Les coulisses (17) de la rédaction et l’abécédaire de Johan Faerber

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Cette semaine, Diacritik a parlé BD, Deleuze, littérature ; évoqué les polémiques pré-Angoulême ; fait la cuisine avec Desproges ; conduit ses lecteurs à Lille en photographies ; parlé du silence du monde, de sexe et pouvoir en littérature, de musique avec Daughter, d’ours qui sont des écrivains comme les autres, de murs parisiens ivres et rimbaldiens, de blasphème, de désir et inconnu dans une nouvelle page du journal d’Olivier Steiner. Et rendu un hommage en plusieurs volets à Ettore Scola.

Et pour ces dix-septièmes coulisses, c’est Johan Faerber qui s’effeuille en un abécédaire littéraire et « ymmodeste » :

Johan Faerber de plusieurs A à quelques Z :

A comme Albertine. C’est, de nul doute, le personnage que je préfère en Littérature, de loin le plus absent de tous, de loin le plus charnel de Proust à mesure qu’elle se fait de plus en plus spectrale et évanescente. Albertine, dans Le Temps retrouvé, ne devient d’ailleurs elle-même plus qu’une idée dans sa résonance la plus sensible, à savoir un sentiment.
v_2707302430Un jour que je conversais avec Robbe-Grillet (ce fut le seul), il me livra une brillante théorie dont il a toujours eu le secret : selon l’ineffable romancier des Gommes, Albertine aurait été tuée par le Narrateur mais il ne se souviendrait plus de son crime. Un trou d’ombre aurait creusé sa mémoire et le récit. Il y aurait au cœur de La Recherche une tache aveugle qui ne serait guère éloignée de celle qui traverse de son absence mate la conscience désastrée de Mathias, le vendeur de montres, perdu de solitude dans l’île hostile du Voyeur.

J’aurais pu écrire aussi : A comme Agamben, Giorgio Agamben, le prince des philosophes. La lecture de Stanze (en particulier l’article si lumineux sur Saussure) et de Ce qui reste d’Auschwitz (sur l’archive et le témoin) demeurent des instants où la pensée devient une présence à soi. Parfois, on pourrait lui reprocher le dandysme de son écriture, son art de l’allusion comme on disparaît à la lisière parfois de ses propres gestes mais il demeure le plus accompli de nos prétendants à la philosophie.

B comme Barthes, Roland Barthes. De loin, le critique littéraire que je lis sans répit, qui ne me déçoit jamais et qui porte, secrètement avec lui, non l’exigence d’une œuvre ou d’un impossible roman à venir, qui serait mort à la lisière d’un récit aux accents proustiens qui n’aurait su venir en lui. Mais un moraliste, mais une grande éthique de l’écriture, mais un sens aigu et intempérant de ce qui, dans l’écriture, met en jeu l’indépassable morale de toute forme. On a souvent mal lu Gide : seul Barthes a sans doute su le faire, habité d’une grâce où Gide n’est pas une œuvre mais une conduite morale devant l’écriture.

J’aurais pu écrire aussi : B comme Brut de Fabergé. Je ne sais pas pourquoi mais c’est, terrible, la première image qui est venue à me traverser l’esprit à l’énoncé du B. C’est l’horreur véritablement tenace de la publicité comme souvenir collectif, encore plus triste que les souvenirs personnels qui ne sont jamais la mesure de nos vies et qui disparaîtront plus vite que les slogans.

C comme cinéma. Je suis toujours impressionné par la puissance du cinéma à faire œuvre quand on soutient par ailleurs (toujours à tort) que la Littérature se tarit, n’a pas la puissance d’évocation, ne se tiendrait résolument pas dans la même force à faire récit. Comme si le cinéma se donnait comme le récit primitif de nos vies. De fait, le cinéma n’est pas l’art de l’image (la photo s’y tient déjà) mais l’art de faire oublier à l’écran l’image non dans un souci naturaliste mais pour dire combien le cinéma commence quand l’image n’y est plus.

