« Bella e perduta » de Pietro Marcello : être un buffle est un art

Grotte

Il y a une urgence qui se fait sentir dans le nouveau film de Pietro Marcello, Bella e perduta : celle d’un appel impérieux de circonstances qui infléchissent le cours des événements, qui forcent à prendre des décisions immédiates, et dont l’intrigue conserve la trace par strates successives.

Bella e perduta – qui a été présenté au mois d’août dernier au festival de Locarno et a inauguré ensuite le Festival du film de Turin – est d’abord l’histoire d’une idée, et l’idée était à l’origine de faire un film « on the road » à travers les routes d’Italie, sur les traces du livre de Guido Piovene, Viaggio in Italia (1957), l’un des plus célèbres guides littéraires des années du miracle économique italien. Pietro Marcello (Il passaggio della linea, 2007, La bocca del lupo, prix du meilleur film au Festival du film de Turin en 2009) ne perd jamais l’occasion de le rappeler : l’idée était au départ de documenter et de faire découvrir l’Italie à travers ce long voyage, mais le projet a pris ensuite un autre chemin.

Le premier épisode de ce voyage à travers l’Italie, aurait dû raconter l’histoire de « L’Ange de Carditello », alias Tommaso Cestrone, et être tourné à San Tammaro, petite commune près de Caserte où se trouve notamment la « Reggia di Carditello », une grande demeure ayant appartenu à la Maison des Bourbon-Siciles dans l’Italie baroque du dix-huitième. Sublime édifice, ferme modèle et centre d’excellence zootechnique à l’époque des Lumières, le château de Carditello fut confié par les Savoie à un hobereau de Casal di Principe, commune limitrophe connue en Italie pour être le fief de la famille des Casalesi, un puissant clan de la Camorra (celui qui menace de mort Roberto Saviano). Le château sombra, à compter de 1860, dans un long abandon, jusqu’à devenir lieu de cache des Casalesi, dépôt d’armes, et enfin décharge illégale. Grâce aux soins bénévoles et solitaires de Tommaso Cestrone, amoureux de sa terre et de son histoire, le château a été nettoyé et remis en état. Parmi les figures institutionnelles, il faut reconnaître le courage de l’ex ministre Massimo Bray, qui, malgré les menaces, a fait acheter le château par l’État. On attend maintenant qu’une décision soit prise concernant son futur statut et son éventuelle ouverture au public.

Pietro Marcello, lui-même originaire de Caserta, se rend alors dans la commune de San Tammaro pour tourner le premier épisode de son road movie à travers l’Italie. Sur place, il rencontre cependant Tommaso, découvre son amour des animaux, il découvre notamment qu ‘il ne supporte pas que les buffles mâles soient abandonnés dans les fossés parce qu’ils sont considérés comme inutiles pour la filière productive – du moments qu’ils ne produisent pas de lait et ne servent même plus à la reproduction, car les femelles sont désormais soumises à l’insémination artificielle. Pietro Marcello, qui vient du documentaire et est habitué à faire face aux imprévus, est frappé par cette rencontre, et en particulier par un petit buffle que Tommaso avait recueilli et avait fait vivre avec lui dans le château. Il change alors son projet initial et décide de tourner tout le film à l’intérieur du château de Carditello.

Château

En effet, il y avait là matière pour un film de dénonciation : le scandale de la « Terra dei fuochi », l’enfouissement illégal de déchets toxiques, le château de Carditello (encore récemment Bray a reçu de menaces de mort en raison de son intérêt persistant pour la question) et la présence de milliers d’incinérations sauvages de déchets en plein air (d’où le nom « terre des feux ») pratiquées par des camorristes dans cette région entre les provinces de Naples et de Caserte. Il y avait là tous les éléments pour faire un documentaire à thèse, où ce qui importe est de recueillir du matériel probatoire. Quand un autre imprévu intervient, tragique cette fois.

Cestrone meurt peu après le début du tournage, la nuit de Noël 2013, au moment où l’ex Ministre Massimo Bray fait enfin acheter aux enchères la « Reggia » pour la sauver de l’abandon. La mort de Tommaso risque de bloquer le projet, des questions éthiques pèsent désormais sur la poursuite du tournage. Avec l’écrivain Maurizio Braucci, qui a participé à la mise en scène de Bella e perduta, Pietro Marcello décide néanmoins de continuer, fait l’épreuve d’une nécessité morale, pense avoir désormais le devoir de raconter cette histoire. La question éthique appelle alors un choix esthétique, et l’histoire glisse dans la fable. Le film devient visionnaire et poétique, et le petit buffle, qui s’appellera désormais « Sarchiapone », en devient le protagoniste et le narrateur (avec la voix de Elio Germano). Pietro Marcello puise à pleines mains dans le mythe, et voilà que Sarchiapone, resté seul, est confié à Polichinelle, avec qui il entreprend un voyage vers la Tuscie, région historique italienne qui correspond à l’ancien domaine étrusque, pour exaucer les dernières volontés de Tommaso et être remis aux soins de Gesuino, un berger solitaire qui récite à haute voix et pour lui seul des poèmes de D’Annunzio.

