Manoel de Oliveira: Résurrection cinématographique (Visite ou Mémoires et Confessions)

Visite ou Mémoires et Confessions © Epicentre Films
Visite ou Mémoires et Confessions © Epicentre Films

Orchestrée depuis 1982, la divulgation de Visite ou Mémoires et Confessions (Visita ou Memórias e Confissões) ne devait se faire qu’après la mort de Manoel de Oliveira, survenue le 2 avril 2015 à l’âge de 106 ans. Revenu ainsi d’entre les morts, le réalisateur livre un film autobiographique en ouvrant les portes de la maison où il a vécu 40 ans.

Une visite aux allures fantomatiques guidée par une caméra flottante qui navigue lentement à travers les couloirs, et dont on ne saurait identifier celui qui se situe derrière elle : ni un opérateur, pourtant présent, ni même, sans doute, un être humain. La caméra se substitue plutôt à une présence omnisciente et semble hanter ces lieux. Oliveira construit ainsi un voyage spatial et temporel à travers une maison vide de ses occupants, animée toutefois par les dialogues en voix off de deux visiteurs fictifs interprétés par Teresa Madruga et Diogo Dória (acteur fétiche d’Oliveira) et écrits par Agustina Bessa-Luís. Leur parole, qui ne s’incarne jamais, renforce de ce fait la puissance de l’instance d’énonciation, comme pour la préserver à l’intérieur d’une essence purement esthétique. Couplée à l’image vue, la voix des conteurs accompagne l’exploration de l’immense demeure, où chaque seuil de pièce franchi est une étape supplémentaire du dévoilement de l’intimité, où chaque objet exhume les moments de vie passés mais dont il est pourtant encore porteur. L’association des voix qui content les souvenirs, qui parfois dialoguent soit en contrepoint, soit en synchronisme avec des plans sur des photos, des tableaux ou des meubles, provoque le fantasme d’une maison encore habitée, ou permet de faire vivre au présent le passé qui a pu être le sien.

Visite ou Mémoires et Confessions © Epicentre Films
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Le réalisateur n’est pas pour autant absent du film puisque les séquences s’entrecoupent d’apparitions d’Oliveira, tel – là encore – un spectre oscillant entre la vie qui le tient encore au moment du tournage et la mort qui l’a déjà emporté au moment du dévoilement de ces images. Pris dans ce temps indéterminé, il interpelle la caméra pour évoquer les moments qui ont jalonné son existence. Il n’y parle quasiment pas de ses films mais revient plutôt sur le contexte personnel qui a permis leur écriture. Le portrait débute ainsi par une tentative de reconstitution de sa généalogie, Oliveira commentant par exemple des photos et films de famille qu’il projette dans son bureau. Les visages de femmes, d’hommes, d’enfants qui ont habité cet endroit complètent la famille imaginaire – non moins légitime – que l’on s’était inventée jusqu’alors. Il évoque aussi des anecdotes au sujet des nombreux amis artistes qui y sont venus lui rendre visite, et la difficulté de créer dans un pays sous le joug de la dictature de Salazar, pendant laquelle il a même été arbitrairement emprisonné.

C’est cependant par l’art, véritable élément salvateur, que sa vie est incontestablement marquée. Il l’affirme par les mots, et le montre singulièrement par la soigneuse disposition dans chaque plan où il apparait de la Joconde de da Vinci, qui l’accompagne dans ses prises de parole solitaires : un portrait peint qui renvoie au propre autoportrait d’Oliveira, à la problématique de l’artiste et son modèle, à la façon de Vélasquez, mais aussi aux énigmes qui entourent le fameux tableau. Elle et lui sont similairement encadrés dans un espace-temps indéfinissable et éternel, propice aux fantasmes.

Visite ou Mémoires et Confessions © Epicentre Films
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Mais c’est à une autre femme, son épouse Maria Isabel Brandão de Meneses de Almeida Carvalhais, qui l’a épaulé toute sa vie, qu’il réserve un émouvant portrait le temps d’une longue parenthèse. Celle-ci évoque, au milieu de son jardin de fleurs, la passion et les obsessions de son mari et dont leur vie amoureuse et familiale a forcément pâti – une femme amoureuse d’un homme qu’elle a indéfectiblement soutenu. Lui aussi parle d’elle avec amour, même s’il s’aventure à livrer des convictions quelque peu datées, aux accents de confessions, sur les relations entre hommes et femmes, laissant entrevoir de la sorte ses failles. Malgré tout, c’est bien la seule déclaration qui pourrait timidement avoir valeur de révélation. Vie vertueuse ou pirouette volontaire pour passer sous silence des aspects moins reluisants, l’autobiographie d’Oliveira n’est pas celle de Rousseau et il n’y a pas de confessions fracassantes qui susciteraient ici le scandale.

Visite ou Mémoires et Confessions © Epicentre Films
Visite ou Mémoires et Confessions © Epicentre Films

La maison se révèle progressivement être une sorte de négatif de sa carrière, un lieu qui renferme aussi les sacrifices, à l’instar de ces nuits interminables à écrire au coin de la table du salon. Un lieu qui peut à présent être dévoilé, telle l’exposition ultime du dispositif filmique et de création. Les films d’Oliveira seraient nourris d’un équilibre fragile entre ce qui semble être ses deux piliers : sa croyance en l’art et l’amour de ses proches, qu’il veut montrer et en quelque sorte cristalliser dans ce foyer qui est le sien.

La maison peut alors apparaître comme un ouvrage architectural métaphorique dans lequel on se perd à travers des images d’archives, comme dans un dédale qui serait celui des méandres de sa pensée, de sa mémoire, où chaque pièce, objet ou photographie renfermerait des souvenirs vaporeux, tous liés cependant par ce même endroit : autant de clefs orchestrant une rêverie qui traduit l’impossibilité de sonder la totalité d’un homme. S’il s’agit bien, dans ce film, d’une introspection autant que d’une exposition, elles sont incomplètes et fragmentées, ne serait-ce que par le choix des images, des textes, du cadrage, ainsi que par leur montage, qui ne concourent pas à l’aboutissement d’un récit complet et clos mais au contraire favorisent l’ouverture des interprétations. Si Oliveira est un cinéaste qui manque désormais, il semblait pourtant croire en la capacité du médium cinématographique à le garder en vie, tant la divulgation posthume de ce film fait figure de résurrection pour la postérité – un film qui aurait pu s’intituler, comme le dernier film de Chantal Akerman, No home movie.

 

Manoel de Oliveira, Visite ou Mémoires et Confessions. Scénario : Manoel de Oliveira, Agustina Bessa-Luís (dialogues). Image: Elso Roque. Son : Joaquim Pinto, Vasco Pimentel, Jean-Paul Loublier. Montage : Manoel de Oliveira, Ana Luísa Guimarães. Musique : « Concerto pour piano n°4 » de Ludwig van Beethoven. Producteur : Manuel Guanilho. Production : Cineastas Associados.
Avec Manoel de Oliveira, Maria Isabel de Oliveira, Urbano Tavares Rodrigues, Diogo Dória (voix), Teresa Madruga (voix). Distributeur : Épicentre Films. Date de sortie : 6 avril 2016. Durée : 1h10.

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