Invocation à Séléné

1. Soleil lune

Un de ces vents de poussière depuis ce matin. Un de ces vents qui viennent d’Afrique. Vent qui lève de grosses vagues écumantes. Air trouble plein de vent. Poussières en suspension qui viennent d’Afrique donc. L’air trouble voile le soleil. Le soleil fait sa pleine lune. Anne et moi, là, sur le belvédère, à regarder le soleil faire sa pleine lune. Silences du vent. Le belvédère de la pointe du port du Pirée. Anne se tait. Moi aussi. Nous avons beaucoup parlé au café. On regardait les vagues énormes s’ébouler sous le filtre des poussières africaines, tout en parlant, parlant. Anne aurait dû prendre l’avion avant-hier. Anne aurait dû rentrer à Bruxelles. Avant-hier, c’était mardi vingt-deux mars.

Avant-hier, Bruxelles a été la cible d’attentats. Tous les vols pour Bruxelles ont été annulés. Anne est en carafe à Athènes. L’aéroport de Bruxelles va-t-il rouvrir ? Oui, l’aéroport rouvrira mais quand ? Nous avons beaucoup parlé. Anne a dit que l’attentat était sans doute pour samedi quand l’aéroport aurait été bondé avec les départs pour Pâques, que l’arrestation d’un des coordinateurs des attentats de Paris avait dû précipiter les opérations. J’écoutais. Je comprenais. Elle avait besoin d’en parler. Elle avait peur. Moi aussi mais je préférais ne pas trop en parler, ne pas aller trop loin sur ce sujet. Parce qu’on ne sait rien. Parce qu’on ne comprend rien. Parce qu’il y a derrière ça, autre chose de plus terrible. Quelque chose sur laquelle on dirait qu’on n’a plus prise. Quelque chose qui nous prend de vitesse. Ça ne changera que quand nous aurons réappris la sorcellerie, ai-je finalement dit. Tout ça, les mafias des terroristes, les manigances des Etats, les cruautés des eurocrates, ce sont des histoires d’envoûtés, de possédés que rien n’arrête. Le rationalisme néolibéral, c’est un discours d’envoutés du fric, ai-je dit. Les envoûtés du fric tuent pour ça. Pas à mains nues, non, ils ne font rien à main nue sinon se laver et se torcher. Ça va plus que loin que ça, ai-je encore dit. Les envoûtés du fric ont peur de se salir en touchant les choses. Les peuples, pour eux, c’est sale, parce que ce qui nous fait peuples nous fait toucher aux choses. Ce qu’il y a de peuples en nous, c’est dégoûtant. Ça vide eux-mêmes leurs poubelles, ça cuisine des plats qui sentent fort, ça bricole, ça récupère les trucs abandonnés, ça parle avec des mots canailles, ça se déplace d’un pays à l’autre, ça conspire dans des manifestations braillardes – pire ça rêve d’amour et d’enfants. Ce sont de grands enfants incurables, les gens peuples. Normalisez-moi tout ça, disciplinez-les. Faut donner de la troupe, avais-je entendu dans les années quatre-vingt-quinze de la bouche d’un envoûté du fric. On n’était plus sous Napoléon pourtant. On a été défait parce que l’ennemi a été plus fort, a dit Jean-Marc Rouillan sur une radio de Marseille, m’a dit Anne. Elle l’a entendu. C’est la Trilatérale, a-t-il dit. La Trilatérale n’avait plus besoin de la démocratie en Europe occidentale. La Trilatérale, avant-garde de la terreur néolibérale, c’était Thatcher, Chirac, Reagan – un trio d’enfer. Années quatre-vingt-quinze, souvenir souvenir. Nous sommes sorties du café. Maintenant, nous regardons le grand soleil, le dieu soleil qui fait sa pleine lune mystique. Anne respire le vent. Tout ce vent trouble, et ce disque solaire étrangement voilé. Anne est belle. Ses yeux bleu vert se plissent. Maintenant on regarde le soleil mystique. Exorciser les diableries des envoûtés du fric. Regarder la pleine lune mystique d’un soleil trouble. Autre chose derrière ce monde de banques off shore – bien autre chose. Ils finiront mal. Toutes ces malédictions que chacun leur jettent, la nuit, en secret, dans ses songes. C’est l’Europe qui est en guerre aujourd’hui, braille Hollande. Marionnette cireuse déjà prête pour le musée Grévin, oui. Trop contente que les zones bruxelloises eurocratiques aient été dans le viseur bien que, notez, aucun de ses commis n’ait été touché. Je note le glissement de sens systématique entre Europe et Union Européenne. Pauvre Europe en cavale, quelque part entre Syrie et Grèce. Europe, je te vois marcher parmi des groupes d’hommes, de