Trianon

Les éléments du documentaire s’organisent désormais dans la fiction de Marcello avec ceux de la fable. Il y a l’écologie, mais non seulement en tant que lutte contre l’écomafia, mais également en tant que rapport à la terre : mère lorsqu’elle donne la vie, étrangère et inquiétante lorsqu’elle recouvre les morts. Il y a la camorra, mais dans les coulisses, comme un mal qui circule dans l’air, sorte de vent noir menaçant chacun, comme dans les images floues des manifestations contre les décharges. Il y a l’Italie, qui apparaît certes belle et perdue durant le long voyage du sud au nord entrepris par le buffle Sarchiapone (comme le rappelle Francesco Boille sur « L’Internazionale », Bella et perduta est également le titre d’un essai sur le « Risorgimento », publié en 2009 par l’historien Lucio Villari aux éditions Laterza), mais qui apparaît aussi transfigurée en un lieu capable de sonder les choses perdues du monde réel, ce que les reportages et la chronique ne peuvent par leur nature générique montrer mais qui existe pourtant, et nous appartient. Car ce réel n’existe que pour avoir procédé au sacrifice des choix laissés de côté, des histoires perdues, des projets abandonnés, des hypothèses qui ne se sont pas vérifiées, des occasions manquées, d’instants suspendus entre plusieurs états jusqu’à ce que le hasard d’une réaction quelconque leur donne l’occasion de revêtir tel ou tel des masques entre lesquelles il se partage autrement. Ici, le masque est celui de Polichinelle, non celui de la commedia dell’arte, mais celui de la tradition étrusque et des créatures psychopompes, qui servent justement d’intermédiaires entre les vivants et les morts et sont destinés à accomplir des tâches dont ils ignorent les raisons et les fins ultimes.

Les premières images de Bella e perduta sont tournées du point de vue du buffle qui parcourt les voies de l’abattoir. Il s’agit d’un point de vue déformé, qui a à faire avec le présage de la mort imminente, mais aussi avec la mémoire, car on retrouve la même qualité d’image dans les flash-back de Sarchiapone. Tout le film – c’est une autre des stratifications possibles de l’histoire de Bella e perduta – peut être vu d’ailleurs comme un flash-back de Sarchiapone reparcourant sa vie pendant les court instants qui le séparent de l’abattoir. Si on sait y creuser, on trouvera que par la « terra dei fuochi » on est tous passés une fois. On aura tous été des personnes comme Gesuino, qui s’inscrit dans l’ancienne tradition des bergers qui se consacrent à la lecture et à la poésie, des personnes aussi comme Pietro Marcello, qui s’inspire des paysages champêtres peints par Jacob Hackert à l’intérieur du château de Carditello pour représenter à son tour la terre des feux et raconter malgré tout l’histoire de Tommaso Cestrone, l’Ange de Carditello. On aura tous probablement été un peu des Polichinelle, parce que, d’après le dramaturge, acteur et metteur en scène napolitain Enzo Moscato, Polichinelle met un masque pour se protéger de lui-même, à savoir du caractère terrible, effroyable de l’inconscient ; il n’est pas – dit-il – le stupide roi des macaroni, non l’avide renégat, l’insolent ou le trouillard dispensateur de bonne humeur, mais un ensemble sinistre de signaux, un entrelacement, absurde et surréel, de sons et de langues grandes ouvertes et avec aisance sur quelque chose d’épouvantablement indéfini. On aura tous été, enfin, des personnes comme Sarchiapone, lorsqu’il dit qu’être un buffle est un art, après avoir été confié pour un temps au mythe, à un masque, pris à l’intérieur d’un engrenage dépersonnalisant, où on n’est plus qu’un chiffre, mais avec une histoire à raconter. Car une histoire à raconter rend l’effacement plus difficile, entretien l’illusion de pouvoir soustraire ne fut-ce qu’un seul instant du temps d’une vie à l’effroyable idée qu’elle sera perdue pour toujours : la suspendre donc au vertige de sa disparition, en équilibre entre la vie et la mort, en l’inscrivant en même temps comme ouverture surplombant le nouveau, en une tentative d’adaptation à l’incongru et en réponse à son urgence. Être un buffle est un art.

Bella e perduta

Bella e Perduta

Italie – 2015
Réalisation: Pietro Marcello
Production: Avventurosa
Interprétation: Tommaso Cestrone (Tommaso), Sergio Vitolo (Polichinelle), Elio Germano (voix de Sarchiapone)
Distributeur: Shellac – Date de sortie : 1er juin 2016 – Durée: 1h27