Marie Cosnay : Écrire

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avec la conviction, ou l’intuition, ou l’impression, que l’un n’est jamais l’un, qu’une phrase cache une phrase, qu’une parole ne se résume pas à une parole, que quelqu’un n’est pas ce qu’il semble être ou veut montrer qu’il est, ne dit pas tout à fait ce qu’il dit qu’il dit. Que ce que je vois n’est pas ce que je vois.

c’est tout en déplacements, atomes en circulation et passion des surfaces – c’est le domaine du doute absolu et des temps mêlés, des pronoms déglingués, changeant de personne et bref, on s’en doute, souvent on entend : c’est difficile, exigeant, etc.

71HqM8Le8vLlittérature exigeante m’agace. Parfois tout pointu qu’on soit, qu’on se croie, comme on est vite vexé aux entournures devant une forme que le bouleversement de la chronologie ébranle, que les surgissements de surnaturel ou les personnages qui prennent la tangente travaillent. Alors on range cette forme dans la catégorie des formes exigeantes, on dit qu’on n’y comprend rien.

expliquer le monde, tu sais, ça peut aller très vite. En littérature, c’est pareil, ça peut aller très vite. Une littérature, comme la psychologie, appliquée ? Trouver des liens, des causes, des faits, des niches ? Ligne, chronologie, personnages, petites trouvailles à causes et conséquences ? Séduisant. Presque autant qu’une théorie du complot à recoudre le monde.

ce que ça veut dire pour nous tous, cette peur d’être dessaisi ou ce désir de saisir.

HORDE-cosnay-1remarque, remarque : ces métaphores, assénées à longueur de journées, d’un goût déplorable, dégueulasse, en fait il nous faut une sacré force de résistance pour ne pas s’éclater dans la boue de la métaphore dont la dernière semaine de juin 2015 nous a donné, je les prends au hasard, deux exemples : les personnes en route qui fuient guerres et pauvretés, les comparer à de mauvaises eaux qui fuient, des eaux jaillissant de canalisations défectueuses, envahissant la maison puis chacune des pièces de la maison. Par ailleurs, les institutions européennes dont le sérieux peut être très facilement contredit, organisent, prenant leur temps et ficelant à leurs piètres arguments économiques que récusent les économistes d’autres arguments, moraux, simplistes et pervers sur l’air de quand on a une dette on la paye, on a fait une bêtise on la répare, les institutions européennes organisent un sacré coup d’État en Grèce, un coup d’État où on voit moins le sang que lorsqu’on coupait, Kissinger 73, les deux mains d’un guitariste qui pourtant levait encore ses moignons dans le stade qui servait de prison et entonnait avant de tomber l’hymne de l’unité populaire et la foule entonnait avec lui, on voit moins le sang c’est vrai mais coup d’État quand même, et perfidie de la comparaison : je souhaite parler avec des adultes.

prendre, contre Christine Lagarde, le parti des enfants. Se rendre compte qu’on a, comme phrases et images de masse, en stock, cette semaine de fin juin, celle qui véhicule les eaux de canalisations rompues envahissant nos bonnes maisons à pièces multiples et toit protecteur et celles qui suggèrent que l’enfance est une faute et que l’âge de raison est celui de la mauvaise foi et de la tristesse tout-terrain.

000978331il n’est même pas question d’imaginer une seconde qu’on peut écrire sans se savoir débordés par tout ce qu’on vient de dire, karcher à l’époque des karcher, canalisations, pains au chocolat volés aux petits français, on n’oublie pas, lois sur le renseignement, évasion fiscale, prédateurs attendant leur matériel dans les hôtels chics. Pas question d’imaginer écrire sans penser au monde qui n’est jamais commun, aux réfugiés, confondus et suppliants, dont on ne cherche qu’à couler, avant qu’ils atteignent une rive possible, les bateaux. Sans penser à nos quartiers, nos écoles et nos défaites.

