Carnet tunisois ou «La preuve de la mloukhia, c’est qu’on la mange»

banniere11032016La mloukhia est plat traditionnel tunisien, à base de poudre de feuilles de corète et d’huile d’olive.

Ce carnet de notes a été écrit à Tunis, à l’occasion de la Foire internationale du livre (25 mars au 3 avril). Il est fait de sept courtes interviews, retranscrites presque littéralement, exception faite de deux textes envoyés par courriel.

La question de départ est simple. Elle a été posée [en français] à des Tunisien(ne)s qui ont en commun d’exercer une activité créatrice ou liée à la production culturelle. Qu’est-ce qui vous a marqué/ébloui/frappé au cours des six derniers mois – un livre ? un spectacle ? un plat (divinement) cuisiné ? De quoi se nourrit-on, à Tunis, en ce 6ème printemps de la révolution ?
Les noms des sollicités (et leurs réponses) sont donnés par ordre alphabétique. Ce carnet est bien évidemment incomplet, affreusement subjectif et peut-être trompeur. Il est donc perfectible. A suivre…


1 Rabaa Ben Achour-Abdelkefi, maître assistante en littérature à l’université de Tunis, romancière ; a publié Bordj Louzir, un temps à deux voix, 2010, et Gandhi avait raison, 2016, les deux chez Sud Éditions (Tunis).

« Un livre m’a marquée : le dernier roman de Fawzia Zouari, Le corps de ma mère. Il pulvérise les canons de la littérature, de l’écriture maghrébines. Ici, la quête identitaire, la quête de soi ne se fait pas avec/contre l’étranger, mais dans la société elle-même et, principalement, dans la relation à la mère. C’est quelque chose dont on en parle peu. Les mères, chez nous, sont toujours magnifiées. Critiquer la mère, c’est le péché capital ! « Le paradis est sous le talon des mères », dit le Coran. Ce qui m’a plu, c’est ça : que Fawzia Zouari ait écrit sur sa mère, crûment, sachant que le lectorat masculin va trouver ce regard épouvantable. Pour les hommes, la mère est sacralisée à l’extrême. C’est une relation presque incestueuse. Faire parler sa mère sans fard, la présenter dans sa déchéance ordinaire et terrible, c’est une provocation formidable, salutaire. Pour moi, ce livre est tournant.

Dans le roman de Fawzia Zouari, on découvre une mère âgée, pas folle du tout, qui débite des grossièretés inouïes, qui s’invente un amoureux, etc.. Cette écriture, nouvelle, ne craint pas d’aller à contre-courant. Parce que, dans nos sociétés, on se perçoit toujours comme victimes des autres : de l’Occident ravageur, des étrangers, de la misère, de la modernité, etc.. Ici, rien de tel. Nos problèmes viennent aussi (et d’abord) de nous-mêmes et, en particulier, de notre relation à la mère. Pouvoir écrire cela, c’est essentiel à mes yeux. En Tunisie, les femmes écrivent de manière singulière, il y a quelque chose de transgressif. »

Le corps de ma mère de Fawzia Zouari, publié en mars 2016, éditions Déméter pour l’édition tunisienne, éditions Joëlle Losfeld, en France.

product_9782072669774_195x3202 Sophie Bessis, historienne et journaliste, ancienne rédactrice en chef de l’hebdomadaire Jeune Afrique, chercheure associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), auteure de nombreux ouvrages – le dernier : La double impasse. L’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchand, 2015, éditions La Découverte (Paris).

« Il y a quelques mois, on m’a offert un CD, « Ivresses, le sacre de Khayyam » : les quatrains d’Omar Khayyam, mis en musique et chanté par un duo – l’Iranien Alireza Ghorbani et la Tunisienne Dorsaf Hamdani. Lui chante en persan et elle en arabe. L’orchestration est magnifique : à la fois orientale et très moderne, sans rien de folklorique. Je ne connaissais pas Dorsaf Hamdani, une artiste capable de chanter Oum Kalthoum et Barbara, en passant par Fairouz. Je l’ai découverte à cette occasion. La voix de Ghobdani est également splendide.
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Chanter Omar Khayyam, ce grand poète de l’amour, de l’ivresse, de l’échanson, le chanter aujourd’hui, dans le monde arabo-musulman, où l’imprégnation politico-religieuse est si forte, et dans la configuration actuelle de l’Iran, République islamique dictatoriale !.. Car Omar Khayyam chante le vin, même si l’ivresse qu’il procure peut être interprétée comme une ivresse mystique. Compte tenu du confinement bigot dont une grande partie du monde musulman est l’otage, chanter, comme ces deux musiciens le font, l’amour du plaisir, c’est un acte de liberté. Cela montre que, dans ces régions islamisées depuis la fin du VIIè siècle, des espaces de liberté ont toujours existé. Toujours ! En dépit des formes despotiques du pouvoir politique et du surplomb de la norme religieuse. Que ces chants soient repris aujourd’hui est la marque d’une continuité de la contestation, de la transgression. Et réussir à faire vivre la mémoire de cette transgression, c’est formidable. Omar Khayyam se situe dans la mémoire de cette liberté.

