Les coupes, été 2015, Philippe Bazin (Photo-graphies)

« Les arbres sont. Dans le ciel et contre lui. Épandus, écartelés en dentelles savantes. La terre les porte, ils dessinent sur elle, sur sa peau ancienne, des signes, des architectures ; la terre les nourrit, ils puisent et fouillent en elle, enfoncés ; ensuite ils sont dans le ciel et contre lui se tendent. Ils s’affolent parfois, quand l’orage d’été les prend, quand les pluies froides de novembre hachent les dernières feuilles cuivrées. Éperdus ils ploient et voudraient s’arracher. Des voix sourdes montent d’eux. Rien ne sera possible. Les arbres demeurent, ils ne désertent pas, ils ne peuvent pas le faire. Ils habitent. Ils ont vocation de patience. L’arbre dressé seul se laisse embrasser de loin, prendre par le regard, il est sur le bord de la route, dans le troisième tournant après la sortie du bourg, ou dans le pré, derrière la grange, à droite. On le connaît par les yeux, de loin. On peut aussi aller jusqu’à lui, marcher, s’approcher, le toucher, s’accoter, et faire avec lui le tour muet de son horizon immobile. Plus qu’une visite, ce serait un rendez-vous, et un hommage rendu, hors les mots. La langue de l’arbre s’invente dans ses mille bouches feuillues. Les chants du monde commencent là.
Les écorces sont autant de peaux à parcourir. À voir, à toucher, à sentir. Veinées, diaprées, gaufrées, corsetées de plaques, d’écaillés, creusées de sillons. Elles ont tous les visages. Elles cachent des bêtes plates et des continents engloutis. Elles ont un âge ».

Marie-Hélène Lafon, Album (éditions Buchet/Chastel, 2012)

Philippe Bazin Les coupes
Philippe Bazin Les coupes

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