Le clown « Chocolat » : Questions au patrimoine (visibilité /invisibilité)

Georges Foottit et le clown Chocolat
George Foottit et le clown Chocolat

La définition usuelle du patrimoine privilégie la transmission par le sang, par les ancêtres. Elle est à la base même de la non-reconnaissance, plus ou moins massive ou feutrée, de celles et de ceux qu’on ne reconnait pas comme étant du même sang ! Et cela comprend, bien évidemment, le patrimoine des arts et des lettres d’un pays donné. C’est l’occasion de réfléchir à cette notion et à son extension problématique tout au long du siècle dernier et au début de ce siècle. « Chocolat » – le film, les ouvrages et les articles à son propos –, est une bonne base d’illustration pour un débat qui ne pourra se clore tant qu’un Césaire, une Mariama Bâ ou un Mohammed Dib n’auront pas autre chose qu’un strapontin dans le concert des littératures de langue française. Ayons en tête les chemins divers pris par artistes et historiens pour réhabiliter le clown d’origine afro-cubaine, Rafael-Chocolat.

La Convention de l’UNESCO en 2003 est plus intéressante pour les questions que nous voulons agiter car elle se place dans une perspective transnationale. Elle stipule que le patrimoine culturel immatériel – ou patrimoine vivant – est le creuset de la diversité culturelle et sa préservation le garant de la créativité permanente de l’être humain. Ce patrimoine se manifeste, entre autres, dans certains domaines dont : * les traditions et expressions orales, y compris la langue comme vecteur du patrimoine culturel immatériel ; * les arts du spectacle (comme la musique, la danse et le théâtre traditionnels) ; * les pratiques sociales, rituels et événements festifs. Il est transmis de génération en génération, précise encore la convention : il est recréé en permanence par les communautés et les groupes, en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire et il leur procure un sentiment d’identité et de continuité ; il contribue à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine et est conforme aux instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme et aux exigences de respect mutuel entre les communautés.

41gsXZMKtFL._AC_UL320_SR218,320_Si l’on fait maintenant un saut de quelques années dans l’ouvrage récent d’Edwy Plenel, Dire nous, il est possible de faire un lien entre cette Convention et les aspirations actuelles fondées sur des réalités socio-culturelles : « Le nous de l’égalité, sans distinction d’origine, de condition, d’apparence, d’appartenance ou de croyance, de sexe ou de genre.
Le nous des exigences communes où s’imagine concrètement l’espérance, là où nous vivons, là où nous travaillons, là où nous habitons, dans tous ces lieux où nous faisons déjà route ensemble. Notre route, c’est celle de la France, telle qu’elle est. Telle qu’elle chemine et s’invente en marchant. Notre France est une nation arc-en-ciel dont le nous commun est tissé du divers qui fait sa richesse. 
»

Foottit (James Thiérrée) et Chocolat (Omar Sy) dans Chocolat de Roschdy Zem, 2016
Foottit (James Thiérrée) et Chocolat (Omar Sy) dans Chocolat de Roschdy Zem, 2016

Rendant compte du film de Roschdy Zem dans Africultures du 3 février 2016, Sylvie Chalaye donne le ton dès son titre, « Un film qui réécrit l’histoire du Clown Chocolat : mélo et bons sentiments » et commence ainsi : « Rien de nouveau sous le soleil. Le film qui devait sauver la mémoire du Clown Chocolat et faire connaître au plus grand nombre son histoire par la magie du cinéma, ne fait que nous éloigner davantage du réel en nous le montrant à travers le prisme déformant d’un mélodrame sordide et condamne encore une fois le vrai Chocolat à disparaître pour laisser place dans les mémoires à la chute vertigineuse d’un pauvre nègre qui a voulu s’arracher à sa condition, sortir de sa peau et que la fatalité ramène à son point de départ. Chocolat aurait dû rester à sa place et il meurt d’avoir voulu s’élever plus haut. »

L’accusation est sévère et sans appel par un des auteurs du magnifique livre de 2011, La France Noire.

Sans titre3Nous y reviendrons après avoir consacré un développement un peu substantiel à l’ouvrage de cette année 2016 de Gérard Noiriel, Chocolat – La véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 2016). Réfléchissant aux mobiles qui l’ont tant animé pour consacrer une recherche longue et souvent déceptive à « Chocolat », Gérard Noiriel met en avant le désir d’aborder la question du racisme par le biais du rire. Lui est revenu alors en mémoire une note de bas de page d’un linguiste canadien s’intéressant à l’année 1889 en France : « Le moricaud aimé du peuple parisien, c’est Chocolat, le clown du Nouveau Cirque : « alli allo, besef bono » ! ».