J’écoute ce CD très souvent. Il m’émerveille par sa beauté et me rassure par son contenu ».

3 Badiaa Bouhrizi, musicienne et chanteuse. Travaille sur un spectacle musical, Mare mea, qui a déjà été présenté à Berlin, en septembre 2015, et devrait l’être à Tunis, en 2016.

« A l’occasion de voyages récents en Amérique latine, où j’étais invitée à des festivals culturels (en Colombie et au Mexique), je suis tombée sur une chanteuse extraordinaire, une Colombienne : Petrona Martinez. Elle me rappelle un peu une chanteuse tunisienne, Fatma Bousaha, morte récemment, sans le sou, une chanteuse qu’on a sous-estimée sous Bourguiba et sous Ben Ali. Toutes les deux représentent la culture populaire, contemporaine.

Petrona Martinez
Petrona Martinez
Petrona Martinez, elle me plaît à cause de son énergie, de sa voix, quelque chose de super-organique, qui vient de loin. Oui c’est ça : quelque chose d’organique et d’ancestral. Sa voix porte tout. Ce n’est pas seulement une question de technique et de timbre. C’est son énergie propre. Un placement rythmique impressionnant. Elle chante la vie quotidienne, du social, des chansons d’amour aussi, les héros locaux. Elle est accompagnée de percussions – de gros tambours colombiens, un peu comme ceux qu’on a en Tunisie.

C’est vraiment rare, une voix pareille. Surtout qu’elle est super vieille : elle a 80 ans ou 90 ans ! Et ça explique qu’elle ne donne presque plus de concerts. Il reste les CD. Je l’écoute en boucle ».

4 Fatma Cherif, cinéaste documentariste. Son dernier film, Tunisie, mémoires juives, devrait être diffusé sur TV5 et sur la chaîne Histoire, en 2016.

« Sans hésiter, c’est Dans ma tête un rond-point, le documentaire de Ferhani, ça se passe à Alger, dans un abattoir. Un film magnifique. On y voit la jeunesse perdue maghrébine – et ces jeunes sont des philosophes majuscules ! Par exemple, il y en a un qui parle de l’avenir, il dit : « C’est trouble, c’est trouble, il y a mille chemins et je ne sais pas lequel prendre ». Ils parlent de leurs amours, de leur vie. Le réalisateur leur a laissé toute la place. Il a passé du temps avec eux, sans tourner. Des journées entières, juste à discuter avec eux. C’est ce qui explique que le film est très bien construit, tout est pensé, balisé. Tu vois la misère de cette jeunesse, mais il y a quelque chose de gai, de philosophe. C’est la vraie vie. Et tu n’as pas pitié d’eux : ça, c’est nouveau dans les films maghrébins.

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Enfin… Pas nouveau à la minute. Par exemple, il y avait eu ce film de Leïla Kilani, Sur la planche : ça se passe à Tanger, parmi les jeunes ouvrières, les filles qui épluchent les crevettes. C’est pareil, il y a une telle énergie ! Tu ne te dis pas « Ouh là là les pauvres ! ». Au contraire. Les filles, elles travaillent la journée et, le soir, elles sortent, elles vont dans des soirées de la tchi-tchi, elles se marrent, elles volent les portables des mecs… Elles se créent un rêve. »

Dans ma tête un rond-point de Hassen Ferhani (Algérie), sortie en France en 2016.
Sur la planche de Leïla Kilani (Maroc), sortie en France en 2012.

arton1575-e14213250322555 Elisabeth Daldoul, éditrice, dirige les éditions Elyzad, créées à Tunis, en 2005, qui publie de la littérature en langue française et des essais. Le catalogue est éclectique, qui va du romancier Yamen Manaï à l’historienne Michelle Perrot. Voici son courriel :

« Un soir de juillet, ramadan. Alors que nous prenons le thé dans un vieux café de La Marsa, le Saf-Saf, une affiche nous intrigue. Renseignements pris auprès du préposé aux billets assis derrière sa table : à 22 heures, un spectacle de théâtre-danse (il ne sait pas très bien) est proposé aux veilleurs des festives soirées radamanesques. Kilims et chaises plastiques meublent la cour à ciel ouvert du Saf-Saf. Tables basses, bougies, bouquets de jasmins, lampions dans les oliviers, chats dans les pattes recréent une ambiance villageoise, conviviale et sans façon. Puis la derbouka claque. Le danseur tunisien Rochdi Belgasmi apparait. Il nous happe : d’emblée, il occupe tout l’espace, dégageant une telle énergie, une telle puissance, nous sommes fascinés, des lucioles autour d’une lampe-tempête.

