Le journal d’un cinéphile (4)

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Le DVD d’un chef d’œuvre japonais de 1959, les polémiques des César, les Oscars, Éperdument et Saint-Amour : c’est le journal d’un cinéphile de Jérémy Sibony.

SpotlightD’accord, ils ont réussi à ne pas élire The Revenant qui aurait été l’un des plus beaux films oscarisés (trois oscars quand même, dont meilleur réalisateur et meilleur acteur, plus qu’un lot de consolation). Mais le choix de Spotlight est quand même une bonne nouvelle. Déjà parce que c’est un bon film (et on a vu, avec les César, que cela ne va pas toujours de soi), surtout parce que cela récompense un film adulte, sobre, bien écrit et très bien joué. Un film héritier du cinéma engagé des années 70, sans pathos, sans jeunisme, sans tics. Réjouissant !

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Feux dans la plaine

La sortie DVD de ce début d’année : Feux dans la plaine, le film de guerre choc de Kon Ichikawa (1959). Peut-être un peu moins connu que le beau plaidoyer pacifiste du même réalisateur, La Harpe de Birmanie, Feux dans la plaine en est la face B, sombre, tragique, violente. Une poignée de soldats japonais perdus et fanatisés doivent « tenir » une île de l’Océan Pacifique alors que les Américains débarquent. Si La Harpe de Birmanie dénonçaient les horreurs de la guerre en leur opposant un reste d’humanité, Feux dans la plaine est un film sans lumière ni espoir. Juste le massacre d’hommes par d’autres hommes, un carnage monstrueux et absurde.

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Il est évident que le très beau film de Clint Eastwood, Lettres d’Iwo Jima, s’est largement inspiré du film de Kon Ichikawa. Il est aussi évident que Feux dans la plaine reste un chef d’œuvre du genre, insurpassable. Un des plus grands films de guerre jamais réalisés, ici ni héroïsme ni grandiloquence. Juste des hommes qui s’entre-dévorent…. littéralement.

479468Saint Amour et Éperdument : deux preuves que la France possède de fabuleux acteurs et des réalisateurs pas toujours à la hauteur.

Reçu mention passable : Saint-Amour du duo Kervern/Delépine. C’est un vrai bonheur d’admirer le duo Poelvoorde/Depardieu : personne ne tente de voler la scène de l’autre, chacun sert la scène, dommage qu’au fil du film cette subtilité soit gâchée par la poésie à deux sous du duo grolandais. De ces deux là on attend plus. Leur filmo est intéressante, mais on attend toujours le grand film qu’Aaltra promettait.

18391106On n’attendra rien de Philippe Godeau qui se ramasse complétement avec Éperdument ce qui est un petit exploit vu le talent de Guillaume Gallienne et d’Adèle Exarchopoulos (qui est tout simplement impressionnante). Avec elle, on a l’impression que chaque scène, ( même dans les films les moins intéressants), est tirée d’un film de Pialat. Un exploit quand c’est tourné par Godeau qui fait le choix imbécile de ne rien dire du passé de la prisonnière… Le film, inspiré de la relation entre celle qui joua l’appât du gang des barbares (le massacre antisémite d’Ilan Halimi au nom de préjugés sur les juifs, fait divers qui semble décidemment gêner les professionnels de la bonne conscience) tait la nature du crime commis. Sans le contexte, le film est une énième niaiserie sur l’amour impossible et la société. Si on adapte un fait divers, on affronte tout le fait divers. Moralement douteux, le procédé est un suicide cinématographique, car, à une relation ambiguë entre une jeune manipulatrice stupide et un représentant de la République en crise, aurait donné au film un enjeu, une épaisseur. N’est pas Tavernier qui veut, on se souvient de Marie Gillain dans L’Appât, monstrueuse d’inconscience dans un film osé et glaçant.

Eperdument

Pour répondre à la question de Guillaume Gallienne : oui, le choix de Fatima comme césar du meilleur film est avant tout un choix politique des votants, inquiets de la montée du FN sûrement. Gallienne n’a pas vu le film ? Il est à parier que beaucoup de votants non plus (mais moi, si). Sinon, comment expliquer un tel choix ? Fatima meilleur film, c’est mignon, le film est plein de bonnes intentions et Philippe Faucon doit être un gars super sympa mais son film est sans intérêt. Récompenser Fatima, c’est élire La chanson des enfoirés meilleur disque de l’histoire du rock.

489736En revanche, rappelons à Guillaume Gallienne que son film a été aussi multi-césarisé pour des raisons qui restent à définir. Si Les garçons et Guillaume, à table est un bon film, incomparablement meilleur que Fatima, il a probablement fait une razzia sur les césars grâce à la solide réputation de connard mégalo que le formidable Abdelatif Kechiche s’est forgé. Mais La vie d’Adèle le méritait cette année-là…

20615212Mais si le césar de Les garçons et Guillaume à table était une surprise, celui de Fatima est une injustice.

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