Site-Chocolat-projet-de-couverture1Il faut se souvenir que, depuis 1873, date de la parution des Contes du lundi d’Alphonse Daudet, observateur attentif des retombées linguistiques et politiques de l’empire colonial français, ce type de dérision linguistique apparaissait dans le portrait du Turco : pitoyable et pathétique, son sabir le rendait ridicule et comique. Le « Turco de la commune » s’appelle Kadour, vient de la tribu du Djendel et fait partie des tirailleurs indigènes. Son portrait ne laisse aucun doute sur sa dévalorisation paternaliste par Daudet : « Triste et patient comme un chien malade, le turco regardait autour de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait, il souriait et montrait ses dents. C’est tout ce qu’il pouvait faire ; car notre langue lui était inconnue, et à peine s’il parlait le sabir, ce patois algérien composé de provençal, d’italien, d’arabe, fait de mots bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers latines. Pour se distraire, Kadour n’avait que sa derbouka. » (Et lorsqu’il est arrêté par des fédérés) : « Après un long interrogatoire, comme on n’en pouvait rien tirer que des bono bezef, macache bono, le général de ce jour-là finit par lui donner dix francs, un cheval d’omnibus, et l’attacha à son état-major. »

Dans son enquête sur les traces de son clown noir, Gérard Noiriel affronte une double difficulté puisqu’il n’a ni les matériaux habituels de l’historien pour la mener, ni les astuces et les techniques du romancier, le fameux « mentir vrai » d’Aragon. Il élabore donc peu à peu une démarche pour faire revivre un personnage disparu de la mémoire collective sans passer à la pure fiction. Il visite les lieux où il a vécu, interroge des personnes et fait vibrer des traces. Cette démarche est passionnante à suivre et a pour base Les Mémoires de Foottit et de Chocolat de Franc-Nohain, ouvrage illustré pour les enfants en 1907. Il y revient sans cesse, séparant le bon grain de l’ivraie…

Sans titre4Il commence donc avec des informations minimales : un esclave cubain, né entre 1865 et 1868 et qui était devenu clown à Paris à la fin du XIXe siècle en créant avec un clown anglais, George Foottit, un duo célèbre et qui eut un énorme succès. Il tient donc son personnage pour dénoncer le racisme par le rire.

A partir de la date de naissance présumée de Rafael, l’enquêteur se met à lire d’autres histoires d’esclaves pour combler les vides ou rectifier les erreurs sur le parcours de Rafael. Travail de lecture assez rapide puisqu’il n’existe qu’un seul récit de vie d’un esclave dans l’aire caribéenne hispanophone, celui de Juan Francisco Manzano en 1835. Le premier chapitre de son ouvrage comporte une visite de La Havane aujourd’hui au cours de laquelle il piste littéralement la ville telle qu’a pu la connaître l’enfant esclave Rafael, époque-charnière entre l’esclavage et son abolition. Le récit de ce premier chapitre décrit l’aspect cosmopolite du port en sollicitant de nombreux récits de voyageurs. On le suit chez sa « marraine », la femme qui l’a élevé puis lors de son achat par un Européen en partance pour l’Espagne. Pour entrer en empathie avec son sujet, Gérard Noiriel inaugure alors, s’inspirant de Jules Michelet, un dialogue avec son « sujet » : il écrit une lettre à Rafael et ces lettres vont jalonner les plus de 500 pages de l’ouvrage. La première lettre est tout à fait indicative de l’angle d’attaque que l’historien adopte : ne pas montrer Rafael comme victime comme l’ont fait ceux qui ont écrit à son propos mais comme acteur de sa vie. Il espère ainsi retrouver « la voix » de Rafael qu’on n’entend jamais. L’historien raconte l’histoire de l’esclavage à Cuba ; en même temps il interprète les informations qu’il engrange dans un sens favorable aux plus opprimés. Ainsi, dans une sorte d’idéalisation, il refuse l’idée que Rafael ait pu être vendu par sa marraine « pour l’appât du gain », comme l’a écrit Franc-Nohain, et pense qu’elle l’a fait pour que l’enfant ait une vie meilleure en Europe. Il évoque aussi assez longuement l’importance de la danse dans le milieu où grandit Rafael, ce qui, plus loin, éclairera sa gestuelle de clown, originale et remarquée, qui fera une des raisons de son succès. Il rappelle aussi combien la violence était inscrite dans le système de l’esclavage. Sans y vivre, Rafael a côtoyé les grandes familles de l’aristocratie blanche et le théâtre en vogue : « Au début des années 1860 un nouveau genre de comédie fit son apparition à La Havane : le théâtre bufo inspiré des spectacles des minstrels américains. Il mettait en scène deux personnages joués par des comédiens blancs grimés en noir. Le Catedràtico représentait le Noir libre, le criollo (créole) en habit et haut-de-forme, cherchant à imiter le Blanc sans jamais y parvenir, ce qui le rendait ridicule. L’autre personnage était le bozal, l’esclave fraîchement débarqué qui parlait l’espagnol en confondant les  » l » et les « r », trahissant ainsi ses origines africaines récentes. »

