Siri Hustvedt : entretien autour d’Un été sans les hommes

Siri Hustvedt
Siri Hustvedt

En 2011, Siri Hustvedt publiait Un été sans les hommes, aux éditions Actes Sud. Je l’avais rencontrée à Paris pour parler de son héroïne Mia, de ce couple qui se défait après que le mari a fait une « pause » avec une jeune Française et des quiproquos nés de lectures trop autobiographiques de son roman. L’auteure m’avait expliqué son choix d’écrire une « comédie féministe » (et caustique), de partir d’un lieu commun, la femme quittée, si paradoxal puisqu’à l’origine de chefs d’œuvre littéraires. Cet entretien avait été l’occasion de parler plus largement de son rapport à la fiction, de littérature, comme du 11 septembre ou de la place des femmes dans notre culture dominée par « le pénis ».

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Boris, éminent neuroscientifique, quitte sa femme Mia après trente ans de mariage. Il a besoin d’une « pause ». « La Pause était française, elle avait des cheveux châtains plats mais brillants, des seins éloquents qui étaient authentiques, pas fabriqués, d’étroites lunettes rectangulaires et une belle intelligence. Elle était jeune, bien entendu, de vingt ans plus jeune que moi, et j’ai dans l’idée que Boris avait convoité quelque temps sa collègue avant de donner l’assaut à ses régions éloquentes ». Le roman diffracte ce « bien entendu » qui ne l’est pas, renverse le cliché et fait de l’humiliation, de la sidération de Mia puis de sa renaissance, sa reconstruction à la fois l’histoire du roman et le creuset ou la fable d’une analyse : celle, plus générale, d’une culture fondée sur la « magie de l’autorité, de l’argent, du pénis ».

Comment est né ce roman ?

83769214_oSouvent quand je viens de finir un roman, je me demande comment tout a commencé et ce n’est pas très simple de savoir. Quand j’écrivais La Femme qui tremble, je pensais au prochain roman et je savais, dès la fin d’Elégie pour un Américain que j’écrirais en tant que femme, parce que j’avais passé dix ans à écrire en tant qu’homme, 6 en tant que Leo et 4 en tant qu’Erik.

Et j’avais envie d’en revenir aux femmes ! Vous agissez toujours en réaction à ce que vous avez fait auparavant. Je trouvais intéressant qu’il n’y ait plus d’hommes du tout. Alors bien sûr il y a des hommes dans cet Été sans les hommes mais ils sont des rêves, des souvenirs, des mails, ils sont hors du cadre… ça me semblait une très bonne idée.

Et puis l’autre déclic, c’était le ton de mes précédents romans. Je voulais écrire une comédie, au sens classique du mot, quelque chose qui ne se termine pas sur une note terrible. Des choses atroces peuvent se produire tout du long mais la fin est positive.

Donc tout cela tournait dans ma tête… Et puis je suis mariée depuis 30 ans. Enfin, non pas tant que cela, mais nous vivons ensemble depuis 30 ans et nous avons fêté notre anniversaire récemment et nous avons entendu tant d’histoires de couples parmi nos amis, deux ou trois en particulier, où tout s’est terminé « out of the blue », de manière inattendue. L’homme qui part, sans s’expliquer avec sa femme, sans lui parler. Des mariages qui se désintègrent parce que l’homme part, soudainement. Et là on se dit : mais que ferais-je ? C’était un bon prémisse de roman, pas pour raconter ça, mais l’après. Et il y a toutes ces blagues de l’homme qui part acheter des cigarettes et qui ne revient jamais et ce n’est pas qu’une blague, je connais quelqu’un à qui s’est arrivé. Ces choses arrivent et c’est sidérant. C’était donc mon début et j’ai commencé à écrire le premier paragraphe, « Quelque temps après qu’il eut prononcé le mot pause, je devins folle et atterris à l’hôpital. Il n’avait pas dit : Je ne veux plus jamais te revoir, ni : C’est fini mais, après trente années de mariage, pause suffit à faire de moi une folle furieuse dont les pensées explosaient, ricochaient et s’entrechoquaient comme des grains de pop corn dans un four à micro-ondes ». Et la voix de cette femme a commencé à apparaître. Et cela m’amusait. Quand on saisit la tonalité, cela sort de soi. Et c’était du pur plaisir, quand il rentrait dans mon bureau, mon mari m’entendait taper mon texte et rire. Bien sûr, tout n’est pas drôle, c’est même très sérieux, c’est plutôt profondément ironique et triste.