femmes, d’enfants petits qui fuient les guerres, qui fuient les exécutions sommaires, les maisons écroulées et toute cette odeur de mort qui flotte entre la Syrie et l’Afghanistan, l’Irak et le Kurdistan. Pauvres Kurdes. Dimanche, les Kurdes ont fêté le nouvel an du dieu soleil au camp d’Idomeni. Les Kurdes ont dansé, chanté, autour de grands feux. Les enfants ont dessiné des rêves en couleur. En Asie Mineure, le sultan Erdogan annonce que puisqu’à Ankara ça a sauté, lui aussi entre en guerre. Sans rire. Et il ajoute, qu’à la guerre comme à la guerre, plus rien ne tient. Ni démocratie, ni droits de l’homme. On s’assoie dessus. Remarquez, cela fait beau temps qu’il s’assoit dessus, le sultan. Mais maintenant il le dit. C’est pas la joie. Le sultan a soutiré un accord diabolique avec l’Union Européenne qui en fait le garde chiourme des réfugiés et le lendemain il claironne, la démocratie, je m’assoie dessus. Pour dire ça, il a reçu six milliards de l’Union Européenne, de quoi refaire l’ameublement de ses palais et gonfler ses comptes off shore, quand la Grèce recevra, c’est pas sûr, deux-cent-quatre-vingt millions. Même pas trois-cent. Je regarde les gens qui se pressent à Idomeni, au Pirée, à Chios, à Lesbos, à Samos, pour donner des gâteaux secs, des chaussures, des savons, alors qu’ils n’ont quasi plus rien. Si le calcul c’était de pousser les Grecs dans les griffes des rebuts de l’Aube Dorée, c’est raté. Les Grecs dans leur ensemble savent bien ce que l’Union Européenne attend, qu’ils pètent un câble contre les réfugiés. Mais non, les envahisseurs, c’est pas le sujet. Le sujet, c’est l’occupation de la Grèce par l’Union Européenne. Les occupants, ce sont les experts qui bossent à l’Hôtel Hilton, gardés par des compagnies de MAT, sans oser sortir de peur de se faire cracher dessus sinon tuer. C’est l’Otan en mer Egée et jusque dans le port des ferries du Pirée. Je les ai vus, les navires de l’OTAN, au port. Les autres, ceux qui transportent leurs peuples en eux, leurs danses, leurs chants, leurs histoires, ils fuient des occupants.

Je reviens à moi. Je suis là, dans mon appartement, dans mon monde. C’est la nuit. Anne est partie samedi dernier. C’est mercredi. J’écris. C’est toujours la nuit quand j’écris. La résistance aurait dû… La résistance, c’est une organisation clandestine, pas une lutte à visage découvert. Je n’en peux plus de cogiter comment on pourrait faire. Je pense ça depuis ici. J’imagine des fonctionnaires de DEH remettre le courant aux gens coupés, ceux des impôts annuler les dettes fiscales des pauvres en brouillant les dossiers informatiques, j’imagine toutes sortes d’actions folles. Quand je vois Captain qui paie quatre-cent euros de taxes par mois et qui n’a rien pour soigner ses dents et pendant ce temps-là au Pirée on refait les trottoirs. Ils étaient défoncés mais bon, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il faudrait plutôt un programme gratuit de soins dentaires. Les trottoirs sont refaits, parce que, m’a dit Captain, ça va avec l’extension du métro et du tram. Ils font ça avec des subventions européennes. Ça sent les marchés publics fripons à plein nez. Enfin, mon équation est absurde, dents contre trottoirs, métro et tram. Captain est philosophe. Ça se passera bien. Θα γίνει καλά. Il dit ça souvent comme pour conjurer que ça va de plus en plus mal. Il est vingt-trois heures. Tombe un message laconique de Philippe et une pièce jointe. Le message laconique dit « scandale ». J’ouvre la pièce jointe. C’est sur le festival d’Athènes. C’est le dossier de presse du festival d’Athènes. Le festival d’Athènes a été donné au flamand Jan Fabre en février dernier. Je connais l’histoire. On n’a pas versé la subvention au prédécesseur Giorgos Loukos pour l’accuser d’un méga déficit. Limogeage nickel. Et hop Jan Fabre sortit du chapeau. Jan Fabre c’est une star postmoderne, ou disons une marque porteuse sur le marché du spectacle. Je lis la pièce jointe. Je lis difficilement car elle est en anglais et je parle mal l’anglais. Et ce que je lis, j’ai l’impression de mal le comprendre parce que c’est de l’anglais alors qu’en fait ce que je lis est tellement aberrant que je me dis que je comprends mal l’anglais. Vous