Tardi : le retour à la guerre

Le dernier assaut - Tardi

Le dernier assaut est annoncé pour le mois d’octobre prochain : avec lui, Jacques Tardi entendrait livrer son dernier ouvrage consacré à la première guerre mondiale, thème indissociable et presque emblématique de l’œuvre du dessinateur. Entre 2012 et 2014, Tardi avait délaissé son univers de prédilection avec deux albums qui racontaient d’autres batailles, un autre combat. Une autre guerre: Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB.

La première guerre mondiale, Jacques Tardi l’a dessinée, dépeinte, critiquée, analysée (seul ou avec son complice Jean-Pierre Verney, historien spécialiste de la Grande Guerre) : C’était la guerre des tranchées, La Véritable histoire du soldat inconnu ou Putain de guerre !... Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB raconte, avec une dimension infiniment personnelle, le récit de la captivité de son père René, prisonnier au stalag IIB aux confins de la Poméranie quelques semaines à peine après le début du conflit, durant ce qui n’était encore que la « drôle de guerre ».

Moi René Tardi

Dans les années 80, Jacques Tardi a demandé à son père de lui raconter sa guerre. Son engagement dans l’armée dès 1937, ses motivations et son état d’esprit alors que la France s’engage dans un conflit qui va durer plus de cinq ans et coûter la vie à des millions de personnes et au cours duquel plus d’un million huit cent mille soldats français seront fait prisonniers. Du dialogue, des échanges, des notes prises et des anecdotes apprises sont nés les deux épisodes de Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB. Quatre ans de captivité dans un camp de prisonniers. Dans le camp des vaincus.

Moi René Tardi

« C’était des vaincus ». Des soldats qui ont dû vivre la rancœur, la peur et le doute au quotidien. Les baraquements, la faim, le froid, la débrouille, les portraits des compagnons de captivité, les gardes, les arrivées incessantes de nouveaux prisonniers, la brutalité des surveillants, les humiliations, les coups de « Gummi », les chefs. La description du quotidien des prisonniers est saisissante de réalisme. Et pour cause. Les souvenirs du père s’égrainent au fil du texte, au fil du temps captif. La faim — leitmotiv, obsession des prisonniers, moyen de contrôle des corps et des esprits par les gardiens — revient toujours. Les hivers passent, les années défilent. A la fin de l’album, alors que la fin de la guerre approche, René Tardi se prépare à une longue marche, son retour en France prendra du temps. Un retour qui, par le menu, du stalag jusqu’à Paris est relaté dans le second tome.

Moi René Tardi

Mais Moi René Tardi n’est pas qu’un diptyque sur la guerre et les prisonniers de guerre, c’est aussi et surtout un livre qui fait œuvre de mémoire personnelle, familiale. C’est une œuvre intime (sans être un journal), dans lequel l’auteur se mettait en scène pour la première fois. Comme il le disait lors d’un entretien qu’il m’avait accordé, il était nécessaire, indispensable, pour lui de se représenter ainsi, à la fois témoin bavard et premier lecteur du témoignage paternel. Car le texte, les textes ont été écrits par le père (ce dernier a même dessiné certaines situations qui sont reprises dans l’album), remis en forme et organisés pour en tirer ce qui tient à la fois de l’historiographie rigoureuse et du récit de captivité.

Moi René TardiLoin des récits distanciés et à l’ironie antimilitariste certaine, la construction narrative, avec le dialogue permanent entre le jeune fils (pas encore né) et le père, qui déroule (en bougonnant, souvent) ses souvenirs, tandis que le fils les illustre, opère à merveille.

Tardi a trouvé un juste équilibre graphique, quand l’enfant guette les réponses tandis que l’adulte, parfois laconiquement, au fil d’une mémoire qui se fixe sur des détails, élude les questions : sur les projets d’évasion, sur les escroqueries à la comptabilité du camp… Des questions en suspens.

Baigné d’un humour mordant, Moi René Tardi égrène anecdotes et souvenirs. Tout en faisant œuvre de fiction, Tardi a refusé d’insérer des éléments rapportés qui ne seraient pas avérés : il s’en est tenu aux cahiers de son père. Graphiquement, le choix du noir et blanc et les rares et éclatantes touches de rouge impriment une atmosphère amère et pesante comme les conditions de vie des prisonniers.

Moi René Tardi

Jacques Tardi a porté en lui ce projet pendant des années. Né en 1946, il a grandi au sortir de la guerre avec le poids de la captivité de son père. Le poids de son amertume rentrée. Avec Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au Stalag IIB, Jacques Tardi fait œuvre de mémoire à plus d’un titre. Il a voulu parler des prisonniers de la seconde guerre mondiale (sujet peu traité en fiction), il a voulu parler de son père. Il a souhaité lui poser les questions restées à jamais sans réponse. Et « n’a jamais autant échangé avec son père qu’en réalisant cet album ».

Le dernier assaut - Tardi

Le retour à la guerre. Album à deux voix (le livre est accompagné d’un CD de 12 chansons interprétées par la compagne de Jacques Tardi, Dominique Grange), Le Dernier assaut s’ouvre sur une deuxième année de guerre sans « la moindre lueur qui laisserait entrevoir la fin des combats ». Augustin et Sauvageon sont « brancos » au 98ème Régiment d’Infanterie, cela fait trois mois qu’ils « embourbés dans la Somme ». Ils viennent de décrocher un homme des barbelés et le transportent vers une tranchée plus clémente. Pendant que les hommes s’entretuent, les deux brancardiers progressent lentement, sous les balles rasantes et le tac tac tac des « machines à découdre ». Dès les premières pages, on retrouve la gouaille, la dérision, le cynisme et l’écriture littéraire d’un Tardi au sommet de son art : les dialogues crus, la force du dessin et la précision documentaire de l’auteur augurent d’un album à la charge émotionnelle puissante.

Le dernier assaut - Tardi

Présenté comme une « mise au point sur l’horreur et l’absurdité du conflit », Le Dernier assaut est-il un retour aux sources ? Ou un album définitif sur la guerre ? Réponse le 5 octobre 2016.

Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB

Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au Stalag IIB, de Jacques Tardi, deux tomes parus, , Casterman, 25 € l’un.

Le dernier assaut - Tardi

Le Dernier assaut, de Dominique Grange et Jacques Tardi, Casterman, parution en octobre. En pré-publication dans Le Monde.

Les premières planches :

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