Image du théâtre bouffe cubain : le Noir en train de faire la cour à la mulâtresse
Image du théâtre bouffe cubain : le Noir en train de faire la cour à la mulâtresse

Le chapitre II nous transporte, avec Rafael, de La Havane à Bilbao, avec un nouveau maître, Castaño. On donne le prix de son achat et, dans la tradition du roman picaresque – que rappellent aussi les titres des différents chapitres –, le narrateur interpelle le lecteur, dédoublant ainsi, tout au long de sa reconstitution, le « tu » qui est parfois Rafael (les lettres) et parfois le lecteur : « Vous imaginez, cher lecteur, le déchirement qu’a vécu cet enfant, brutalement arraché à sa communauté, vendu à un étranger, déporté sur une terre inconnue, de l’autre côté de l’océan. » Poursuivant dans l’invention vraisemblable, G. Noiriel imagine qu’avant de partir, Rafael a bénéficié d’une coutume, celle d’être protégé par des talismans remis, au cours d’une cérémonie, par le santero.

Le départ de Rafael est, comme sa naissance, approximatif, entre 1875 et 1880. Tout doit être recomposé : les adieux, la traversée, l’arrivée. La nouvelle existence dans laquelle il est plongé s’apparente à celle des esclaves d’habitation. Évidemment, les recherches de l’historien vont cibler Castaño et il est plus heureux pour une personne dûment enregistrée que pour un petit esclave. Ce monsieur a donc donné Rafael à sa mère, dans une propriété près de Bilbao. En plus de vivre à l’étable, c’est dans cet endroit que les sœurs de Castaño ont étrillé Rafel pour le rendre propre, lui enlever sa noirceur : « ces dames de fer basques […] décidèrent « de le désinfecter » en lui donnant un bon bain, à l’aide d’une brosse en poils de soie, comme si c’était un cheval ». Rafael prend la décision de fuir pour échapper à de tels sévices.

A cette étape, G. Noiriel éprouve encore une fois le besoin de défendre la manière dont il s’écarte des méthodes de travail habituelles d’un historien et il écrit une deuxième lettre à Rafael : « J’ai toujours défendu cette conception de l’histoire par respect pour ceux qui nous font confiance. Néanmoins, en gardant le silence sur ta vraie vie, sous prétexte que je n’avais pas d’archives, je me suis peu à peu rendu compte que je risquais fort de cautionner le déni de mémoire dans lequel tu as été plongé. Pour éviter ce piège, j’ai décidé finalement de passer de l’autre côté du miroir (…). A présent, j’essaie de me mettre à ta place, Rafael, pour comprendre comment tu as réagi lorsqu’ils t’ont surnommé « el Rubio » ou « Chocolat », quelles émotions tu as éprouvées lorsque tu as découvert les images (contradictoires) données de toi dans les journaux et les magazines illustrés. Je ne pouvais pas avancer dans cette voie sans solliciter l’aide des écrivains. Eux seuls savent mobiliser leur imagination pour entrer dans l’intimité des héros qu’ils mettent en scène. »