Ma mère a maintenant 89 ans et elle vit dans une petite ville très proche de celle que je décris dans le livre. Même si je n’ai pas placé directement ma mère dans le roman. Mon père est mort en 2004 et dans cet endroit où vit ma mère, comme dans le livre, il y a surtout des femmes. Les hommes sont morts. Et ces femmes vivent dans un cercle, amical, elles sont liées, ont tant d’activités en commun, elles boivent du café, du thé, du vin, vont au cinéma ou au concert et elles ont été une vraie source d’inspiration pour moi.

Il y a un lien très fort entre le personnage de Mia et votre texte précédent, La femme qui tremble

En un sens, oui. Tout saigne. En d’autres termes, j’ai été profondément immergée dans les neuro-sciences pendant au moins dix ans et donc faire du mari de Mia un neuroscientifique, c’était parfait ! J’ai une très grande connaissance de ce champ, c’était amusant de faire ça. De même que j’ai travaillé pendant deux ans et demi dans un hôpital psychiatrique, toutes les semaines, je passais du temps avec des patients et je n’aurais pas fait passer Mia par ce bref séjour en HP si je ne m’étais pas sentie si proche de ces personnes. Mais elle ne fait qu’un épisode dépressif, ce n’est pas une maladie chronique.

Un été sans les hommes est à la frontière du roman et de l’essai. Vous mêlez différents types de discours, des poèmes, des réflexions sur la psychologie, les sciences, la biologie, la philosophie, des poèmes…Vous jouez d’une véritable polyphonie.

Oui le roman est un « grape bag » (ces sacs typiquement américains où l’on pioche de petits cadeaux). J’ai porté une grande attention à la forme et vous avez absolument raison, le roman est une sorte d’aire de jeux formels, pour différents types de discours. L’histoire en elle-même est extrêmement banale, beaucoup de très grands romans ont été construits à partir d’histoires banales, Madame Bovary, Anna Karénine, le matériau de départ est banal et tout réside dans la manière de dire, de mettre en forme. Et une grande partie du livre est sur les jeux de l’imaginaire, Mia se transporte dans d’autres histoires et mon plaisir d’écrire, je le puisais dans cette voix, sincère, ironique et en colère.

Mia est … par cette rupture, cette pause. Elle a le sentiment d’être niée dans son identité, dans son essence. Les mots sont-ils sa manière de se reconstruire ?

Oui, je pense. Elle commence par réaliser qu’elle s’est construire sur des liens, elle quitte sa maison pour aller trouver refuge chez sa mère, et là elle réalise beaucoup de choses au contact d’autres femmes, les jeunes filles auxquelles elle enseigne la poésie, les vieilles dames qui entourent sa mère, Abigail principalement, sa voisine, et ces liens se détachent et ils sont abolis par son imagination et Mia extrapole par rapport à tout ce qui se produit autour d’elle, elle en use comme d’un ferment, intellectuel et imaginaire et je pense que M. Nobody est né de sa solitude intellectuelle, c’est un personnage intériorisé qui s’extériorise, de persécuteur, d’être abominable, il devient un ami, dans une amitié purement intellectuelle. Parce qu’isolée ainsi, au beau milieu du Minnesota, il y a peu de personnes auxquelles elle pourrait parler ainsi.

Il y a toute une réflexion sur l’écriture féminine aussi dans Un Eté sans hommes. La manière dont les femmes écrivent des journaux intimes, de la poésie, des romans et il y a cette phrase extrêmement ironique dans votre roman, « je ne lis pas de romans mais ma femme en lit ».

9782742790272Oui. Vous ne pouvez pas imaginez combien de centaine de fois j’ai entendu cette phrase ! (Elle éclate de rire). Un été sans les hommes est une comédie féministe : c’est sidérant combien ces stéréotypes ont encore cours ! Par exemple, quand ces hommes viennent me voir en me disant, « je ne lis pas de romans mais ma femme, oui, pouvez-vous lui dédicacer le vôtre », ce n’est ni méchant, ni malicieux, ni cruel, c’est l’expression d’un préjugé profondément inconscient qui refait surface dans cette phrase.