me suivez ? Ecoutez : Toute la création grecque est éliminée. Il n’y a plus que des Belges, enfin disons des Flamands et même une bande de vieux copains anversois dont le plus jeune a la cinquantaine bien tapée. Parce que zéro Wallons dans la liste des marques artistiques que le dossier de presse jette à la figure des Grecs sinon le Deculleverie qui ne fout quasi plus rien. Pour le fun international, il y a deux pincées d’Isabelle Huppert et un zeste de Bob Wilson. Je n’en crois pas mes yeux. Jan Fabre se propose par-dessus le marché de faire éclore une scène artistique locale. Traduisez : un label grec artistique armé pour conquérir une part de marché sur les scènes internationales. La star vient offrir la main sur le coeur des master classes à cinquante jeunes artistes grecs. Lui et son équipe sélectionneront cinquante jeune artistes grecs. Le concept, c’est qu’on est vieux passés trente ans ? Des master classes avec ses copains, desartistes internationalement reconnus, dit-il. Il va – ça c’est splendide – faire traduire en grec des pièces flamandes et les cinquante casaques grecques les joueront sous la direction desartistes internationalement reconnus. Du bon vieux théâtre en règle donc pour commencer les leçons. Et quatre ans après, lui, Jan Fabre, les dirigera dans son spectacle à lui, une superproduction postmoderne là, et dont il a déjà le titre – Matrix grec. Bonjour la référence. Il va leur faire jouer comment ils se croyaient dans la réalité avant son arrivée. Non, jeunes artistes grecs, vous rêviez, vous étiez dans la lune. Mais Jan Fabre arrive et va vous faire entrer dans le monde mondial, international, multiculturel des scènes internationales. Il dit ça, mondial international multiculturel. Ça fait chic. En quatre ans de master classes, jeunes artistes grecs, vous allez entrer dans la réalité du monde virtuel du marché néolibéral du spectacle postmoderne. Il va la leur faire avaler de force, sa réalité à lui, oui, et, avec, la réalité américano-européenne du monde postmoderne multiculturel, du monde eurocratique qui n’est que l’extension des délires américains sur le vieux continent – c’est tout un projet progressiste. Ça se dévoile petit à petit. Le néolibéralisme c’est en fait une manipulation des ADN culturels des pays. Je n’en peux plus. Le multiculturalisme, il en parle à toutes les pages, même si, ce que je vois, c’est qu’il vient infliger un monoculturalisme surtout anversois. L’idée directrice est d’apporter l’expérience anversoise du multiculturalisme à la société artistique grecque. Comble de l’absurde, ou de l’injure, il prend l’exemple de l’équipe nationale de football belge des Red Devils, – les « diables rouges » – sous prétexte qu’on y mélange des couleurs de peau et qu’on y parle trois idiomes. Les Diables Rouges, et puis quoi encore. Le foot pour paradigme artistique multiculturel. Je bous. La Grèce et sa diaspora sur les cinq continents. La Grèce et les Balkans, ce tapis de fils culturels et historiques fait main, de millions de petites mains. Et comme si les artistes ici étaient des provinciaux ignorant tout des lumières de la scène internationale. Je pense à Euripides qui s’est formé au Brooklyn College à New York. Je pense à Alexandros, à Tzeni, à Mariela qui ont étudié ici ou là en Europe, qui ont des amis à Vilnius, Lisbonne, Berlin, Paris, Marseille, Londres, Barcelone, Sofia, et je ne sais pas tout. Sans parler des centaines d’artistes exilés jusqu’en 1974, réfugiés en France ou en Allemagne et ailleurs qui n’ont cessé de se nourrir des autres cultures. Et je vois ce vieux beau grassouillet, ce branché ranci des nuits déjantées des années quatre-vingt, cet égocentrique givré débarquer tranquille à Athènes, et se trouver photogénique avec l’Acropole en arrière-plan. The aristocratic european genius vient apporter à la société artistique grecque l’art international des marques multiculturelles. The belgium spirit, comme il dit. Il prend encore de la coke ? Là, j’aurais besoin de lui devant moi pour l’entarter direct. Il faut que je fasse quelque chose. Jean-Marc, il n’y a que lui qui pourrait. Lui seul peut alerter les chancelleries, les ministères, les grands directeurs de lieu – j’exagère à peine.