Sans titre6Ainsi, il lit beaucoup de romans pour trouver les passerelles entre Histoire et Littérature. Black Boy de Richard Wright lui ouvre des perspectives de compréhension. Rafael exerce des métiers divers : mineur, porteur au débarcadère jusqu’à ce qu’il tombe sur son ancien maître et fuit. C’est alors que le hasard le sert, d’une certaine façon, puisqu’il rencontre le clown, Tony Grice, qui l’embauche et lui donne le nom de « Chocolat ». Comme à chaque fois qu’un nouveau personnage entre dans la vie de Rafael, Gérard Noiriel ouvre une nouvelle voie de son enquête. On entre ainsi dans le monde du cirque que l’on ne quittera plus jusqu’à la fin de l’ouvrage. Cette rencontre a sans doute eu lieu en 1886 puisque les archives montrent que Tony Grice donnait des représentations à Bilbao du 22 au 24 août 1886. Rafael est emmené à Paris par ce nouveau patron. Ce dernier participe à la représentation inaugurale de la nouvelle saison du Nouveau Cirque, le samedi 2 octobre 1886. C’est aussi le début de la carrière artistique de Rafael, désormais Chocolat. Ce cirque se situait au 251 rue Saint Honoré dans le 4ème arrondissement parisien et a été détruit avec ses archives en 1927. C’est une plongée passionnante dans le monde du cirque de l’époque à laquelle nous convie l’historien.

Sans titre8
A Franc-Nohain, Chocolat a raconté une scène lorsqu’il regardait un théâtre de marionnettes à la place de la Concorde où il s’était fait interpeller par Guignol : « Eh ! là-bas, le chocolat » et Gérard Noiriel commente : « Tony Grice et Georges Foottit se sont attribués, par la suite, le « mérite » d’avoir donné le surnom de « Chocolat » à Rafael. En fait, tous les Parisiens, tous les Français, auraient pu s’enorgueillir de cette trouvaille, car tous les Noirs vivant dans l’Hexagone étaient surnommés à cette époque « Chocolat » ou « Bamboula ». » L’historien rappelle la politique coloniale depuis l’impulsion de Richelieu ; puis les exhibitions organisées au jardin zoologique de Paris depuis 1880 ; les Noirs dans les cirques et sur les tréteaux de foires. Il fait appel aussi aux romans comme Un nègre à Paris de Bernard Dadié. Il donne une image précise du public à la fois aristocratique et populaire qui venait applaudir les clowns.

Noces-de-chocolat-google-e1438950392951

Le caractère de rebelle qui semble avoir été celui de Rafael avant son entrée au cirque s’estompe : l’explication qu’en donne l’historien serait sa fascination pour l’ambiance du cirque et le désir d’apprendre des grands clowns qu’il côtoie. Pour la première fois sans doute, imagine Gérard Noiriel, Rafael se sent appartenir à une communauté. Même si ce n’est pas toujours gratifiant, il apprend en regardant, en écoutant. Au début de l’année 1888, il triomphe dans La Noce de Chocolat qu’il jouera les années suivantes plus de deux cent fois. Il y exerce la vraie pantomime sans parole en étant pris en mains et formé par le régisseur Henri Agoust qui, tout en s’inspirant des spectacles des minstrels américains, sait tirer le meilleur parti de l’originalité de Chocolat. Celui-ci rompt avec la famille Grice et s’installe seul. Pour poursuivre cette histoire de vie en empathie avec un personnage sur lequel on a peu d’archives, Gérard Noiriel s’inspire cette fois de Patrick Modiano recherchant la trace de Dora Bruder dans un de ses romans. Comme lui, il recourt « à ce vocabulaire conditionnel pour combler le silence des archives ». Toutefois, il s’appuie aussi sur les archives des sketches joués par Chocolat en les interprétant. Le 19 mars 1888, Chocolat fait un véritable triomphe dans une pantomime sans humiliation : « Grâce à lui, Chocolat devenait désormais le nom d’un personnage de pantomime, au même titre que Pierrot ». Ainsi, dans Le Figaro du 11 avril 1888, on peut lire : « Chocolat mène la bacchanale avec son habituelle maestria ». De nombreux journaux parlent de lui.

Toulouse-Lautrec, Chocolat
Toulouse-Lautrec, Chocolat

C’est ensuite l’Exposition Universelle de mai 1889, le duo formé avec Foottit qu’il rencontre alors qu’il est au Nouveau Cirque depuis neuf ans, l’épisode Toulouse-Lautrec – les deux images de Chocolat dans le journal humoristique, Le Rire –, et l’interprétation donnée de ces deux toiles.
Pour mesurer son succès, l’historien cite un extrait d’un article de Jules Claretie dans Le Temps : « Chocolat à son tour fait la joie du public. Il est le clown à la mode, le personnage nécessaire à tous les intermèdes et à toutes les fêtes. Son visage noir remplace dans les acrobaties la figure blafarde du maigre Pierrot. Chocolat triomphe. On va voir Chocolat. On fait à Chocolat des rôles spéciaux, La Noce de Chocolat est aussi célèbre aujourd’hui que les bêtises fameuses de Janot au XVIIIe siècle. Pas de bonnes soirées sans Chocolat. L’entrée de Chocolat, pour les gamins parisiens, emballés, a la valeur de l’apparition de Caruso dans La Bohème, en Amérique. Chocolat est roi. Chocolat est maître. Vive Chocolat ! »

