Sébastien Rongier : L’image-fantôme (Théorie des fantômes)

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Voilà les revenants de retour : personne n’a échappé au phénomène qui sévit depuis quelques années, les morts ne le restent pas longtemps et reviennent hanter les vivants. Des Revenants à Walking Dead, de la spectrographie de Jacques Derrida aux films de Night Shyamalan, une obsession spectrale parcourt le contemporain.

C’est dans cette veine que s’inscrit l’essai de Sébastien Rongier, Théorie des fantômes. Le titre ne trompe pas, il s’agit bien là de théorie, qui articule étroitement l’image au fantôme. L’hypothèse que file l’essayiste et romancier, membre du collectif remue.net, c’est que les fantômes ont essentiellement à voir avec l’image et les formes de l’apparition, depuis les photographies spirites jusqu’aux images de synthèse aujourd’hui.

Sébastien Rongier
Sébastien Rongier

Mais c’est aussi une théorie, en un autre sens : un défilé ou un cortège de figures et de motifs. Spinoza et Descartes, Hamlet et Eurydice, Kubrick et Mankiewicz sont entre autres les invités de cet essai qui embrasse large, au risque d’égarer son lecteur puisque manquent un ferme discours d’escorte ou une hypothèse qui serve de fil d’Ariane. Il procède par arrêts sur images et synthèses juxtaposées, avec un sens du montage d’articles auparavant parus : le propos s’émiette plus qu’il ne fait somme. Avec une autre ampleur, l’impressionnant ouvrage de Daniel Sangsue, Fantômes, esprits et autres morts-vivants. Essai de pneumatologie littéraire, avait su concilier mouvement cartographique, progression historique et saisies monographiques : l’essai manque d’ailleurs dans la bibliographie de Sébastien Rongier.
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Le propos obéit à un double mouvement : un mouvement historique puisqu’il mène des mythes antiques au cinéma contemporain ; un découpage disciplinaire puisqu’à l’heure du transdisciplinaire, l’essayiste fait le choix paradoxal de séparer les champs et les territoires. Littérature d’un côté, anthropologie de l’autre, philosophie puis image et cinéma enfin. Au lieu de sentir l’obsession et la hantise circulant à travers les formes culturelles et le temps, le lecteur bute en permanence sur ces cloisonnements. Cela permet toutefois dans un même essai de pouvoir suivre une lecture de The Shining et d’accompagner l’invention du purgatoire, avec un plaisir gourmand.

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L’écueil d’une telle construction, c’est qu’elle minore l’inflation contemporaine du spectre dans tous les champs de la culture : ni les fantômes de Patrick Modiano, ni ceux de Didier Blonde ou de Lydie Salvayre ne sont de la partie, par exemple. Il y a là quelque chose comme une pente téléologique de l’essai qui mène de manière linéaire au cinéma et au numérique. Et c’est sans doute là que les fantômes ont beaucoup à nous dire, comme le montrait Jean-François Hamel dans un magnifique essai, Revenance de l’histoire : le fantôme brouille toute linéarité historique, il privilégie au contraire les palimpsestes et les superpositions, les expériences anachroniques et intempestives. C’est d’ailleurs ce que saisissait parfaitement Georges Didi-Huberman, dans l’essai qu’il consacrait à Aby Warburg, L’Image survivante (2002), absent aussi de la bibliographie : les fantômes nous font entrer dans un âge de la rémanence et de la survivance et permettent de résister aux illusions de l’historicisme comme aux tentations du présentisme.

Sans titre5Sébastien Rongier, Théorie des fantômes. Pour une archéologie des images, Paris, Les Belles Lettres, coll.« Romans, Essais, Poésie, Documents », 2016, 240 p., 23 €

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