Hors limites, le festival bien nommé

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Avec plus de 10 éditions à son actif, plus de 100 rencontres protéiformes sur deux semaines, 144 auteurs et artistes invités en 2016 et plus de 30 lieux partenaires, Hors-Limites est unique en France. Le festival, qui se tiendra cette année du 1er au 16 avril est le temps fort du travail de fourmi mené toute l’année sur le terrain par l’association Bibliothèques en Seine Saint Denis qui réunit la majorité des bibliothèques et médiathèques du département et coordonne Hors limites. Il s’étend sur tout le territoire et explose les frontières artistiques et socio-économiques en travaillant en amont avec les bibliothécaires sur la programmation et la médiation de cet évènement d’envergure.
Une cohérence, une intégrité et une humilité qui fidélisent chaque année un peu plus de partenaires, d’auteurs et de publics (plus de 3000 visiteurs en 2015), mais dont la voix peine encore à se faire entendre de l’autre côté du périphérique…

Pourtant, la programmation 2016 ne manque encore une fois ni d’audace ni de beauté : Cécile Coulon, Denis Lachaud, Alain Damasio, Mathieu Riboulet, Patrick Varetz, Laurent Gaudé, Mathias Enard, Chloé Cruchaudet, Fabio Viscogliosi, Denis Lavant, Hakan Günday, Olivier Mellano, Jean-Christophe Bailly, Xavier Boissel (Retrouvez toute la programmation du festival ici)… Auteurs reconnus ou plumes encore confidentielles, éditeurs, musiciens, plasticiens, peintres, étudiants, collégiens et lycéens et j’en passe : tous ont dit oui à Hors Limites, qui n’a pourtant aucun enjeu commercial et dont la quasi totalité des rencontres est gratuite.

Peut-être parce que ce festival a quelque chose d’exemplaire et d’unique. Il est le fruit du travail collectif initié par les deux permanentes de l’association, Eloïse Guénéguès et Pauline Maître, et par les deux conseillers littéraires du festival, l’auteur Arno Bertina et la journaliste Sophie Joubert. Cette dernière officie depuis 5 ans. Nous avons toutes les deux discuté pendant le salon du livre de Paris : un peu en retrait du brouhaha général, elle m’a expliqué les coulisses de ce programme haut en couleurs, les difficultés inhérentes à tout travail collectif digne de ce nom, l’énergie déployée par cette toute petite équipe qui porte chaque année et à bouts de bras une programmation ambitieuse à tous points de vue.

Quel est le rôle du conseiller littéraire ?

Sophie Joubert
Sophie Joubert

Sophie Jourbert : Nous ne sommes pas des programmateurs : c’est ça qui fait la spécificité du festival Hors Limites par rapport aux autres festivals : nous ne pouvons rien imposer. C’est très bien, même si c’est parfois compliqué de bâtir une programmation cohérente. Nous sommes en lien très étroit avec les bibliothèques : nous avons un référent par structure, et il y a plusieurs temps de travail en amont du festival.

On commence à travailler en fait dès le mois de juin l’année qui précède le festival : on réunit un comité de pilotage, on fait un bilan et on commence à recueillir les envies des uns et des autres, qui peuvent être exprimées en termes thématiques par exemple. On s’adapte aux particularités des territoires : un réseau constitué tel que celui de Plaine Commune fédère déjà un certain nombre de villes, et il peut souhaiter que ses rencontres s’articulent autour d’une thématique qui lui sera propre. Il faut tenir compte de tout cela, certaines villes ont des publics très spécifiques, d’autres des fonds particuliers qu’elles ont envie de valoriser pendant le festival, d’autres enfin ont envie de s’orienter vers telle ou telle forme (musicale, rencontre classique, ateliers…). On fait donc un premier tour de table très tôt dans l’année.

Il y a de grandes disparités sur le département ; certaines bibliothèques concentrent toutes leurs rencontres littéraires publiques pendant Hors limites, mais d’autres font des choses tout au long de l’année : ça dépend des envies de chacun, des besoins de chacun, du public friand de ce type de rencontres. Certaines bibliothèques préfèrent organiser une seule rencontre pendant Hors Limites mais la faire très bien et être sûre que le public soit au rendez-vous, d’autres sont parvenues à fidéliser un public, et peuvent en faire deux, trois ou quatre pendant le festival.