Il est temps alors de consacrer quelques pages à celle qui fut la compagne de Chocolat, de 1895 à sa mort, Marie Hecquet, « Madame Chocolat ». Lorsqu’ils se rencontrent, Rafael a autour de 27 ans et elle, 25 ans. Elle a deux enfants, Eugène et Suzanne, qu’ils élèveront ensemble et qui porteront le nom de Chocolat même après la mort de celui-ci. Le couple vit une dizaine d’années au 402 de la rue St Honoré jusqu’à ce que la notoriété du clown périclite et qu’il déménage dans un logement plus modeste. Marie a quitté son mari pour vivre avec Chocolat et a rompu avec sa famille… et sans doute un peu plus, étant donné les préjugés de l’époque. Grâce à elle, Rafael devient plus autonome puisqu’elle tient les comptes, rédige les correspondances, lui lit les journaux. Dans Le Rire, Jules Renard écrit une conversation entre deux petits Français, Pierre et Berthe, revenant du Nouveau Cirque :

« Berthe : — Je veux me marier avec Chocolat
Pierre : — Il ne voudra pas de toi
Berthe : — Mais moi je voudrai de lui.
Pierre : — C’est défendu à une Blanche de se marier avec un Noir. Les gens de la rue diraient : « Vous voyez cette petite fille, c’est la femme d’un nègre. »
Berthe : — Pourquoi ? Il est très gentil.
Pierre : — Au cirque, oui, mais pas en ville. En ville, un nègre est toujours méchant. 
»

Noiriel commente : « A la fin du XIXe siècle, l’union entre une femme issue de la campagne picarde, comme Marie, et un homme issu de la communauté des esclaves afro-cubains, comme Rafael, représentait le paroxysme de la distance » entre « eux» et « nous». Et le courrier qu’il reçut de l’arrière-petite-nièce de Marie confirme que « la mémoire familiale avait gardé le souvenir d’une épreuve douloureuse : « il était dit dans la famille qu’elle avait rompu tout lien avec ses proches pour vivre avec Chocolat ». » En avril 1902, une note trouvée dans Le Figaro présentait la famille comme une famille « française » normale : « Chocolat, le clown du Nouveau Cirque, est un excellent mari, un père attentif, un locataire régulier. Depuis vingt ans, il habite la même maison. ».

Marie faisait aussi, comme d’autres épouses d’artistes, des travaux de couture pour le cirque. Toutes sortes d’autres détails sont donnés encore : sur la passion du jeu de Chocolat mais sans y insister trop, sur ses illustres spectateurs comme la reine de Madagascar en 1901, sur les articles et dessins de presse, sur les dissensions avec Foottit qui aboutiront à une séparation définitive des deux clowns, sur ses apparitions cinématographiques, sur la mort de Suzanne à 19 ans en 1913, sur sa « médaille d’encouragement » pour sa présence auprès des petits malades, sur les quelques entretiens qu’il a donnés. Enfin sur sa mort solitaire, sans personne autour de lui, à Bordeaux le 4 novembre 1917, alors qu’il gagne sa vie dans une tournée peu reluisante.

Le clown Chocolat, héros des enfants de l’hôpital Hérold, à Paris, en 1910
Le clown Chocolat, héros des enfants de l’hôpital Hérold, à Paris, en 1910

Raymond Devos aurait écrit : « Pour avoir votre rue, votre monument, votre discours de centenaire, soyez général, diplomate ou homme politique. Le plan de Paris est plein d’amiraux inconnus et de conseillers municipaux barbus. Mais il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de boulevard Fratellini, de place Grock, ni d’avenue Foottit et Chocolat. »

