Jean-Yves Jouannais : «Dans la contrée inouïe des batailles» ou une encyclopédie des blagues (La Bibliothèque de Hans Reiter)

Jean-Yves Jouannais
Jean-Yves Jouannais

Commissionné par un grand bibliophile parisien, le narrateur se rend sur l’île de Rûgen pour participer à une vente aux enchères. Mais la vente est étrange de bout en bout, car le narrateur se sent requis par ces « livres orphelins » collectionnés par Hans Reiter, et se met à renchérir sans mesure pour les posséder. La plupart des lots lui échappe, mais il rafle, à l’issue de la vente, deux cent cinquante titres. Telle est l’amorce de La Bibliothèque de Hans Reiter, nouveau roman de Jean-Yves Jouannais qui déploie tout un romanesque de bibliothèque, entre Jorge Luis Borges, Umberto Eco et Georges Perec.

C’est d’ailleurs sous le signe de Borges que le roman se place explicitement, car cette collection exclusivement consacrée aux guerres comporte étrangement un exemplaire de la première édition française de L’Histoire de l’éternité, publiée aux éditions du Rocher en 1958. Au fil du roman, les questions s’enchaînent : quel est cet étrange collectionneur qui a dilapidé ses millions pour constituer cette bibliothèque ? Qu’ont tous ces livres en commun sinon de traiter de la guerre, de son histoire et de ses raffinements ? Et surtout pour quelle raison des pages manquent à chacun des volumes ?

9782246857761-001-X_0C’est donc un récit qui prend les allures d’une enquête pour traquer le secret d’Hans Reiter. Pour cela, le narrateur est guidé par celui à qui il a arraché quelques volumes lors de la vente aux enchères, le mystérieux Ernest Gunjer, qui semble changer de physionomie à chaque rencontre, et qui le mènera finalement jusqu’à la révélation du secret. Mais ce mystère et ce secret, s’ils donnent bien le mouvement du récit, en captant l’attention du lecteur, en recouvrent bien d’autres.

D’abord, ce qui frappe dans ce roman, c’est la façon dont les collections circulent d’un individu à l’autre : collections achetées, vendues, dérobées. Les livres passent de main en main, et ne sont jamais plus désirables que lorsqu’ils viennent d’un autre, lorsqu’ils recèlent, au profond de leurs pages arrachées, les traces d’une lecture antérieure et semblent chiffrer métonymiquement le secret d’un autre. Le roman ausculte par procuration l’obsession de la collection, l’énigme qu’il y a à rassembler ou totaliser, à refuser la perte ou à créer une communauté des objets : « Je ne collectionne rien à titre personnel. Je ne réunis aucun type d’objets, d’émotions, d’expériences, de rêves qui me seraient propres. C’est le cas avec les livres de ce Hans Reiter. Je ne sais pas quel ensemble ils forment, ce qu’ils signifient ensemble. Mais c’est justement parce que je ne crois pas être cela, un collectionneur, que j’essaye d’éprouver un peu cette réalité de la dépendance, en tout cas de l’approcher, en accaparant les collections des autres. Je ne suis fétichiste que par procuration. »

Cette transmission incessante des livres, c’est celle aussi, on s’en souvient qu’orchestre Jean-Yves Jouannais qui au sein du cycle mené au Centre Pompidou depuis 2008, L’Encyclopédie des guerres, met en place une circulation des livres, par échange et troc, afin de donner à sa bibliothèque des contours mouvants où l’aléatoire et la chance ont leur place. C’est dire, surtout, que contrairement à l’idée reçue qui fait de la collection le portrait de son propriétaire, le romancier revendique ici la dimension collective, voire transitionnelle, de toute collection. La collection n’est dès lors plus saisie comme l’espace d’une propriété, mais comme une dynamique d’appropriations, c’est-à-dire aussi de détournements et de captations.

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Le second mystère, c’est, on le devine très vite, le lien qui unit la guerre et la blague. Si la bibliothèque d’Hans Reiter est trouée de pages manquantes, le roman lui est saturé par ces pages : ce sont toutes des anecdotes désespérément drolatiques, saugrenues et incroyables, qui montrent l’étonnante alliance de la facétie et du massacre. Le roman est aussi une façon de lier dans une narration continue cette succession discontinue de saynètes incongrues, d’ordonner selon le fil d’une enquête ce désordre de brèves anecdotes, jusqu’au final qui les enchaîne avec jubilation sans presque discontinuer.