En tant que journaliste, je commence à recevoir en juin quelques livres à paraître pour la rentrée de septembre et je peux donc commencer à les présenter aux bibliothèques. Mais il faut savoir que le temps des bibliothèques n’est pas le temps de l’édition ou le temps de la presse littéraire : les bibliothèques achètent parfois les livres tardivement, pour des questions de crédit, de délais de commandes. On essaie donc de coller à une certaine actualité littéraire, sachant que ce n’est pas toujours possible. Comme on boucle notre programmation fin décembre, début janvier, on travaille grosso modo sur les livres de la rentrée de septembre, en essayant le plus possible d’inscrire des titres de la rentrée de janvier, ce qui nécessite de les avoir très en amont. Il nous faut lire énormément et très tôt. Nous ne pouvons pas avoir la réactivité à l’actualité littéraire d’autres festivals ou lieux culturels qui bouclent leur programmation beaucoup plus tard. Ce défaut est en fait une chance : quand la presse s’emballe parfois pour des livres qui font pschittt à une vitesse déconcertante, les bibliothèques inscrivent leur travail dans un temps nettement plus long qui permet de voir très vite tomber les feuilles caduques, et de ne s’arrêter ou de ne conserver peut-être que les feuilles persistantes.

Nous espérons que le mélange d’auteurs encore confidentiels avec ceux dotés de plus de notoriété est harmonieux. Encore une fois, nous n’imposons rien : ce sont les sensibilités et les envies des uns et des autres qui font la programmation. Une bibliothèque peut inviter un auteur vers lequel nous n’aurions pas d’élan spontané, mais si celui-ci est en accord avec la ligne éditoriale que s’est donné le festival, il n’y a bien sûr aucun veto. La diversité de cette programmation vient de là : de la diversité des désirs, des envies et des contraintes de chacune des bibliothèques et de leurs référents.

On a pu découvrir Sylvain Pattieu pendant Hors Limites il y a quelques années, pour son premier roman, qui côtoyait dans la programmation un Laurent Gaudé, ou une Lydie Salvayre… Nous ouvrons les horizons, proposons, organisons des matinées plateaux à l’automne, moments de discussions pour que les bibliothécaires rencontrent les auteurs pressentis. Les auteurs peut-être plus exigeants, que ce soit par leur livre ou par le fait qu’ils soient justement encore peu connus bénéficient de formes de rencontres qui les rendent plus accessibles : des lectures musicales par exemple, des déambulations… il y a deux ans, nous avons fait une visite de l’entreprise Lit National avec l’auteur Joy Sorman.

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As-tu constaté des évolutions dans tes liens aux bibliothécaires depuis que tu es conseillère littéraire du festival ?

Oui, je trouve qu’on a énormément progressé dans le dialogue, une confiance s’est instaurée et elle progresse. Évidemment chaque année il y a un turn over : on peut très bien s’entendre une année avec un ou une bibliothécaire qui ne sera pas là l’année suivante, il faut donc tout reprendre à zéro, tout réexpliquer; l’esprit du festival, son fonctionnement… mais globalement, compte tenu de la difficulté du territoire, la difficulté de faire venir des gens en bibliothèques, je les admire. Je trouve qu’ils prennent beaucoup de risques, ils sont attachés à leurs missions, je dis chapeau. Quand je vois par exemple la bibliothèque de Romainville, au pied de la cité, dans un quartier difficile, qui a du mal faire venir les enfants qui jouent au foot juste à côté mais n’osent pas rentrer, et qui, malgré tout cela, est parvenue à faire venir plus de 80 personnes pour la rencontre avec Lyonel Trouillot il y a deux ans… : c’est vraiment remarquable !

As-tu justement en tête une rencontre exceptionnelle, emblématique d’Hors Limites ?