Jean-Marc et moi avons fait équipe. Jean-Marc via ses contacts chez Jan Fabre et Loukos, moi via mes sources grecques. Du bon boulot. Lui enquêtait ; moi je réfléchissais genre de quoi Jan Fabre est-il le nom. Le dimanche nos textes étaient en ligne. Tout le milieu artiste européen a été mis au parfum. La salade politique qui a abouti à un tel fiasco m’intéresse moins que ne m’inquiète une déclaration du ministre de la culture après la conférence de presse. Aristides Baltas présente Jan Fabre aux Grecs. Aristidis est un philosophe postmarxiste spinoziste.Tout est possible dans le monde postmoderne. Tout à coup, Aristidis Baltas a les chevilles qui gonflent, mais qui gonflent, et le voilà qui s’envole : « Fabre est l’homme qui arrive à réaliser la nouveauté simultanément dans toutes les formes d’art. Il connaît ce que ça veut dire la mondialisation et il essaie de transvaser son oeuvre à toute l’Europe. Jan Fabre est appelé pour amener la Grèce à l’épicentre du devenir mondial. » L’épicentre du devenir mondial ? Crac, bing, bong, splash, geyser, lave, cataclysme, sorcellerie. Jan Fabre, maître de l’univers et Athènes ombilic du devenir mondial. Je vous souhaite bienvenus dans le laboratoire de votre devenir. Trêve de plaisanterie. Ce n’est pas un qu’un délire mégalomane, c’est une détermination politique. A la fête nationale du vingt-cinq mars, jeudi de la semaine dernière, lors du défilé des écoliers, dans les quartiers, le ministre de l’Education fit parader une petite musulmane avec son foulard ainsi qu’un petit Indien Sikh avec son turban. Explication : il ouvrait la société grecque au « multicultiralisme ». Grecs, vous êtes trop grecs, soyez plus multiculturels, plus européens, plus mondiaux, plus postmodernes – moins sales presque. Juste, gardez pour le tourisme votre couleur locale. Genre le rebetiko et le tatziki pour les classes moyennes d’Europe du Nord en vacances. Ces messieurs grecs du pourvoir qui vendraient père et mère pour rester dans le chic de l’euro ont bien compris que la résistance de la société grecque au progrès eurocratique, provenait de ces anticorps culturels grecs particulièrement récalcitrants. La trouvaille, c’était d’y injecter une dose massive de culture flamande. On aurait un festival radicalement flamand à défaut de gauche radicale. A la place des concerts de chansons grecques, on aurait du jazz et du rock, avait promis Jan Fabre. On aurait un festival archi postmoderne quoi, malgré qu’on se couchait sur le paillasson de l’Eurogroup et du FMI. Des paillettes pour cacher la déconfiture. Nec plus ultra, on aurait des cocktails avec des stars internationalement reconnues. On pourrait même y inviter les experts du Hilton, et pourquoi pas Frau Merkel ou Cruella Lagarde tant qu’on y est. Manque de pot, cette manière d’oublier que la politique culturelle n’est pas une danseuse mais bien la conception des rapports avec un milieu grouillant d’artistes, en fait en contact avec l’Europe entière, ça ne l’a fait pas fait. Le milieu grouillant s’est rebiffé fissa.