Entre l’enquête historique comblant les trous de la mémoire par un imaginaire documenté par d’autres archives d’époque et le film de Roschdy Zem, existent d’autres « récits » dont le mini-récit dont Chocolat est gratifié dans La France Noire : « Le clown Chocolat […] personnage créé en 1891 par le danseur noir originaire d’Amérique du Sud, Raphaël de Leios en duo avec un clown blanc, devient un personnage populaire dans l’univers du cirque. Il est largement repris dans le monde publicitaire, les premiers films courts ou dans les chromolithographies enfantines. Ce célèbre tandem « Foottit et Chocolat » reste à l’affiche pendant plus de quinze ans. Il est même représenté par Toulouse-Lautrec dans deux dessins célèbres parus dans Le Rire en 1895 et 1896. En 1911, Firmin Gémier le recrutera pour jouer au Théâtre Antoine dans Moïse d’Edmond Guiraud. La presse s’empare de l’événement, pour s’en moquer, et surtout dissuader le clown de se prendre pour un acteur. »

Chocolat au cirque par Toulouse LautrecLes affirmations assénées comme informations – certaines attestées, d’autres peu prouvées méritant le conditionnel –, s’appuient sur un article de Boris Thiolay, les Archives Gaumont Pathé et l’ouvrage de Sylvie Chalaye. Cette dernière, spécialiste du théâtre « noir » condamne donc le film, l’interprétant dans son aspect le plus négatif : celui d’un « pauvre nègre » qui a voulu aller trop haut et qui finit dans l’anonymat de la misère. Pourtant, le film montre bien, nous semble-t-il, « la destinée étonnante » de cet enfant, de l’esclavage à la scène parisienne. Des qualités sont reconnues au film : sa qualité photographique, la réussite de ses décors et le talent de deux comédiens remarquables, James Thierrée, petit-fils de Chaplin, et Omar Sy. « Ceux-ci nous touchent avec force, le romantisme sombre de James Thierrée, la bouille sympathique et la gouaille d’Omar Sy font mouche. Mais en dépit de leur talent, ils ne parviennent pas à incarner les personnages ». On peut se demander s’ils devaient « incarner » ou « représenter ». Toutefois, les critiques portent juste quant à l’adaptation plus que libre de l’enquête de Gérard Noiriel que nous venons de présenter. Les entorses sont nombreuses et interrogent : le peu d’allusions à l’influence américaine et la présence d’autres artistes noirs sur les scènes à l’époque, des personnages ajoutés et/ou transformés, l’origine de Chocolat édulcorée. La transformation la plus regrettable – et de mon point de vue une des deux les moins acceptables, l’autre étant la langue –, étant celle de Marie Grimaldi, sa compagne pendant près de trente ans.

Comme c’était le cas dès le livre pour enfants de Franc-Nohain, le centre de la fiction cinématographique est le duo-duel Foottit/Chocolat et pour le crédibiliser, la mise en scène n’hésite pas à inventer sans état d’âme jusqu’à cette scène finale de l’agonie digne des Misérables, sans le talent de Hugo. Le jeu des deux acteurs restitue tout de même l’innovation dont ils furent les inventeurs et on peut dire que, sur le plan artistique, le film restitue au « patrimoine » du cirque et des arts du spectacle une part de ce qui fait partie de la mémoire à transmettre. L’inversion des tailles aussi : Chocolat petit et Foottit imposant, ne rend pas compte de la « réalité » physique du duo. Chocolat cumule un certain nombre de tares des dandys nègres de l’époque : « C’est le « nègre flambeur » à la Jack Johnson que montre le film… mais ce n’est pas la figure de Chocolat. Il endosse au final tous les clichés nègres de la Belle Époque, du cannibale fantasmé au dandy, de Jack Johnson au Zélélé des publicités Dion Bouton ». L’aventure théâtrale de Chocolat avec Firmin Gémier est également déformée : « Gémier avait sollicité Chocolat pour jouer au théâtre Antoine dans Moïse, une pochade politique d’Edmond Guiraud qui évoquait la présence du député guadeloupéen Hegésippe Légitimus à l’Assemblée. Chocolat dont la diction n’était en effet pas très bonne fut ridiculisé dans les journaux qui publièrent de fausses interviews humoristiques faisant parler Chocolat petit-nègre. Mais il faut se rappeler que Chocolat parlait l’espagnol des bas quartiers, et ne savait ni lire ni écrire comme la majorité des gens du peuple à la fin du XIXe siècle. ».