L’année passée, à Clichy sous bois, qui est vraiment une des villes les plus difficiles du département, la bibliothèque est en plus très peu accessible en transport en commun, l’équipe avait dit « nous cette année, on ne veut pas forcément faire quelque chose qui soit en rapport avec les communautés qui vivent à Clichy, on a envie de faire quelque chose sur le réchauffement Bouquin4-600x804climatique. Ils ont invité Xavier Boissel, un auteur complètement inconnu, et on lui avait proposé de le faire dialoguer avec Mika Mered, un expert des pôles qui travaille sur le réchauffement climatique. Voilà, on partait sur une rencontre entre deux inconnus, mais on y croyait, on savait que ce serait une belle rencontre. En terme de publics par contre, c’était l’inconnu. Et en fait, ils ont eu une excellente idée : ils ont organisé en parallèle de la rencontre un atelier pour les enfants : les mamans pouvaient donc venir, laisser leurs enfants à l’atelier et participer à la rencontre. Ces mamans, de toutes origines et de milieu modeste, qu’on voit rarement aux rencontres en bibliothèque, sont restées deux heures pour assister au débat. C’était génial, la salle était pleine, les questions fusaient, le débat a pris…

C’est la preuve qu’on est pas obligés de faire venir un auteur « star » pour faire venir du public, et surtout pour faire venir du public a priori peu friand des rencontres littéraires. De toute façon se dire que parce qu’un auteur passe à la télévision et dans les autres médias, les gens viendront, ça ne marche pas (on dispose d’assez d’exemples comme ça). Comme le dit l’expression, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, et les citoyens (qu’ils soient lecteurs ou non) sont plus intelligents que ça.

C’est à dire ?

Un public qui ne lit pas ne va pas regarder « La Grande librairie ». Pour faire venir ce public, il faut aller à sa rencontre. A Rosny-sous-Bois, la médiathèque au pied de la cité, qui partait de loin, a mené un travail incroyable pour aller chercher les gens, leur offrir le respect, les amener à en avoir pour ce lieu et le fréquenter, aujourd’hui il y a près de 80 personnes à toutes les rencontres, parfois très pointues (ils ont reçu Charles Juliet par exemple) il y a aussi les systèmes de bibliobus, à Bobigny notamment : les bibliothécaires vont ainsi dans les quartiers, ils vont chercher les gens, c’est comme ça que ça marche, sinon, on touche toujours les mêmes. Connaître son public, aller à sa rencontre, choisir des thèmes qui vont lui parler, choisir la forme artistique adéquate… c’est comme ça que ça fonctionne. Sevran par exemple, c’est aussi une ville avec une donne socio-économique compliquée, on a dû même protéger la bibliothèque, c’est vous dire : et bien à Sevran, chaque année, les rencontres sont magiques ! Ils font le plein et même parfois plus, et en invitant des auteurs talentueux et peu connus : il y a deux ans c’était Sylvain Pattieu qui venait de sortir son deuxième roman au Rouergue, un polar historique : personne ne le connaissait ou si peu à l’époque… Ils ont choisi un dialogue musical entre lui et le chanteur Orso Jesenska. Et c’était formidable, très chaleureux.

9782812605482Qu’apporte le croisement des formes et des lieux justement ? Cinémas, librairies, les Archives nationales, la Galerie Thaddaeus Ropac, Mains d’œuvres, la Basilique-Cathédrale Saint-Denis… Plus de 30 lieux sont Hors Limites cette année.

Nous faisons dialoguer les bibliothèques et les autres lieux du territoire, notamment le cinéma, car la Seine-Saint-Denis en possède beaucoup : on essaie de faire résonner le texte avec ses sources d’inspiration, ou ses chambres d’écho. Comme cette année par exemple avec Mathieu Larnaudie et son roman sur l’actrice Frances Farmer, où l’on couple une lecture de l’auteur et la projection de Sunset Boulevard dans un cinéma de Rosny-sous-Bois.

notre-decc81sir-est-sans-remecc80deÉvidemment, cela favorise l’accessibilité du texte, et permet de se faire rencontrer des publics. On travaille aussi depuis deux ans avec le conservatoire de Rosny-sous-Bois : l’année passée, les étudiants avaient travaillé avec Célia Houdart autour d’une performance chantée sur le livre de l’auteur. On recommence cette année avec Maryline Desbiolles et son roman hommage au compositeur de musiques de films Maurice Jaubert. Voilà, on essaie d’impulser les choses et les gens s’en emparent, et les publics des autres lieux découvrent par ce biais les livres présentés.