Mélange de danse populaire tunisienne, interprétée avec beaucoup de sensualité, et performance très physique, contemporaine, la chorégraphie de ce jeune et talentueux artiste nous raconte la Tunisie. Métaphore de cette jeunesse qui a osé descendre dans la rue un certain 14 janvier 2011, qui s’est libérée de ses chaînes (le danseur s’enroule et se déroule avec une corde), une jeunesse vivante, avec ses frustrations et ses désirs, prête à faire face, à affronter les obstacles : la pression sociale, les manipulations de tous bords…

Rochdi Belgasmi
Rochdi Belgasmi
Dans le même temps, torse nu, offert, avec une pointe d’indécence, le danseur se meut pour nous titiller, pour nous déranger, pour nous obliger à faire tomber les oripeaux – ceux qu’on revêt dans les sociétés conservatrices et conventionnelles. Rochdi Belgasmi, transgressif, voire provocateur, nous ‘balance’ tout ça avec ses pas, ses jetées, ses roulades, sa danse du ventre. Pour nous laisser repartir riches de ce spectacle, chancelants. »

Azza Filali6, médecin et romancière. Dernier roman paru : Les Intranquilles, 2014, Elyzad (Lire ici l’article de Catherine Simon dans Le Monde). Un recueil de nouvelles, Pointes sèches (titre provisoire) devrait paraître d’ici la fin du printemps, également chez Elyzad. Voici son courriel :

« Ouchak ou Ded. Elle est là depuis que j’ai appris à me souvenir. Son nom est intraduisible alors je renonce à le traduire. Graine brune ou ocre, familière des foyers tunisiens, destinée à embaumer la vie et, le cas échéant, chasser le mauvais sort…

Au début, quand j’étais gosse, elle fermait la procession des déjeuners du dimanche. Émergeant d’un canoun, tenu au moyen d’un chiffon, elle embrumait la pièce, chassant les relents de poisson ou de friture qui y traînaient.

Capture d’écran 2016-04-06 à 08.22.30Puis il y eut les mariages. Le premier fut celui du cousin de ma mère. J’avais douze ans, il était beau ; la mariée était blonde. Quand ils s’assirent sur un banc mordoré et que deux vieillards en turban ouvrirent leur registre pour inscrire les noms et les vœux des épousés, l’odeur jaillit de dizaines de brûlots, entrecoupée de youyous, alimentée à grands coups de graines, grimpant droite vers le lustre vénitien, ceci après avoir tourné sept fois autour des amoureux, en visant bien la tête pour chasser le mauvais sort. Puis il y eut la nuit de noces et la chambre dans une maison neuve qui sentait le mastic, les draps empesés, les graines d’ambre sous l’oreiller, le couvre-lit passementé sur lequel on avait dispersé des jasmins clos, qui s’ouvriraient au crépuscule ; mais il y avait surtout la fameuse odeur embaumant l’espace, bonheur tiède, garant des beaux jours qui attendaient ces deux-là. Le cousin est devenu notable, respecté de tous, l’épouse a sombré dans une démence rebelle.

Depuis, l’odeur scande ma vie. Lorsqu’au retour d’un tourment ordinaire, j’ouvre la porte de ma maison, et que ses effluves m’assaillent, je m’immobilise un instante pour qu’elle m’emplisse le cœur… Il faut croire que, des narines au cœur, les odeurs ont des chemins que l’anatomie ignore. Puis l’odeur me prend dans ses volutes, m’enveloppe, me défait ; en l’inhalant, une vigueur me vient et la vie repart. Ineffable panacée opposée aux vicissitudes des jours.