……

9782370840226_1_75avec des images, des auteurs, des fous, des histoires précédentes. Tu prends la vie d’Henry Beyle, l’enfant HB, l’adolescent, ses doubles, Julien et Fabrice, leur siècle, tu prends la vie d’ogre d’HB et sa tristesse de même mesure, son humour et son appétit, tu prends la puissance fichue en l’air de Lear et les petits marquis qui l’entourent et la beauté d’une fille qui fait quand même un peu les choses de travers, comme on les fait toujours, tu prends la dispersion et la volonté qui s’oppose à la dispersion et tu prends une crue comme on en a vu ailleurs, comme on en verra, comme on est tout près d’en voir, le fleuve va te laver tout ça, des eaux, sans métaphore, oui, vont te balayer tout ça, les riches dans leurs maisons cossues aux pièces multiples les tout premiers vont se faire balayer par les eaux, tu prends la guerre de 14-18 et dans l’espace de la guerre un moment d’amour homosexuel dans les tranchées, un demi-mot, cet autre moment de cheval blanc, terriblement blanc, accroché, éventré, dans les arbres, tu prends ce moment du livre VI des Enfers de Virgile, tu descends à ton tour voir les ascendants et descendants, tu empruntes, aller et retour l’échelle des Enfers et tu salues Sybille, tu prends chez Manchette ce moment où à Cuba vit en sauvage une jeune photographe solitaire, on est au début de la guerre froide, elle va rencontrer plus sauvage qu’elle et les sauvages sont des princesses, tu prends Ovide et le ciel en flammes avant que la terre le soit, embrasée, tandis que le cheval du soleil s’écrase au sol. Tu prends le déluge.

cette scène où le comte de Monte-Cristo paraît, noir et blanc, tout en contraste, dans la bouche de la cheminée pour sauver une jeune fille que sa belle-mère, comme dans plein d’histoires, empoisonne lentement. Tu prends l’histoire après les autres histoires et tu adores ça. L’homme en noir donne l’antidote, promet, organise la survie par-delà la mort et en mimant la mort – ça aussi, on a déjà essayé, dans les histoires. Un mort vivant, le comte ex-prisonnier du château d’If et une vivante morte, jeune fille qui l’a échappé belle. Les doubles ou faux doubles qu’ils sont.

tu prends ce moment où le château d’If a servi de prison après son temps de prison : après la répression de la Commune de Paris, 1871, on y a enfermé les communards avant de les exiler en Nouvelle Calédonie. Les prisonniers sont en attente de déportation. Comme chez Dumas, l’un d’eux tourne en rond dans son cachot et s’il ne creuse pas de souterrain il grave son nom sur la pierre. 1962 et fin de ce que je ne sais pas comment on l’appelle alors, guerre civile sans doute, je ne crois pas qu’on disait guerre d’Algérie à un moment où on avait pas encore trop l’idée que l’Algérie n’était pas la France. Le château d’If remet ça. Il sert de prison pour des rapatriés militants de l’OAS. Un gars est dans la cellule où un nom a été gravé presque cent ans auparavant. Le gars de l’OAS reconnaît son propre nom. Son nom 1871, c’est-à-dire le nom d’un de ces ancêtres parents qui au lieu de faire le choix des terres à cultiver dans le nouveau département français d’après la Méditerranée, a fait celui de la Commune. Leur trajet historique tout opposé, tout en contraste, vient de se joindre ici, en un château planté sur un rocher dans la mer, sous les griffes d’un nom.

le fil de l’eau sans ride, un tablier, le monde se repose, le fleuve est immobile, rien ne vient le rompre, pas un oiseau marin, pas une branchette qu’on jette, pas un caillou à ricochet, pas un gamin dans les parages à chasser le cerf, tout seul, pour l’initiation sexuelle ou quelque chose comme ça. Le ciel se partage, en bas c’est encore un peu noir et au-dessus d’une ligne imaginaire (tiens, on y mettrait des arbres, des cimes), le ciel est rouge, sanglant. Ce que mon voisin ne manquerait pas de commenter : ciel rouge du matin – j’ai oublié la fin du dicton. Le fil de l’eau sans une ride. Une tête file au fil. Une tête tranchée du corps et absolument immobile donc, à l’écart de la vie et de la mort, autre chose. Elle vogue lentement. Presque elle ne dérange rien. Elle a les traits détendus. Elle a la bouche un peu ouverte. On ne fait pas le lien : d’une part le calme que le fleuve enfle et d’autre part ce chant qui va jusqu’aux os, à te déchirer, à faire bouger les pierres et les buissons mais les pierres, les buissons, ta propre chair ne bougent pas mais souffrent en silence à l’écoute du chant, souffrent parce que voudraient y être, dans le chant, plus près, dedans, voudraient être le chant. Le calme versus les sons qui percent la matière du ciel, jusqu’aux étoiles, comme on dit. Calme versus impatience. Parfois, pour le repos, on préférerait ne pas entendre et pourtant on entend et on en est malade. La joie, comme chez Henry Beyle, qui grossit tant qu’elle s’inverse. Boules Quies. Que disait mon voisin ? Ciel rouge du matin, il manque la rime, toujours. Entre Orphée et mon voisin, je ne choisis pas.