Vendredi, l’assemblée générale du théâtre Sfendoni a signé deux lettres : Jan Fabre, persona non grata et nous exigeons la démission de Baltas. Ça fit la Une des télés grecques, reléguant au second plan les tribulations des réfugiés et des eurocrates. Jean-Marc, vendredi soir, me rapporta le propos d’une source proche de Fabre : « Son fantasme a dépassé la réalité. » Le comble du matrix, pardi. Jan Fabre démissionna le lendemain matin. Et méchamment. Jan Fabre persifla qu’il ne peut pas travailler dans « un milieu artistique hostile » et qu’il a besoin de « toute sa liberté artistique ». Mon vieux, ta tyrannie artistique, tu peux te la garder. Exit Jan Fabre et ses fantasmes, moi à Epidaure, moi à l’Acropole, moi, moi, moi. L’Acropole et Epidaure, la démocratie et le théâtre, notre culture. Ça me fait rire. Apparemment au nord, on a du mal à comprendre que notre culture greco-romaine vient d’une appropriation, voire tient du vampirisme, qu’elle sert à masquer nos racines barbares. En grec, on ne peut pas l’oublier. Les Français, ça se dit encore les « Gaulois ». Οι Γάλλοι. I Galli. Les Allemands, les « Germains ». Οι Γερμανοί. I Iermani. Vieille histoire mais apparemment mal digérée dans les régions froides. Avec Alexandros, on parle beaucoup de ça. Ils ont pris Aristote et Platon mais pas la poésie tragique, pas la satire. L’esprit de sérieux, c’est du lourd. Ça commence avec l’histoire du Saint-Empire-Romain-Germanique que Charlemagne fonde à Aix-la-Chappelle. Il n’a rien de romain, cet empire. L’empire romain, ce sont les barbares qui l’ont détruit et ils n’ont même pas gardé les insignes impériaux. Ils les ont renvoyés chez l’empereur romain d’orient, à Constantinople. Des fois que ça porte la poisse. Ils étaient moins bêtes que Charlemagne. Chaque fois que les Européens du nord cherchent à se légitimer ou disons à masquer qu’ils ne sont pas légitimes parce que ne représentant qu’eux-mêmes dans leur délire universaliste impérial ainsi que quelques intérêts bancaires, ils installent des antiquités grecques dans leurs musées ou ils sautent sur leurs pieds en criant « Athènes, Athènes ». Ce pauvre Baltas avec son épicentre du devenir mondial, il n’a pas vu qu’Athènes est l’épicentre d’un autre séisme, celui que provoque le clivage identitaire européen. C’est comme ça qu’au nord, on revendique l’héritage d’Athènes, tout en désolant qu’il y ait encore des Hellènes qui se rappellent qu’entre le Vème siècle avant Jésus et maintenant, l’eau a coulé sous les ponts et, entre autres, le dix-neuvième et les dérangeantes luttes de libération des peuples balkaniques. Des peuples modernes que le chancelier Metternich du saint empire machin a tout fait pour écraser – d’où 1914. Même la guerre de Yougoslavie – années quatre-vingt-quinze avec la Trilatérale au top -, c’était bis repetita de 1914 pour placer les Balkans sous bonne garde américano-germano-eurocratique. Et vive l’Union Européenne qui a réduit ces pays à des zones plus ou moins mafieuses et misérables. Ça fait beaucoup de mal, ces regards de travers des Européens du nord sur les Grecs. Ça me rappelle mon père. Mon père me regardait de travers. Grande saucisse, grande girafe, mongolo, poulette, j’étais trop ou pas assez. Je l’horripilais. Une fois, il me retourna une gifle alors que je jouais dans mon coin. Comme ça, d’un coup, il est venu vers moi et il m’en a retourné une. Comme ça, tout à coup, une gifle. Il n’y avait que quand je jouais dans mon coin, ou que je lisais, que j’étais bien. Tout le temps à jouer dans mon coin ou à lire. Le père ne supportait pas la fille en train de jouer dans son coin ou de lire. Sois plus sociable ma fille, c’était à peu près le message. Je l’ai sorti de ma vie. Il peut mourir, ça me fera l’effet d’un score de match de foot. Ça peut sembler choquant de sortir son père de sa vie. Mais des fois, il n’y a que ça pour sauver sa peau. Il ne fallait plus qu’il puisse me voir. Il fallait que je sorte