J’ignore depuis quand cette odeur a acquis une valeur de réminiscence. Elle continue d’accompagner les réunions familiales, son arôme est toujours aussi enivrant, mais il est désormais mêlé d’un soupçon de nostalgie, comme si on avait saupoudré, par-dessus le canoun, quelques graines d’un passé révolu. Mais je persiste à la convoquer chaque jour et continue de m’étonner qu’une simple odeur égrène un tel nuancier de bonheurs, passés ou à venir. Qu’une odeur soit, en définitive, la véritable gardienne du temple, demeure pour moi une énigme que je ne cherche plus à résoudre. Il suffit à mon cœur qu’elle soit là, pareille et changeante, embaumant ma terre, puis grimpant tout en haut, là où les avions tracent leurs lignes blanches. »

7 Karim Rmadi, producteur de musique et de cinéma. A passé plusieurs années à Montréal avant de revenir à Tunis, au lendemain de la révolution. Dernière activité connue : coordinateur général de la 26è session des Journées cinématographiques de Carthage, en novembre.

cover_souvenance_correct_dpi-1024x923« Je voudrais d’abord parler de Souvenance, le dernier album d’Anouar Brahem. Il est sorti en 2014, mais je continue à l’écouter en boucle partout – en voiture, à la maison. Je peux ? Il a eu l’audace d’utiliser un orchestre de chambre comme si c’était un seul instrument, un instrument en soi. Et ce n’est pas de l’esbroufe. La force d’Anouar Brahem, c’est son sens de la mélodie, mais là, il a le courage de casser ses propres habitudes. Il réinvente la musique arabe savante, en s’inspirant de ce qu’on vit culturellement aujourd’hui, maintenant ; il réussit un travail inédit de déconstruction/construction de cette musique – tout en restant lui-même, avec sa douceur, sa finesse, son élégance.

Autre chose qui m’a frappé, qui me séduit – et là, c’est plus récent : la musique électronique alternative. Elle est l’œuvre de DJs, comme Aly Mrabet ou de concepteurs de sons, comme EPI ou Ghoula (ils travaillent des sons existants et il en font du neuf). Leur matière première : la musique arabe ou africaine, aussi bien que la musique tsigane ou la world. Ils s’en servent pour se réapproprier leur… comment dire ? leur musique maternelle. Oum Khaltoum, par exemple, est remixée. C’est à la fois une démocratisation de la musique et un retour aux sources – et ça plaît énormément, pas seulement en Tunisie. Le Liban ou la Syrie (etc.) connaissent le même phénomène et les mêmes engouements.

Ce genre de musique ne demande pas de grands moyens financiers. Il suffit d’un ordinateur. On n’a pas à payer des musiciens, à s’acheter des instruments, à louer une salle pour les répétitions… Il y a là l’émergence d’une nouvelle culture pop remixée. Depuis 2012, des festivals de musique électronique ont été organisés en Tunisie et hors de Tunisie. Chaque fois, des milliers de jeunes se retrouvent au milieu du désert ou sur une plage. Garçons et filles. Hétéros et homos. Avec alcools et drogues. Chacun s’habille comme ça lui chante. Ou porte des lunettes roses. Cela aurait été impossible sous Ben Ali. Ce genre de musique permet l’essor d’une création proprement tunisienne et elle permet, en outre, à certains artistes de percer.

L’un des acquis de la révolution, on le voit bien à travers la naissance de cette musique alternative, c’est l’apparition d’une nouvelle génération de jeunes entrepreneurs ‘culturels’ au sens large. Par exemple, les bars branchés : depuis 2011, une vingtaine se sont ouverts à Tunis et dans son agglomération. Rien qu’ici, à la Goulette, il y en a quatre. Certains sont un peu snobs, d’autres archi-popu. Avant la révolution, tout ça n’existait pas. Il n’y avait que des boîtes à fric et des endroits bling-bling. Aujourd’hui, c’est très différent, les étrangers parlent de Tunis comme d’un petit Berlin. Avec sa scène électronique, ses musiciens hip hop, slam, rap, etc..

Parmi les bars les plus connus, on peut citer le Wax, le Duplex, la Villa 78, le Daisy Joe, la Bohème. Il y a aussi le Wave, en bord de plage, dans un coin populaire. Et le Tutu, qui expérimente une nouvelle cuisine, tunisienne et remixée elle aussi ! On y sert des plats traditionnels mais joliment ‘revisités’, kaftagi (friture de légumes, à base de courgettes, courge, pommes de terre et œufs) ou lablabi (soupe de pois chiche), etc..

Évidemment, pour fréquenter ces nouveaux lieux, il faut avoir un minimum d’argent, pas forcément beaucoup mais quand même. Ces nouvelles libertés – d’entreprendre, de se divertir, de créer – vont de pair avec l’éclosion d’une petite bourgeoisie urbaine. C’est ainsi. Je ne dis pas que cela représente le pays réel ou le pays dans son ensemble. C’est peut-être un idéal de Tunisie… ».