J’aurais pu écrire aussi : C comme Catherine Deneuve, comme Cinéma. Ma mère me dit toujours que c’est une actrice spectrale parce qu’elle n’est pas passée par le théâtre et que, par ailleurs, elle s’y refuse diamétralement. Elle se tiendrait alors l’expression la plus pure de ce que serait le cinéma : le jeu d’une actrice sans les planches du théâtre. C’est une actrice qui fait écran.

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D comme Daney, Serge Daney. Nos vies sont finalement si lentes et si peu habitées de pensées que lorsqu’elle viennent à être déchirées d’une idée, c’est finalement un horizon nu et neuf qui s’ouvre. Chaque article de Daney produit cet effet à la fois par le caractère définitif qu’il porte en lui (il sait ce qu’il veut dire et comment une pensée l’obsède – ses articles ont tourné en lui avant qu’ils ne les écrivent) et par la ligne continue et sans trêve qui dessine, année après année, une vue sur le cinéma sans équivalent. Daney est sans conteste l’un des très grands penseurs de la fin du 20e siècle : quelqu’un qui aurait su écrire le cinéma avec les yeux de Walter Benjamin.

J’aurais pu écrire aussi : D comme Deleuze, Gilles, comme le père des Abécédaires. Que reste-t-il de Deleuze ? Avant tout peut-être une grande et aussi terrible question qui fait trembler en soi toutes les réponses possibles. De Deleuze, il demeure l’énergie, celle qui, au milieu de tout, le fait commencer à parler. Deleuze comme une philosophie in medias res : celle de la décision d’écrire.

J’aurais surtout pu écrire : De comme De Palma, Brian De Palma. Le cinéaste le plus accompli et le plus important du « Nouvel Hollywood » loin devant le pesant et ennuyeux Scorsese qui, toujours dans le film, hésite sur le film à faire. De Palma, c’est la grande idée que toutes nos images ont été dites, que tous les films ont été tournés, que nous sommes au milieu du monde comme les impossibles solitaires, comme ceux qu’une caméra voit toujours, que le monde n’existe plus hors de l’image : qu’une sortie hors du cinéma peut être rêvée par le cinéma. En ceci, la logique du remake qui est la sienne proclame exactement le haut vœu d’une défaisance du cinéma : sortir de lui, trouver son hors.

E comme Echenoz, Jean Echenoz. De loin, le romancier le plus éblouissant des 30 dernières années, celui qui, comme Agamben, porte le dandysme d’écrire au point d’incandescence où il vient à se confondre avec l’exigence la plus nue et la plus achevée. C’est peu de dire que la description du tremblement de terre dans Nous Trois demeure l’un des plus grands moments lus : comme si le verbe écrire trouvait son plein sens. On voudrait le qualifier mais comme ses personnages on ne sait pas quelle cravate lui faire porter : on voudrait alors dire qu’il est l’enfant nu de Flaubert et l’enfant rieur de Queneau.

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J’aurais pu écrire aussi : E comme E chez Perec. Cette lettre, a priori, n’y existe pas.

F comme Foucault, Michel Foucault. La France est traversée dans l’histoire de sa littérature d’hommes qui écrivent hors d’elle, comme portés par le style incomparable d’une pensée qui à chaque instant les excède et se donne dans le scintillement sec et classique d’une langue livrée à son plus haut degré d’achèvement. Il y a le Descartes du Discours de la méthode, le plus beau récit du 17e siècle. Il y a les descriptions du Pôle Nord par Bernardin de Saint-Pierre. Il y a Buffon. Il y a la folle phrase qui court sur la crête de chaque événement de Michelet. Il y a, splendide entre toutes, la phrase d’Elie Faure, ses nains de Vélasquez dits par Belmondo chez Godard. Et il y a Foucault : sans doute le 20e siècle n’a-t-il pas connu de plus grand styliste après Charles Péguy. Sa phrase est un cri qui revêt les oripeaux de l’élégance : il crie combien il veut faire apparaître le langage au monde, comme il veut désapprendre à l’idée le règne sommeillant de l’oubli pour venir la hisser dans la lumière conquérante d’une phrase qui, chantournée, la ferait surgir. Son plus beau livre est celui qui apparaît comme un visage de sable prêt à être effacé à chaque fois qu’on va pour le refermer.

