Ave César des frères Coen: la dernière séance

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Il faut toujours un peu de temps pour savoir si un film des frères Coen est un « petit » ou un « grand ». Fargo reçut des critiques favorables mais mesurées lors de son passage à Cannes. Lors de sa sortie en septembre 1996, les mêmes critiques s’inclinaient devant le chef d’œuvre. Avant de devenir un film culte, The Big Lebowski sortit en France sous l’air du « petit divertissement sympa » que l’on réserve aux films de genre en général et aux comédies en particulier. Parfois, le temps semble relativiser la qualité du film : The Barber n’aura pas tenu la distance. Pour Intolérable cruauté ou Ladykillers le temps ne changea rien à la déception, les films étaient ratés. Et A Serious Man, l’un de leurs meilleurs films ? On parlera de film maudit…

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Ave César  n’est pas un chef d’œuvre, pas un film maudit, pas une de leurs œuvres majeures. Un film bancal, sans véritable enjeu dramatique apparent. Pas non plus un film raté, un film qui dénoterait dans l’impressionnante filmographie des rois du cinéma semi-indépendant américain. Étrange objet que ce dernier film, plus amusant que drôle, une comédie qui évoluerait au rythme d’un vieux film noir et qui laisse poindre derrière son apparente superficialité une atmosphère vaguement angoissante. Le film fait passer « un bon moment » (l’alpha et l’oméga de la critique décomplexée) et pourtant on en sort un peu triste, un drôle d’arrière-goût dans la bouche. Comme lorsque se termina le dernier western de la dernière émission de la Dernière séance

Le scénario ressemble à la visite d’un vieux studio où le spectateur passe d’un univers à l’autre : le tournage d’un péplum sur le christ dont le héros est kidnappé par des scénaristes communistes, d’improbables westerns où évolue un jeune premier obsédé du lasso, la comédie romantique où l’on recase le garçon vacher en Cary Grant, une comédie musicale qui ressemble à une métaphore de relations homosexuelles. La séquence est si réussie, kitsch et virtuose, qu’elle pourrait figurer dans The Celluloïd Closet avec les véritables séquences de contrebandiers où les cinéastes s’amusaient à placer des allusions politiques, homosexuelles et autres, cachées dans le cinéma de genre. Derrière tout cela, un homme et son chapeau. Le directeur des studios, le seul héros véritable de ce monde factice, mi-homme, mi-Bogart. Celui qui tente de tout régler, qui se charge du sale boulot pour que l’usine à rêve continue de fournir. L’intelligence des frères Coen est de ne jamais mépriser ce cinéma d’un autre temps.

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Mais le film n’est pas qu’un hommage à l’âge d’or hollywoodien. Derrière l’artifice, derrière l’entertainment, il y a cette musique des frères Coen qui distille un léger sentiment d’angoisse ou au moins de mélancolie. Le monde de carton-pâte des studios rend la vie plus supportable aux spectateurs faussement naïfs. L’acteur a une mission, le cinéaste a une mission : le directeur y croit dur comme fer. Rugueux, impitoyable et prêt à presque tout, Josh Brolin incarne parfaitement cet idéaliste solitaire que le film des frères Coen peut faire exister à la fois dans la « réalité » et dans la fiction à laquelle nous assistons… Entretenir l’illusion, make them laugh comme le chantait Donald O’Connor dans Chantons sous la pluie, la mission est sacrée.

L’illusion, voilà le grand thème du film. La foi en Hollywood, en ses héros du grand écran (George Clooney hilarant, en sous Gary Cooper content de lui) mais aussi la foi en un avenir radieux, en Karl Marx. Tout n’est qu’utopie. Des scénaristes communistes imaginent un kidnapping mais seront punis pour avoir confondu rêve et réalité. Dérisoires, les lendemains qui chantent étaient aussi en carton-pâte.

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Un grand réalisateur tentant de garder son calme face à la nullité de son acteur, un privé embauché pour être monsieur tout le monde (et qui, lui, joue remarquablement son rôle), la rencontre arrangée entre deux jeunes stars : au premier abord, Ave César semble parfois accumuler gratuitement les apparitions : Tilda Swinton, Scarlett Johansson, Jonah Hill, au détriment d’un vrai fil narratif. C’est avant tout une façon pour les réalisateurs de faire référence au seul genre absent du film : le film noir. L’intrigue n’est pourtant pas si complexe, mais le montage rappelle celui de grands classiques comme le Faucon Maltais (où le faucon à retrouver serait l’innocence) ou Le Grand Sommeil (on s’étonnera pourtant de l’absence de grand rôle féminin). Film noir, comédie burlesque, comédie musicale et même film d’espionnage : Ave César est tout cela à la fois sans jamais s’attacher à un seul genre. Un film de genreS.

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Si ce choix narratif casse un peu le rythme du film, il permet aussi de préserver sa fantaisie et son originalité mais aussi de distiller petit à petit un léger sentiment de malaise. L’impression d’être un peu perdu dans ce trop-plein de cinéma, de détails, de références est renforcée par une mise en scène d’une absolue maîtrise. Pièces trop grandes, cadre trop petit, centurion au milieu d’une réunion clandestine du parti communiste : chez les frères Coen, il y a toujours quelque chose qui cloche dans le plan ou dans la scène.

Au fur et à mesure que les séquences se succèdent, parfois de façon très artificielle, la fantaisie fait place à la nostalgie, voire à l’angoisse quand un sous-marin soviétique sort de l’eau comme la baleine de Jonas, ou lorsqu’on tend au directeur une photographie d’une explosion nucléaire…  Hors-champ, la réalité est angoissante, incertaine. Hollywood vu par les frères Coen est un monde clos, qu’il faut préserver de l’extérieur, pour le bonheur même des spectateurs, absents du film mais seule véritable préoccupation du héros. Fiction et réalité se mêlent : le centurion qui se croyait invincible est touché par la grâce. Nous ne savons plus s’il s’agit du personnage ou de l’acteur quand, pour la première fois, bouleversé, son regard vide s’illumine. Tout se confond, l’illusion est parfaite…

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Commencé comme une ode au cinéma, Ave César est une comédie faussement légère sur ces années où Hollywood réussissait à feindre encore l’innocence. Anachroniques et décalés les frères Coen ne révolutionnent ni le cinéma, ni leur propre filmographie. Ave César n’est « qu’une petite comédie », aussi mélancolique que drôle, qui s’adresse à tous ceux qui ne peuvent entendre le générique de La dernière séance sans ressentir une pointe de tristesse… Make ’em laugh


Ave César
– Durée : 1h40 – États-Unis – Réalisé, écrit, monté par Joel et Ethan Coen
– Directeur de la photographie : Roger Deakins – Avec : Josh Brolin, George Clooney, Alden Ehrenreich, Scarlett Johansson, Ralph Fiennes, Tilda Swinton, Jonah Hill, Channing Tatum, Frances McDormand, Christophe Lambert

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