Arno Bertina, Amaury da Cunha (Photo-graphies)

© Amaury da Cunha
© Amaury da Cunha

Le fait d’avoir découvert cette photographie exposée dans une abbaye bénédictine a-t-il aiguillonné mon regard ? Peut-être pas ; découverte dans le métro parisien, ou en 4 x 3 dans la zone commerciale de Draguignan – c’est un exemple – j’aurais pensé de la même façon au Christ montrant la plaie ouverte par la lance d’un soldat romain, ou à l’apôtre Thomas avançant un doigt effarouché pour éprouver la réalité de ce corps ressuscité. Mais en premier c’est l’image de saint Roch qui s’est imposée. Saint Roch montrant les plaies de ses cuisses, creusées par la peste, ses bubons – saint Roch qui n’avait rien d’un moine retiré au sein d’une abbaye puisqu’il s’engagea au contraire dans ce que son temps eut de plus catastrophique, en décidant de soigner les pestiférés. Il contractera la maladie lui-même, ce sont les bubons de la peste qu’il montre sur toutes les peintures censées le représenter. Ce qui le désigne est ce qui le tue.

Sur cette photographie d’Amaury da Cunha, un index pointe un genou. Le geste est le même que dans toute la peinture des seizième, dix-septième et dix-huitième siècle : indiquer un corps.

Si l’histoire de Diane et Actéon a connu cette fortune auprès des peintres (de Titien à Jean-Michel Alberola), c’est qu’elle met en scène la puissance dévoilante d’un regard, sa force érotique. Voir c’est déflorer (Diane). Ce doigt de saint Roch a la même force : il indique l’épaisseur d’un corps (une maladie et une santé), sa présence intimidante et le désir qu’il fait lever. La raideur du doigt.

C’est ce qui me fait aimer cette photo jusqu’au vertige : le froid et l’humide (la mort ?) s’y trouvent inextricablement contemporains de la vie qui frissonne et se réaffirme dans ce frisson, dans ces brins d’herbe collés.

Le doigt de saint Roch, indique d’abord la nature périssable des corps (dans le cas des bubons du pestiféré). Il est éminemment judéo-chrétien. Je soupçonne les peintres de tenir un double discours, en le peignant, mais enfin.

Le doigt de cette photo, qu’indique-t-il, lui ? Rien, semble-t-il, ou seulement cette vie rose, frémissante. On suit le doigt, son autorité, on parcourt la chair rose et son frisson, à la recherche de quelque chose. Rien n’est là, donc tout est là.

Arno Bertina

© Amaury da Cunha
© Amaury da Cunha