Sans titre10On est en droit de s’interroger sur tant de détournements de ce que l’on sait vraiment de l’histoire de ce clown et des contextes où il vécut : la complexité de la réalité est-elle trop difficile à faire passer en un peu moins de deux heures de fiction cinématographique ? Cette histoire est-elle le support d’une dénonciation d’un racisme à la française s’exerçant sur les Noirs et donc atteste d’une volonté de « franciser » et d’actualiser  à tout prix : d’où la disparition de l’origine cubaine, le déplacement de l’étrillage, l’épisode de la vérification d’identité d’un « sans papiers », etc… La difficulté aussi de comprendre Marie, moins étonnante finalement de la part d’une création masculine. Omar Sy, dans un entretien récent, affirme : « ne pas appeler un Français autrement qu’un Français. Ne surtout pas préciser l’origine ». En ce sens le film rejoint l’entreprise louable mais un peu lacrymale et plus victimaire que dynamique du film Indigènes ou de celui consacré à Saartjie Baartman, dite la Vénus hottentote.

De notre point de vue et dans cette réflexion sur le vaste domaine des francophonies littéraires et artistiques, la distorsion la plus gênante est celle de la langue de Chocolat, de son accent et de son échec au théâtre, dû sans doute en grande partie ou en totalité à cette insuffisance linguistique par rapport au Français normé. Comment parlait Chocolat ?

Il faut revenir à l’enquête de Gérard Noiriel en insistant sur les indices qu’il donne. Il note que Rafael a toujours roulé le « r ». En Espagne, on pouvait penser que Rafael n’aurait pas de problème de langue, or il y est « l’étranger absolu, en raison de sa couleur de peau, mais aussi parce que sa langue maternelle, le créole havanais, ne lui permettait pas de communiquer avec des paysans qui parlaient le basque. » A Paris, Rafael vit de façon encore plus intense son sentiment d’étrangeté : « Il pouvait d’autant moins communiquer avec son entourage qu’il ne parlait pas la langue locale. » Rafael ne parle pas Français ou le parle très mal. Dans ses quelques voyages en dehors de Paris, Rafael a été handicapé par sa non-maîtrise du Français. En naviguant sur l’océan de la littérature numérique, Gérard Noiriel est tombé un soir sur un entrefilet en bas de la page 3 du Temps, du 19 novembre 1909, reproduisant une lettre écrite par Chocolat :

« Le 17 novembre

Monsieur,
le diresteur ma lut dan votre journal que monsieu Mile, l’intelijean journalise a ecri que je suis more come Auguste.
Je vous pri de dire que je suis vivan, et que je joue chaque soir Chocolat aviateur au Nouveau Cirque,
Vous pouvez ajouté que je nai pas même blanchit.
Je vous pri dacepté mon respét

CHOCOLAT

Je vous pri de rectifié car ça me fait tôr. »

S’il ne manque pas d’humour – allusion à son « non-blanchiment » –, Rafael-Chocolat avait quelques difficultés en Français et la pantomime où il a excellé a été l’outil de ce dépassement du racisme par le rire où il (re)-trouve tant d’autres déracinés minorés. Une confidence d’Omar Sy : « Même dans la banlieue un peu plus chic que Trappes où je suis allé au lycée, j’ai senti ce regard dédaigneux. Je me suis adapté en développant mon sens de l’humour plutôt que ma colère et mon ressentiment […] Je me suis débrouillé pour qu’on m’aime ».

Ces individualités ont marqué images et mots de la société française à des époques bien précises et leur rendre leur histoire doit passer par beaucoup d’interrogations. Les effets négatifs d’une mémoire édulcorée peuvent alors être circonscrits. Il n’en reste pas moins que c’est au carrefour de plusieurs « récits », historiques, filmiques, littéraires qu’on pourra les approcher. Et le film Chocolat a sorti de l’ombre un personnage à découvrir, tant la force du cinéma ne se compare pas à celle de tous les livres ou articles que des chercheurs pourront écrire…

D’autres ont bénéficié de recherches croisées et contradictoires comme le Chevalier Saint George qui figure, grâce à elles, dans le palmarès de Lilian Thuram, Mes étoiles noires ou dans le recueil de Benoît Hopquin, Ces Noirs qui ont fait la France. Une autre « étoile noire » a été Joséphine Baker. « Cet artiste, écrit G. Noiriel à propos de Chocolat, avait été plus populaire que Joséphine Baker vingt ans plus tard, mais plus personne aujourd’hui ne se souvenait de lui ». Si de nombreuses études ont cerné Joséphine Baker, il est intéressant de citer le roman de la Guadeloupéenne Gisèle Pineau, qui donne une trace de sa popularité.