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Dans les Pyrénées orientales, les années 1856-1858 ont été des années de famine. Le chemin de fer ne venait pas jusqu’à Lourdes et quand les inondations succédaient aux pluies abondantes qui succédaient aux canicules, les moissons étaient fichues, le maïs qui nourrissait les bêtes et les hommes était fichu et les hommes mouraient de faim. On craignait la propagation des idées socialistes. Une jeune fille, sauvée du choléra dans l’année de ses huit ans, asthmatique, alors qu’en ces lieux de grottes et de pâturage à cochons elle ramassait des branches et des os à vendre quelques sous, vit soudain, devant elle, pour elle, paraître une lumière blanche. Une source de blancheur l’accueille, la blancheur a des mains et lui fait signe de venir à elle. La fille va vers la chose blanche et la chose blanche devient demoiselle. Près de qui la petite fille voudrait rester. Plus tard, la demoiselle ou la chose blanche parlera et ce sera en patois, comme on dit alors. Plus tard, on fera de la demoiselle une figure d’autorité et de salut, une histoire bien politique, plus tard encore les représentations ou les croyances qui ont permis de nommer l’apparition d’une demoiselle blanche alias la vierge Marie tomberont et pourtant l’apparition aura bien déchiré quelque chose, un voile, un brouillard, la chose aura bel et bien été vue à la bouche de la grotte, la demoiselle aura été là, vue, blanche, aquèro dit Bernadette, les choses demeurent alors même que le monde qui les a fait venir tombe, après qu’il est tombé, c’est très beau, une femme devant une petite fille, l’une en fichu noir et l’autre en blanc, c’est très beau même quand on n’y croit plus. Ce qui déchire le réel. Le fait vibrer, exister autrement. Cassandre se bat contre ses visions, qui prouvent qu’elle est la chose d’Apollon, violentée par lui. Elle se bat contre le monde catastrophique qu’elle voit et refuse.

Les gardes boivent les cafés derrière le grillage. Un gars les leur apporte en scooter. C’est la ronde des cafés. De l’autre côté, les visiteurs attendent, muets. L’ombre se déplace lentement, ou plutôt le soleil se déplace et transforme, à sa suite, les ombres. Une femme enceinte est assise par terre, en retrait. Elle a sorti du sac des croissants au fromage qu’elle distribue aux gamins qui attendent. Des pakistanais, trois Afghans, trois Congolais. Chacun est debout (ombre ou soleil), attend l’ouverture, à ses pieds les courses dans les sacs Lidl.

Le vent qui se lève efface un peu les formes et les énergies immobiles : il faut attendre.

Le chemin longe le camp et quand on tourne, à gauche, sur la plateforme de la guérite, les chiens aboient. Ils sont jaunes, dressés à aboyer et à se tenir plein soleil plein vent sur la plateforme.

A trente mètres des murs surmontés des barbelés, au milieu des oliviers, un panneau cuivré annonce que la zone est électrifiée.

A peu près à hauteur des chiens, à une centaine de mètres, une minuscule ferme, enclavée, avec vieil homme, poules et petite fille.

Deux ou trois immenses boutiques de banlieue : tout sur les plantes, les semences et les pots pour plantes vertes. Un ophtalmo, une pharmacie et les fameux bistrots qui servent les cafés à la porte du camp des étrangers.