J’ai été interviewé à la radio aux États-Unis, par un homme, à propos d’un de mes livres, je pense que c’était Elégie pour un Américain et il devait bien avoir lu le livre, ou au moins une partie, puisqu’il me posait des questions et à la fin de l’entretien, il me tend le livre, et me dit : « habituellement je ne lis pas de fiction, mais ma femme oui, voudriez-vous bien lui dédicacer le livre ? ». Et je lui ai demandé de m’expliquer de quoi il parlait, je lui ai fait une longue liste : vous voulez dire que Homère, Dante, Shakespeare, Flaubert, Dostoïevski, Woolf, Brontë, Beckett, que tous ces gens-là ne vous intéressent pas ? Vous ne les lisez pas, vous ne trouvez pas ça nécessaire ? Il a eu l’air choqué, très choqué. Et il ne savait plus quoi répondre. Je lui avais tendu un piège : ces hommes-là, ce n’est pas qu’ils considèrent que Homère, Dante ou Shakespeare ou Flaubert ne sont pas essentiels, c’est qu’ils ne lisent pas de romans écrits par des femmes. Il y a quelque chose de compromettant pour un homme dans l’idée même de lire un livre écrit par une femme. Comme le dit Mia, s’ils lisent de la fiction, c’est réconfortant pour eux de voir un nom masculin sur la couverture. Qui sait ce qui pourrait arriver à leur virilité extérieure s’ils lisaient de la fiction féminine ? Alors évidemment, il y a des hommes, écrivains ou non, littéraires ou non, qui lisent de la littérature écrite par quiconque mais le préjugé demeure et il faut le dénoncer !

Oui, et il s’affiche aussi dans le fait de systématiquement vous présenter comme la femme de Paul Auster par exemple. J’aime beaucoup ce que votre mari écrit mais il est lui aussi le mari de Siri Hustvedt, non ?

Moi aussi j’aime beaucoup les livres de mon mari. (Elle rit). C’est sans doute une question de notoriété, il est plus connu que moi. Mais il faut reconnaître que c’est un sort que l’on réserve aux femmes. Il est beaucoup plus facile de parler de lui sans parler de moi, alors qu’on m’associe toujours à mon mari. Et c’est purement culturel. Et qui plus est, ce livre, Un été sans les hommes, a surgi en moi à un moment tout à fait particulier de ma vie : ce n’est plus possible pour moi d’être naïve sur tous ces sujets. J’ai 56 ans. Vous vous rendez compte que tout cela est culturel, vous exprimez votre désaccord.

Ce roman est une comédie dites-vous. Et certains éléments sont troublants pour qui connaît votre biographie : le Minnesota, Brooklyn, le nom norvégien de Mia (Fre…) …

Oui, je fais toujours ça.

9782253138327-TEt le clin d’œil à La Musique du hasard : « Ce n’est que « la musique du hasard », ainsi que l’a formulé un éminent romancier américain» »

Oh oui, j’ai fait ça (elle rit). Mia est très différente de moi. Le personnage qui me ressemble le plus, physiquement comme dans ma personnalité, c’est Leo Hertzberg, dans Tout ce que j’aimais. Un homme juif de 70 ans ! C’est drôle, non ? Et en même temps, c’est vrai, en terme de sensibilité. Bien sûr, nous changeons tous, nous bougeons, nous sommes des êtres dynamiques mais à ce moment-là, c’est celui qui pouvait le mieux m’incarner. Mia m’est plus apparue comme une voix étrangère, elle m’a possédée. Elle est caustique, ironique, alors sans doute est-ce aussi une part de moi. C’est comme ça que fonctionne la littérature, ça peut sembler quelque chose d’étranger mais cela vient bien de quelque part en moi.

Comme je le dis souvent, mes livres sont en quête d’une vérité émotionnelle. Rien n’est jamais littéral, je n’ai pas besoin d’avoir vécu les choses. Je n’ai pas fait de dépression en HP, mon mari ne m’a pas quittée, aucun de ces faits n’est réel, mais je cherche quelque chose qui semble vrai, réel et j’écris tant que j’ai ce sentiment de vérité. Et même j’ai oublié ça, le Minnesota, la mère âgée, la fille actrice. Alors quand on m’a dit : « oh mon Dieu, Siri, tout va bien ? », je réponds, « mais oui ». Dans Élégie pour un Américain, la maison, même si j’ai changé l’adresse, c’est ma maison à Brooklyn, quand Erica descend les escaliers, là où Miranda vit, dans notre jardin. Je vois ces lieux. La maison louée où j’ai placé Mia, j’ai eu cette maison. Ces bases sont réelles, elles m’inspirent. Quand j’ai fini d’écrire le livre, j’en ai lu un passage à ma fille, Sophie, le passage où Daisy arrive, et lui ai dit qu’elle allait reconnaître qui m’avait inspirée, ma fille est comme une tempête, une vraie tornade quand elle surgit. Donc il y a évidemment des éléments mais tout ensuite est fiction, une pratique du « what if », et si…

Dans Plaidoyer pour Eros, vous avez écrit cette phrase absolument stupéfiante, magnifique : « Écrire des romans, c’est comme se souvenir de ce qui n’est jamais arrivé…. ». C’est votre définition de la fiction ?

