est en cela que la Californie est, pour Héctor Tobar, un microcosme de l’Amérique. L’aventure d’Araceli en un symbole, ce moment d’un Printemps barbare où les laissés-pour-compte prennent le pouvoir et révèlent une
vérité peu reluisante pour le pays souverain. Araceli n’est pas un personnage simple, uniquement positif. Elle a son caractère, aime observer et a des
idées très arrêtées sur la démocratie américaine que la suite – judiciaire – de son odyssée californienne va radicaliser. Pétris de culpabilité, les parents Scott et Maureen accusent leur bonne d’enlèvement d’enfant. Mais comment la retrouver ? Maureen doit faire « un effort de mémoire pour retrouver son nom de famille : Ramírez ». « Et combien de Ramírez pouvait-il y avoir dans une telle métropole ? Un nom de famille aussi commun offrait à ces Mexicains une sorte d’anonymat. Ils s’appellent tous Ramírez, ou García, ou Sanchez. » Le racisme ne demande qu’à resurgir, même chez une
femme qui a épousé un Torres.

Le voyage d’Araceli devient une fuite, elle est traquée en tant que présumée criminelle et sans-papiers. L’accusation, fondée sur « un amas disparate de faits avérés, de faits douteux et de conjectures », devient un fait divers qui passionne l’Amérique, cristallisant les haines et les plaies d’un pays. L’histoire est récupérée comme un symbole, l’illustration de clivages fondamentaux : d’un côté, ceux qui voient en Araceli « une pauvre Mexicana » perdue. De l’autre, les représentants d’une droite extrême, avec Janet Bryson à leur tête : elle « éprouvait à peu près les mêmes sentiments vis-à-vis d’Araceli Ramírez, la ravisseuse d’enfants que vis-à-vis de tous les Mexicains qui envahissaient son espace et que vis-à-vis des perroquets sauvages. Comme les familles hispanophones dans son lotissement, les perroquets étaient des envahisseurs venus du Sud ». Elle multiplie pétitions et prises de parole publiques,
allant jusqu’à développer des théories de « complots ourdis au plus haut niveau du gouvernement et de la finance pour fondre les États-Unis, le Canada et le Mexique en un seul pays utilisant une seule monnaie, l’Améro ».
Araceli et les Torres-Thompson deviennent les instruments d’un « spectacle » qui les dépasse : « Nous sommes dans la salle de séjour de toute l’Amérique. » Maureen le constate avec amertume, « ils nous ont transformés en histoire ». Une fable que l’écrivain mue en un roman puissant, symbole d’une Amérique qui a bien du mal à penser sa diversité comme une richesse.

Héctor Tobar, Printemps barbare, traduit de l’américain par Pierre Furlan,
10/18, 672 p., 9 € 60

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