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Tu disais toute à l’heure que la notoriété médiatique de l’auteur était un a priori inefficace pour faire venir du public.
As-tu déjà été confrontée aux a priori de non accessibilité des textes pour la population du département ?

Les habitants de Seine-Saint-Denis ont le droit d’entendre résonner les mêmes textes que tout le monde. Je pense à Maylis de Kerangal, car c’est une fidèle du festival, eh bien les gens de Seine Saint Denis ont le droit d’entendre comme les autres cette belle parole de l’auteur, il n’y a aucune raison qu’on ne leur parle que de ce qui peut concerner leur lieu de vie ou de travail, même si nous le faisons aussi, il n’y a aucune raison que l’on s’y cantonne. Nous sommes un festival de littérature généraliste qui a les mêmes enjeux, les mêmes exigences et les mêmes désirs que n’importe quel autre festival de littérature généraliste. C’est la même chose pour la population du département, les gens n’ont pas obligatoirement envie d’entendre parler de leur quotidien, ça ne marche pas toujours. Quand on dit aux lecteurs du département « Tiens il y a un livre sur la condition ouvrière, c’est pour vous », les gens n’en ont pas envie ipso facto.

liv-8374-apres-le-silenceCe qui ne nous empêche pas d’inviter par exemple Didier Castino pour son très beau premier roman sur ses origines ouvrières ou Charles Robinson qui fait magistralement le portrait d’une cité. Mais les lecteurs ont envie d’entendre parler d’autre chose, ce n’est pas parce qu’ils sont en Seine-Saint-Denis qu’il faut systématiquement leur présenter des auteurs qui les concernent directement ! Comme tous les lecteurs, ils aiment aussi la poésie, le polar, le roman historique, bref toutes les formes et tous les genres littéraires.

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Pourquoi n’entend-on pas plus parler d’Hors Limites dans les médias ?

C’est globalement difficile de trouver sa place dans la presse,  à quelques exceptions près quand même (l’Humanité, RFI, l’agenda des Inrocks…). Il y a sans doute deux choses : la première c’est que les médias ne savent pas toujours comment parler des festivals, pour des questions d’agenda notamment et parce qu’ils font souvent exclusivement de la critique littéraire. Et puis on est un peu loin sans doute et de l’autre côté du périphérique, on ne peut pas ignorer cette donnée…

Pour faire venir le public, on a plus besoin des affichages dans le métro et de la presse locale. La presse nationale, j’aimerais simplement qu’elle reconnaisse le travail de terrain que l’on fait depuis des années. Il ne s’agit pas juste de s’exclamer devant les grands noms qui peuplent le programme. Ce que je veux c’est qu’on parle de ce travail de terrain. Et on ne lâche pas l’affaire, et ça marche, la Seine-Saint-Denis a ses difficultés qu’on n’ignore pas mais elle est aussi exemplaire à bien des égards sur le plan culturel notamment. On organise des comités de lecture, les scolaires sont tous les ans de plus en plus associés à la programmation… Ce n’est quand même pas rien tout ça !

Le département est riche de lieux culturels et patrimoniaux qu’Hors Limites valorise aussi : la lecture de Pascal Quignard à la Basilique Saint-Denis l’année passée fait partie des moments uniques du festival. Oui, il se passe des choses en Seine-Saint-Denis, la population est bien plus variée que ce que les clichés diffusent. Nous sommes le plus grand festival en Île-de-France de littérature contemporaine tous publics, mais oui, pour venir à Hors-Limites de Paris, il faut prendre le RER ou simplement le métro, l’autobus, la voiture, le tram, c’est sûr. ça nécessite un certain investissement, et il faut bien constater que les parisiens ne passent pas le périphérique. On peut le regretter d’une certaine façon, mais d’un autre côté, ça m’encourage à travailler dans le sens d’une non peoplisation du festival. Nous nous adressons aux habitants de Seine-Saint-Denis, l’enjeu est d’en faire de vrais festivaliers. Et étant donné les difficultés de déplacement au sein même de leur propre département, c’est un véritable enjeu. On les repère, ces vrais festivaliers, il y en a. Les gens, on les mobilise un par un, chaque année et tout au long de l’année.

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