Pierre Terzian : Il paraît que nous sommes en guerre

Pierre Terzian3C’est une lettre, écrite à Montréal, datée du 1er décembre dernier. Ou plutôt une adresse à ces « Messieurs » qui « ce Vendredi 13 » l’ont et nous ont « touché en plein cœur ». Un texte qui n’est ni vers ni prose, dans un entre-deux du temps et de l’espace, un « je » interpelle un « vous ». Ce n’est ni une confession, même si le « je » fait retour sur sa vie — « je suis né au Lilas, en France, près de Paris. / J’ai grandi à Issy-les-Moulineaux. / Une banlieue moyenne où la classe moyenne prolifère. / Quand j’étais petit mon meilleur ami s’appelait Karim. / Je vis aujourd’hui à Montréal. » — ni un récit, ni un texte frontalement politique mais tout cela à la fois, dans la balance incertaine d’un temps suspendu par un Vendredi 13, novembre bien sûr, tous nous avons ce mois en tête, inutile de l’expliciter.

Pierre Terzian2« Je suis un homme », « je suis écrivain », tout se dit dans le constat, chapelet de faits simples, de goûts humbles, d’actions quotidiennes, mais aussi de refus d’ouvrir les yeux peut-être. Jusqu’à la rupture, jusqu’à « cette conscience-là, directe du monde », « ce vendredi 13 », « cette conscience mortelle » à laquelle les attaques sur Paris ont contraints. 31LUfmDulEL._SX329_BO1,204,203,200_Pour Pierre Terzian c’est une nouvelle forme de Crevasse (Quidam, 2012) ­— « Tu ressembles à quelqu’un qui se réveille tout juste d’un cauchemar. Pas encore tout à fait sûr d’être en vie.
Sous tes airs fossiles, tu es sans cesse aux aguets. La peur est ton éveil. » — un chant du monde et chant du monstre. Alors la lucidité, terrible, face au vide et au gouffre du pourquoi.

« Depuis ce jour je me demande qui nous sommes.
Avec l’urgence qui me manquait.
Une urgence infalsifiable.
Je ne joue plus à vivre.
Depuis ce Vendredi 13, nous sommes en vie.
Nous nous demandons qui nous sommes. »

Ce vendredi de novembre, c’est la douleur « nouvelle », « collective », une Histoire « que nous ne connaissons pas ». Et c’est cette incompréhension fondamentale que dit le texte de Pierre Terzian, cette pensée en stase, en boucle, dans la répétition infinie de questions sans réponse :

« Qui y comprend quelque chose ?
Vous ?
Qui parmi vous y comprend quelque chose ?
(…)
Qui est sûr, à cent pour cent, de tout comprendre ?
(…)
Quelque chose m’échappe absolument.
Construit pour m’échapper.
À moins que je sois stupide.
Tout ce qui se passe m’échappe
et je n’ai que des stupidités à dire là-dessus.
Et je hais les stupidités que les autres ont à dire là-dessus.
Depuis ce Vendredi 13, c’en est devenu terrifiant. »

Pierre Terzian1Était-ce cela, ce Vendredi 13, « nous plonger dans l’ignorance obscène » ? nous noyer dans un magma de haine, de phrases définitives et idiotes, d’incertitudes, ou le magma immonde des certitudes vides et de plus en plus audibles de ceux qui « brassent du vent mauvais » et « remplissent les urnes de crottin chaud », « l’océan des propositions paralysantes » ?

Ce que dit Pierre Terzian c’est son désarroi face aux mots qui ont perdu sens et portée. Sans doute faut-il en refaire des outils simples, des phrases pour dire que l’on ne sait pas, ou écrire que ce que l’on sait n’est d’aucun secours, pour que la littérature reconstruise un socle, puisse dire les dessinateurs, les jeunes qui « boivent un coup » et, avant, le 11 septembre. Tout se mêle et se brouille, perd sens et chronologie :

« Je ne sais plus quoi penser.
Quel monde proposez-vous contre celui qui vous a faits ? »

Ce qui a été attaqué n’existe même pas, la culture occidentale, « personne, ici, n’est l’Occident. / Je ne suis pas l’Occident. / Qui est l’Occident ? » Et, surtout, qu’est-ce que cette « guerre » puisqu’on « nous dit » que nous sommes en guerre, quand on pensait ne pas ou ne plus avoir d’ennemis, quand on ignore qui on est ?

« Nous ne voulons pas être vous.
Mais nous ne voulons pas être nous. »

Alors dire, dans cet entre-deux d’une forme qui pourrait sembler celle d’un poème mais n’a rien de lyrique et de construit, plutôt une litanie d’incises, de phrases, pas de rimes surtout, rien ne rime (à rien), la prose comme un deuil de la poésie du monde et de ses illusions pulvérisée un vendredi de novembre, dialogue avec l’autre et l’inconnu en soi.

« Ça paraît con.
Vous trouvez ça con ?
Je ne sais pas le dire autrement. »

Pierre Terzian, Il paraît que nous sommes en guerre, sun/sun éditions, mai 2016, 40 p., 6 €

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