Les gardes boivent leur café. Ils font semblant de ne comprendre ni l’anglais ni les gestes internationaux. On ouvre ? C’est l’heure ; même, l’heure est passée. Une jeep arrive, cul au portail du camp. Le gardien désigne trois personnes : les trois désignés s’installent à l’arrière. Les portières de la voiture n’ouvrent pas de l’intérieur, les allées blanches de poussière (soleil et vent), entre les blocs grillagés sont interdites. Interdit aussi de s’approcher des grilles, de parler, dans sa langue, à un homme qui après qu’il a quitté son pays, tahrib, exil politique, après qu’il a quitté Syrie, Mali, Niger, Congo, Pakistan, Afghanistan, après qu’il a pris en cachette les risques Frontex, les risques garde-frontière et les risques de la mer, est arrivé ici, en Europe, où les policiers arrêtent et les gardiens gardent, dans les camps, durées illimitées cet été, six mois dit-on maintenant – pourquoi six mois puisqu’après je pourrai quitter le pays pour un autre de l’espace Schenghen et je n’ai qu’une hâte quitter le pays, continuer le voyage ? Deux mille noyés en avril 2015.

Trois minutes de visite, à un mètre du détenu derrière ses grilles. Au préalable, on a étudié le contenu des sacs Lidl et maintenant on écoute la conversation gênée, le monsieur enfermé porte une serviette sur la tête (soleil) et une couverture sur le dos (froid), on écoute sans la comprendre la conversation gênée : trois minutes, c’est fini.

On a vidé le contenu du sac. On ouvre les paquets de sucre et de Nutella. On a vidé les paquets et les pots et le sucre en poudre s’est répandu à terre. On l’a ramassé, versé tant bien que mal dans un sac plastique, qu’on noue. Le sac plastique est crevé. Sac dans un autre sac, vert comme le premier. On palpe chaque orange. Les sacs recomposés sont posés sur la table. Le monsieur : d’abord il n’est pas là, la poussière des allées aveugle, la longueur infinie de l’allée, et soudain il est là, paraît. On lui assigne une place, d’une marque au sol : ici. On installe le visiteur à plusieurs mètres de lui. Le policier est au milieu. Parle, parle, Monsieur, par-dessus le policier.

Le policier numéro 2 approche. Il a fini de viser le contenu des sacs, de dépiauter, de faire des premiers de nouveaux sacs de sucre, de Nutella, le Nutella épais colle aux parois du sac vert. Le sucre qui n’en finit pas de se répandre, malgré les deux sacs qui le portent. Le policier n°2 pose le tout aux pieds du monsieur prisonnier, qui est tenu de rester là, dans la marque qu’on lui a fixée, il ne faut pas que les corps approchent.

Le monsieur bouge malgré les gardiens et les interdictions. Il ramasse les sacs reficelés, les pose sur la table où le gardien s’est affairé.

Tu me donnes ça mieux que ça, d’accord ?

Tu ne poses pas la nourriture à mes pieds, d’accord ?

Le vent se lève violemment, il hisse une sorte de voile qu’il a, porte le bus qui ramène en ville les visiteurs du camp (une heure et demie de bus, une heure et demie d’attente, trois minutes de visite, une heure et demie de bus retour). Le vent se lève violemment, le vent a la voix rauque, il parle tout le temps, s’introduit dans le bus, soulève la robe de cette dame, les loques de ce monsieur à la casquette qui s’endort en serrant son café dans la main gauche et bientôt le café fait comme le vent, il se répand, pousse des cris perçants, soulève le bus, le café se lève violemment, hisse une sorte de voile qu’il a, pauvre homme, dit le café qui suspend son vol.

9782915995107FSUne femme, survivante de l’attentat qui a bouleversé le cours de la vie au mois de janvier 2015, prend soin de venir préciser, deux ou trois jours après l’événement, auprès de journalistes, les paroles qu’elle a livrées immédiatement après la crise et qu’on a simplifiées ou déformées : les tueurs ne m’ont pas dit, dit-elle : « lis le Coran » mais « si je t’épargne tu pourras lire le Coran ». Elle ne commente rien – il suffit d’écouter. Dans le premier cas on avait (ou aurait) une image. La grande brutalité, atroce, collée à la sacralité, en tout cas à la présence en direct du texte sacré. Dans le deuxième cas, comme le précise la dessinatrice, on est au cœur d’un récit, réel et atroce, avec des verbes qui indiquent les temps et les liens. Je t’épargne, et plus tard, au futur, conséquence de la vie qui t’est laissée, tu liras le Coran. Le moment est à peine vécu, il est violent, saturé d’images violentes, pourtant, survivante, la narratrice suggère que tout est racontable. Tout ne doit peut être pas être raconté (question d’intérêt, de moment, de délicatesse, de nuances, de ce qu’on veut) mais tout, à condition de quitter l’image figée, immobile, immobilisante, peut être raconté.