9782842784317_l_idiotie_2003_3Jean-Yves Jouannais joue ici de la tension entre narration et érudition, entre le mouvement du récit et les haltes du savoir. Ces anecdotes sont également pour le romancier un moyen de nouer ensemble deux directions de son travail : son cycle de conférences consacré à L’Encyclopédie des guerres et ses réflexions autour du burlesque menées dans son bel essai, L’Idiotie, Art. vie. politique – méthode.

À travers cette réflexion, le narrateur creuse le scandale qu’il y a à considérer la guerre comme un acte pour rien, un épuisement des corps, sans création de valeur, ni rachat – sans idéologie. C’est le rire, rire aux éclats évidemment, qui permet de dénouer les conflits et de recréer, dans ce roman dystopique, discrètement placé sous le signe de l’état de siège, une forme de communauté humaine : on comprend aussi la quête du narrateur comme un moyen de résoudre l’angoisse permanente, de trouver dans les livres une issue à la tension militaire partout palpable et jamais complètement explicitée. Jean-Yves Jouannais propose « un visage de la guerre encore jamais vu, rubicond, amical, rigolard » : l’époque contemporaine, obsédée à son tour par le sentiment d’un état de siège ou par les signes d’une guerre à venir, saura-t-elle trouver dans ce fou rire une échappatoire comique ou une échappée politique ?

A78536Le dernier mystère, c’est bien évidemment l’articulation du roman avec L’Encyclopédie des guerres : le projet de conférences au centre Pompidou était pensé comme la performance d’un ouvrage en train de s’écrire, qui ne devait jamais donner lieu à publication, pour obéir au désir de désœuvrement analysé dans Artistes sans œuvres : I would prefer not to.

Sans titre4Depuis le début du cycle de conférences, Jean-Yves Jouannais aura cependant publié L’Usage des ruines : portraits obsidionaux en 2012, Les Barrages de sable (traité de castellologie litturale) en 2014 et La Bibliothèque de Hans Reiter en 2016. Il y a évidemment un paradoxe à considérer ce cycle rétif à toute publication, mais qui essaime en romans et traités, à suivre cette performance physique de l’érudition en pure perte, mais qui donne lieu à des centaines de pages : anecdotes, vignettes, objets sont bien les traces des conférences, quelque chose comme un dépôt de savoir, qui circule d’ailleurs d’un livre à l’autre.

L’on pourrait bien sûr y voir une palinodie, et les limites d’un projet qui a encore besoin de l’objet-livre pour trouver une pleine légitimité ou occuper le champ littéraire. Je préfère quant à moi y déceler la nécessité de moduler des seuils au cycle de conférences, de proposer des perspectives singulières qui tournent autour et convergent vers une encyclopédie absente, par modulation, travestissement, déclinaison. Et ce faisant, ces romans lui donnent corps indirectement, donnent à rêver cette encyclopédie : comme lorsque le narrateur entre dans une immense bibliothèque sur trois étages, dont les pièces sont disposées selon les entrées alphabétiques d’une encyclopédie, « une encyclopédie des guerres sur trois étages », ajoute le narrateur.

La Bibliothèque de Hans Reiter est en somme une manière de relire le cycle sous le prisme de l’enquête bibliophile, de s’interroger sur son projet sous couvert de fiction. Chaque livre métamorphose ainsi le cycle pour en donner une version singulière : dispositif artistique dans L’Usage des ruines ; traité intime dans Les Barrages de sable ; enquête bibliophile dans La Bibliothèque de Hans Reiter.

Jean-Yves Jouannais © Audrey Tabary
Jean-Yves Jouannais © Audrey Tabary

Voilà sans doute ce qu’il y a de plus passionnant pour le lecteur de Jean-Yves Jouannais, plus encore que ces fous rires guerriers qui nous emportent : accompagner migrations et transferts, déplacements et réappropriations d’Hérodote ou Thucydide à aujourd’hui, d’un cycle mené exclusivement sur scène à des romans imprimés. Obsessions et fantasmes, motifs imaginaires ou légendes avérées circulent d’un auteur à l’autre, d’un lieu à l’autre, pour inventer une autre histoire de la littérature : « La littérature, qui n’est pas une histoire des auteurs, mais une physique des fables, une science de la plus ou moins grande capacité conductrice d’imaginaire des légendes, a pour particularité de polliniser tous azimuts, dans toutes les dimensions du temps et de l’espace. » Et c’est cette dissémination de la littérature qui nous emporte, le rire aux lèvres.

Jean-Yves Jouannais, La Bibliothèque de Hans Reiter, éditions Grasset, février 2016, 160 pages, 24 €
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