Plaidoyer pour ErosJ’ai fait il y a quelques semaines une série de conférences au New York Center of Neurol Science, un cycle intitulé « trois histoires émotionnelles », l’émotion considérée dans la psychanalyse, la neuroscience et la genèse de la littérature et je commence avec cette phrase, écrite en 1995 dans Yonder, repris dans Plaidoyer pour Eros. Et je le pense toujours mais j’interroge la légitimité de cette affirmation. Donc j’explique en quoi pendant une heure et ma conclusion est que la mémoire et l’imagination sont liées, comme l’a montré Vico il y a bien longtemps, que les souvenirs épisodiques sont le plus souvent extrêmement fictionnalisés et consciemment fictionnalisés, qu’il est un lien des rêves et des souvenirs et que l’imagination est la même faculté.

Quand vous écrivez un roman, vous pouvez choisir ce que vous voulez, n’avez aucune espèce de loyauté à avoir envers les faits, les documents ou la réalité. Et c’est la raison pour laquelle j’utilise des faits réels, ils sont comme une mémoire. J’utilise des topoï, des lieux et j’y place des caractères et des histoires totalement fictionnels. Alors pourquoi telle histoire et pas une autre ? Les auteurs de fiction ne sont pas libres, en théorie ils peuvent écrire ce qu’ils veulent, mais ils ne le font pas, ils ont des barrières inconscientes, ce qui leur semble vrai ou non, réel ou non, l’emploi juste ou non d’un mot, et c’est à ces définitions qu’ils répondent, ce que les formalistes russes appellent une fabula. Et c’est à cette vérité émotionnelle, cette réalité émotionnelle que nous répondons. Et dans cette définition entrent non seulement des choses inconscientes mais aussi des éléments qui nous sont extérieurs : ce que nous avons lu, vécu.

D’ailleurs un des motifs essentiels de votre œuvre est la question identitaire, avec, dans Un été sans les hommes, ce jeu de mot anagrammatique sur Mia / I am.

9782742707126Oui, j’aime les mots, jouer avec les mots et Mia, c’est « me » en anglais, pas moi Siri, mais le « je » du personnage. Je l’avais déjà joué avec cela dans mon premier roman (Les Yeux bandés) avec le personnage d’Iris, avec le « I » (« je »), mon prénom en anagramme et l’iris de l’œil. C’était amusant.

Et là, le fait de pouvoir renverser Mia en I am, c’est le cours même de la narration. Et sa sœur s’appelle Bea, avec ce jeu sur le double, les sœurs en miroir. Moi j’ai trois sœurs. Et j’ai d’abord pensé que Mia en aurait trois aussi. Et puis je me suis dit qu’une sœur c’était assez, parce que je voulais ce symbolisme, cette identification à l’autre. Et Boris a un frère lui aussi, il y a ces jeux de miroir. Et Stefan est la part d’ombre de Boris, une des sources de ses problèmes, de sa tristesse.

 

Il y a vos dessins au trait dans le livre. C’est la première fois je crois. Pourquoi ?

13239046_1179368308781792_3786289409893568296_nJe dessine. Même si là, c’est plus mon trait cartoon. Je voulais ponctuer visuellement le livre, pas l’illustrer. Au départ, pour être honnête, je ne savais pas très bien ce que je faisais et pourquoi. Et puis cela m’est apparu comme une ponctuation des étapes du drame : Mia est dans une boîte, et puis elle en sort, puis apparaît cette femme qui est comme un narrateur interne, avec lequel elle dialogue, comme un double imaginaire et à la fin elle vole au-dessus de la boîte, illustrant cette histoire qui est une libération, c’est un rythme visuel.

Vous évoquez rapidement le 11 septembre, en une phrase, extrêmement lapidaire.

On ne peut pas écrire un livre après le 11 septembre, surtout se déroulant à New York, sans que cela apparaisse. Je travaille en ce moment à un nouveau roman (Un monde flamboyant), qui commence avant et se termine après. Ça ne peut pas être en dehors de l’histoire. Dans Un été sans les hommes, c’est plus facile de l’éluder mais cette mention, en passant, est un signe de perte, dans un roman qui commence par une chute, une dépression, avec cette femme vraiment dingue qui entend des voix, devient paranoïaque : elle est démolie. Et le livre retrace sa reconstruction, à travers les autres et à travers son imagination.