…..

71HqM8Le8vLen ne faisant presque pas de différence entre Orphée et mon voisin, entre Amygdaleza et le château d’If, entre le cheval de fou de Phaéthon, celui de Ziad dans Cordelia la guerre et celui aux entrailles éclatées dans une forêt d’Argonne 1918. En ne faisant pas, ou presque, de différence entre les textes brefs, saisis, paroles des voisins, voisines, personnes rencontrées, histoires précédentes, toutes histoires ou scènes précédentes, à recommencer, pas pour tenir un discours mais pour recommencer, redire, refaire, tenter d’être dans le chant qui s’élève ou s’est élevé un jour.

livres, récits, histoires et Histoire, polar, épopée, chroniques, en faisant surgir les mêmes dérapages : ceux que le temps nous fait toujours, le dérapage. La scène de la fouille du paquet de sucre en poudre et du Nutella : premièrement un flic étudie le contenu des sacs et on nous voit, sur l’image, flic, retenu et moi-même, discuter ou tenter de discuter dans l’espace qui nous est laissé. Puis on revient au moment de la fouille des sacs. On revient parce qu’on n’en est pas revenu. Et quand on a vu, tout à l’heure, faut croire qu’on n’a pas vu. C’est après coup que la scène de la fouille prend son importance. On recommence, alors. On vide, on ramasse, on recompose. On fait venir le monsieur. Deux messieurs sont-ils venus ? Non, un, un seul monsieur. Il est venu deux fois ? Pas vraiment. Mais pour moi oui un peu deux fois, ou même plusieurs fois, encore, encore, parce que la première fois je n’ai pas vu, pas compris ce que je voyais, parce qu’on n’en revient jamais.

HORDE-cosnaysans nom, ou alors avec des noms coupés. Ou avec des noms à partager, doubles. Ziad et Zelda. Ximun devient X. Zaizirbitoria devient Zaizir, on trouve Phil Star, Helen, Eugen, Quentin Wilner B, avec initiale en plus, un reste, ce petit truc de plus, à ne pas définir. Je n’imagine pas un personnage qui ne serait que lui-même, avec une vie qui partirait d’ici et irait vers là, toutes anecdotes fabuleuses même, au passage, l’atteignant. Je n’imagine pas que celui-ci à un moment ne devienne ou ne soit tenté de devenir celle-là. Je n’imagine pas un pronom valant pour je, un autre pour tu. Parfois je, c’est toi, et toi, tu deviens troisième personne comme sur commande. Si je raconte des moments vécus au centre de jour l’Agora, j’appelle Mary par le prénom qu’elle s’est choisie et qu’elle fait varier, à souhait, parce qu’elle sait, elle, comme c’est variable, les prénoms. Mary devient Marie-Myriam, Marie-Ange, Angélique, parfois Christiane, parce que Taubira. Je répète :

parce que Taubira. J’y reviens : pas une seconde l’idée d’écrire sans le bruit que font les média, les images subies, les cacophonies, la matière du monde qu’on voudrait désespérément commun, tout déchiré, en fait. Avec les phrases qui échappent. Avec ce qui échappe et qu’on entend derrière les choses dites, sur-dites, affreusement hurlées. Cette matière, la brusquer un peu, la doubler. Je te double. Pas parce qu’on va changer le réel – ou alors si, si on peut en changer quelque chose, que ce soit la peur de ne pas comprendre. Juste dire : écoutez, c’est pas si exigeant, c’est pas si difficile de comprendre qu’on est toujours un peu déjà où on n’est pas encore ou qu’on n’est pas tout à fait où on semble vouloir montrer qu’on est absolument.

Marie Cosnay

Marie Cosnay a récemment publié Cordelia la guerre, éditions de l’Ogre, 2015, 357 p., 21 € et Vie de HB, éditions Nous, 2016, 80 p., 10 €