Joséphine Baker
Joséphine Baker

Dans Fleur de Barbarie, elle met en scène une petite fille, Josette, confiée à une famille d’accueil par la DDASS, à la fin des années 1970. De 4 à 9 ans, elle vit dans une ferme de la Sarthe avec Tata Michelle et ses vieux parents. Celle-ci a accepté cette enfant : « Je me souviens, Mémé Georgette a ouvert de grands yeux et elle est presque tombée à la renverse quand tu as retiré ta cagoule rouge et tes gants verts. Ça, pour être noire, t’es noire, ma Joséphine… Je te vexe pas, hein !… Je crois bien que c’était la première fois qu’elle voyait une Noire en vrai sous son toit, en chair et en os […] Je t’ai aimée, avec ta petite gueule noire, tu m’as pas fait peur du tout […] Quand t’es sortie du bain, l’eau était si noire que Mémé a poussé un cri de stupeur, elle a pensé que c’était comme ça chez vous. Elle croyait que tu dégorgeais ton jus. Tu disais pas un mot tandis que je t’étrillais du mieux que je pouvais. […] [Mémé] s’est habituée à toi et vous êtes de bonnes commères maintenant, pas vrai. Elle a aussi compris que c’était pas chrétien de t’appeler Bamboula ou la Noiraude et elle a plus recommencé, sauf une ou deux fois, ça lui a échappé… »

Gisèle Pineau Fleur de BarbarieTata Michelle a sans doute une bonne raison d’accepter Josette dont elle transforme le nom en Joséphine car elle est une fan « de cette autre Joséphine, vedette internationale, célébrité de son vieux temps, courtisée par des rois et des ducs. A l’entendre, la grande Joséphine qui m’avait précédée dansait et chantait mieux que personne. Elle était née dans la boue et la misère, là-bas chez les sauvages, aux Amériques, à Saint Louis du Missouri ».

« Tata Michelle connaissait par cœur les chansons de la Baker. Et que j’avais bien été forcée de les apprendre pour les chanter avec elle.
Et qu’elle m’avait déguisée en Joséphine Baker pour la fête du Mardi gras. J’étais vêtue d’un tricot blanc, d’un collant rose et d’une ceinture de bananes. Et elle avait cousu mon costume toute seule, juste en regardant la pochette d’un disque de Joséphine.
Elle avait plaqué mes cheveux sur ma tête et sur mon front avec du blanc d’œuf, pour que je ressemble encore plus à la vraie
. »

9782020860925Dans Hosties noires qu’il publie après la Seconde Guerre mondiale mais qu’il écrit en avril 1940, Léopold-Sédar Senghor dédie le « Poème liminaire » à L-G. Damas qui avait publié presque dix ans avant, dans Pigments, son fameux poème « Et caetera » en une apostrophe d’une ironie mordante contre le racisme, « Aux anciens combattants sénégalais ». Celui de Senghor apostrophe à son tour ses compatriotes, « Vous tirailleurs sénégalais ».
On en connaît au moins un de ses vers célèbres :

« Je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France ».

Sans titre13
Les déchirer, pourquoi pas… mais surtout passer derrière l’affiche et comprendre ce qui l’a rendue possible. Les récits de toutes sortes sont là pour nous y aider et rendre au patrimoine de l’humanité celles et ceux dont le corps a été prétexte à des écritures justifiant le racisme, à celles et ceux qui, malgré les nombreux handicaps de leur présence au monde – langue, identité, origine, amour et insertion professionnelle –, ont affirmé, par leur créativité, une transcendance de leur condition.

Chocolat

Pascal Blanchard (dir.), La France Noire – Trois siècles de présences des Afriques, des Caraïbes, de l’océan Indien & d’Océanie, éditions La Découverte, 2011. En collaboration avec Sylvie Chalaye, Eric Deroo, Dominic Thomas, Mahamet Timera. Préface d’Alain Mabanckou.

Sylvie Chalaye, « Un film qui réécrit l’histoire du clown Chocolat : mélo et bons sentiments », Africultures du 3/02/2016.

Benoît Hopquin, Ces Noirs qui ont fait la France – Du chevalier de Saint-George à Aimé Césaire, Calmann-Lévy, 2009.

Gérard Noiriel, Chocolat – La véritable histoire d’un homme sans nom, Bayard, 2016.

Gisèle Pineau, Fleur de Barbarie, Mercure de France, 2005 – Rééd. Folio, 2007.

Edwy Plenel, Dire Nous – Contre les peurs et les haines, nos causes communes, Paris, Don Quichotte éditions, 2016.

Lilian Thuram, Mes étoiles noiresDe Lucy à Barack Obama, éditions Philippe Rey, 2009