En tant que New-Yorkais, nous avons tous été profondément affectés par cette catastrophe. Je ne connais personne qui est mort ce jour-là mais, en vertu de la théorie des nombres, nous connaissons tous quelqu’un qui connaît quelqu’un. Et cela devient une part de vos textes. On a vu la mort, les gens tomber. C’est un trauma.
Il y a deux ans, j’étais à Paris, j’ai vu une exposition autour de Paul Virilio, le théoricien de la vitesse, il y avait des films de ces gens qui tombaient du World Trade Center, en boucle, et je me suis sentie physiquement mal, j’ai dû partir. Virilio dit que la vitesse nous empêche de ressentir les choses, mais si, nous les ressentons. Si vous avez la moindre connexion personnelle à l’évènement, votre perception des images change et c’est atroce. D’ailleurs, aux États-Unis, une semaine après la catastrophe à peu près, on a cessé de diffuser ces images. On ne les montrait plus. Parce qu’on ne les supportait pas. Ce n’est pas une perception à distance, c’est l’image même de l’horreur.

La Pause est française.

Oui, je la voulais d’une autre nationalité et dans l’imaginaire américain, la Française a une essence érotique, elle incarne « l’amour » (en français).

D’ailleurs, certains mots, certaines phrases sont en français, comme si Mia voulait s’approprier…

Oui, pourquoi pas. Mia a un côté poseur et puis cela rend le texte ironique.

Et vous parlez français ?

Comment parler des livres qu'on n'a pas luJe le lis et le comprends mais il y a un niveau de discours qui m’échappe quand je lis. Je lis l’allemand, je l’ai appris et même étudié, la langue est donc plus profondément ancrée en moi, c’est lié aussi à la Norvège, nous parlons allemand mais même en allemand académique, il y a des moments où je me dis « mais de quoi parlent-ils ? ». J’étais très fière cela dit, je suis allée à New York dans une librairie, qui recommandait quelques livres, suggérant qu’ils soient traduits, et j’ai lu ce texte en français que j’ai intégralement compris, Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, que j’ai beaucoup aimé d’ailleurs.

Tout livre est une comédie selon l’endroit où l’auteur décide de couper le récit, écrivez-vous dans le roman. Un été sans les hommes, c’est une comédie pour vous ?

Définitivement, oui. Le roman, et je ne suis pas certaine que cela puisse être aussi clair dans sa traduction, est bourré de références à Shakespeare, certaines évidentes d’autres plus implicites. Mais j’avais Shakespeare et les comédies classiques en tête en l’écrivant. C’est un peu Le Songe d’une nuit d’été. C’est la même histoire que Roméo et Juliette, les parents qui interdisent à leurs enfants d’épouser la personne qu’ils aiment. Mais dans Le Songe, le mariage a lieu, il y a une intervention magique, c’est une comédie. Dans Roméo et Juliette, la scène est couverte de cadavres. C’est pareil chez Jane Austen que j’évoque aussi dans le roman, avec ses dénouements si ironiques. C’est exactement ce que j’ai fait ici : cette fin positive. Nous n’assistons pas à la dernière conversation de Mia et Boris mais avons le sentiment qu’il revient, à genoux certes, mais pour le roman c’est un « happy end », il revient vers elle.

Vous faites aussi des références à Henry James et Abigail.

J’adore James. J’aime l’effroi dans ses romans, et c’est le lien entre nos textes, cette peur (« fear »), ce qui est caché, ces forces inconscientes et terribles à l’œuvre dans la psyché humaine. Abigail est un personnage féministe : cette femme a eu un mariage stupide et horrible, elle arrive à en sortir, elle est très douée, mais la société ne l’autorise pas à exprimer ces dons. Et comme elle n’a pas le droit de s’exprimer ouvertement, elle cache les choses dans ces ouvrages de femmes si classiques, si traditionnels, les broderies. Et c’est Mia qui à la fin du livre décide de les exposer à New York, elle expose l’intime, le caché. Abigail incarne l’histoire des femmes de cette génération, qui ont eu une histoire si complexe, cela va mieux depuis, ces femmes de province douées mais contraintes, et Abigail a cette histoire d’amour fabuleuse, avec une femme, et ça aussi elle doit le cacher, le taire.

Vous êtes en train, je suppose, d’écrire votre prochain livre. Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Je peux vous en révéler le titre : Monsters at home. Ce sera beaucoup plus noir, avec une multiplicité de narrateurs, masculins et féminins, même si le narrateur principal est une femme, une artiste. Une forme tout à fait inédite pour moi

Le titre du livre est devenu Un monde flamboyant, publié chez Actes Sud en 2014 (un article sur Diacritik demain en parallèle à sa publication en poche).

Siri Hustvedt, Un été sans les hommes, traduit de l’américain par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2011, disponible en poche chez « Babel », 213 p., 7 € 70

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