de son champ de vision. C’était un mauvais oeil. L’oeil mauvais qui vous fait rater, hésiter, avoir peur, vous trouver moche, vous cacher. Le mauvais oeil, ça s’exorcise. J’ai cherché ma bonne étoile, les livres d’André Breton sous le bras. Ensuite, j’accomplis des rituels quotidiens. Garde l’estime de toi-même, me dis-je chaque jour. C’est Gérard qui m’a dit ça une fois. J’estime beaucoup Gérard. Je me répète que je peux être regardée, que je peux être moi-même sans que cela soit forcément horripilant. Captain, il a reconnu dans mon regard quelque chose qu’il connaît comme sa poche. Beaucoup de Grecs ont intériorisé qu’ils n’étaient pas assez bien pour leurs ruines. Grecs, vous êtes déplacés, vous êtes trop typiques, vous ne collez pas avec notre fiction. Ça zone quelque part en eux. Ils ne peuvent pas s’empêcher d’attendre la reconnaissance des Européens du nord. Ils ont dû mal à voir que l’Europe, c’est eux qui la veillent, que beaucoup, beaucoup d’Européens du nord les admirent pour leur résistance à l’eurocratie. Le jour où ils sortiront l’Union Européenne de leur vie, le jour où ils regarderont vers leur bonne étoile, ça ira mieux. Finalement Baltas n’a pas démissionné. Je crois qu’il doit sa survie au fait que l’affaire du festival d’Athènes a été balayée dimanche matin par un autre scandale. Dimanche matin, Wikileaks révéla une conversation scabreuse entre la sexy sbire du FMI à Athènes qu’on surnomme ici « Dracoulescu », et un collègue de Washington. Le FMI de Cruella Lagarde ourdissait rien moins que d’acculer Tsipras en juin au défaut de paiement pour l’obliger à signer, le Grexit sur la tempe, l’éradication des retraites et d’autres mesures assurant la mort rapide de l’économie grecque. Le supplice de la goutte d’eau consistait en Chine à maintenir immobile le corps du puni en faisant chuter une goutte d’eau régulièrement sur le front au même endroit, jusqu’à ce qu’il se perce. Cruella Lagarde, je la vois bien en maîtresse de SM hard. Et Tsipras, en gros masochiste, jouir de se faire démonter.

5. Dame de Leche (François Martin)

En quelques heures, le scandale du festival d’Athènes s’inverse en scandale du FMI. Pile ou face. Finalement le fantasme inconscient de Cruella Lagarde et de pas mal d’eurocrates, c’est de soustraire la Grèce de l’Union Européenne, de la réduire à un rien, sinon un parc d’antiquités et un club de vacances. On n’est pas très loin d’un sacrifice de la part maudite sacrée. Athènes, l’épicentre du séisme identitaire européen donc. La réalité grecque ne rentre pas dans matrix eurocratique. Il faut absolument aveugler les regards grecs. Dans les regards grecs, les Européens du nord se rappellent que, s’ils se sont refaits le visage en vampirisant la culture greco-romaine, ils viennent des barbares et ils ont un grave problème de clivage identitaire, limite psychotique. Leur colonialisme atavique, au nom de leur universalisme d’origine greco-romaine, disent-ils, ça sent la répétition du refoulé des invasions barbares. Je me dis ça. C’est obsessionnel, c’est inconscient, c’est dangereux. Les envoûtés du fric feraient bien d’étudier le phénomène du poltergeist. Henri Michaux dans Une voie pour l’insubordination en parle. Je vais le dire de mémoire parce que je viens de réaliser que ce livre n’a pas résisté au déménagement. Henri Michaux dit que des jeunes filles regardées comme quantités négligeables, domestiques par exemple, déclenchent à distance des désordres, des bris, des pagailles. Tout se casse. Leur désir réprimé est plus fort et fout tout en l’air pendant qu’elles dorment. Bien fixer dans nos nuits la pleine lune mystique. Le nom de la pleine lune mystique en grec, c’est Séléné. La pleine lune, en grec, ça se dit ο πανσελήνος –  i pansélinos mais la lune c’est το φεγγάρι –  to fegari. Suivez mon regard.

Mari-Mai Corbel

Pour aller plus loin, deux textes sur l’affaire du festival sur Mouvement.net par Jean-Marc Adolphe et Mari-Mai Corbel.