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J’aurais pu écrire aussi : Femmes, Femmes, Femmes. Parfois, en prenant le métro, j’ai cette chanson de Serge Lama qui me revient en tête comme une épaisseur d’énigme. Je revois l’immonde coupe de cheveux de l’homme et je ne m’explique guère pourquoi je l’associe immédiatement à Julien Sorel, sans doute Napoléon n’est-il guère loin. Je n’ai pas le temps d’achever du désordre ses pensées que ma station est venue.

G jean-luc_godard_anna_karina_belmondo_film_pierrot-le-fou-1965comme Godard, Jean-Luc Godard. Du Godard des années 60, celui que je préfère avec les Histoire(s) du cinéma, je retiens la grande idée incandescente et romantique d’un film devenu tout entier poème : Godard, c’est l’image-poème, c’est une stase d’Absolu où le Cinéma parvient à lui-même pour devenir un art toujours autre. En cela, Godard se tient comme le plus romantique allemand de nos réalisateurs suisses. Godard est notre Hölderlin qui aurait troqué la folie et le silence pour l’image et le collage. C’est aussi le Rimbaud-Belmondo-Pierrot qui constitue ses plus beaux instants de cinéma, l’expression de leur vie la plus nue. Anna Karina y a, dans Pierrot le fou, un regard caméra plus beau que celui de Monika chez Bergman.

J’aurais pu écrire aussi : G comme Gatorade. Cette boisson a-t-elle disparu ou s’est-elle retranchée comme spécialisée en boisson énergétique pour sportifs ? Le débat est assez vain. En revanche, ce qui peut frapper, c’est combien l’écriture à contraintes débutée ici par Lettres est codée, est un appel de phrases, sait déjà ce que nous allons dire. La contrainte parle déjà avant nous : elle est à elle-même son propre discours. (De là, au cœur de cet Abécédaire, une distinction qui vient : la forme invente la parole ; la contrainte la fait bavarder. La contrainte bavarde en nous : elle fait tenir au langage une posture.). Depuis que j’ai commencé cet abécédaire, le Je me souviens de Perec s’invite. Il faudrait venir à parler du dialecte moderniste de Perec – avec ou sans boisson (Voir P de Perec ici même).

H comme H, la déesse H. Plus jeune (et encore maintenant, à savoir plus très jeune), je traquais avant tout la biographie sous la phrase. Chaque phrase est peut-être le tapis d’un secret mal caché ou camouflé à la hâte : on est toujours, nous autres lecteurs, comme cette voiture de flics qui passe à la fin de La Pute de la côte normande de Duras : on veut un peu de vie qui vient, de la vie qui passe au loin. Je me souviens ainsi de mon ardente déception à la lecture du fragment de Barthes dans son Roland Barthes sur la déesse H. Je ne comprenais rien. Je ne voyais pas ce qu’il voulait dire. Est-ce qu’il ne pouvait pas parler dans la transparence du langage ? On veut dans l’écriture des instants de soi, c’est-à-dire ces moments où ça montre.

J’aurais pu écrire aussi : H comme Hurlevent, Hauts de Hurlevent. Beaucoup de H, beaucoup de vent et des arbres noueux d’orages et de tempêtes. Curieusement, je décris plus le souvenir que j’ai du Téchiné que ma lecture du livre. Annie Ernaux a raison : « Toutes les images disparaîtront. »

I comme Adjani, Isabelle Adjani. L’incandescence d’une actrice portée à ce degré d’accomplissement inouï où le cinéma a déserté chez Adjani les plateaux pour venir se redire dans la vie. C’est une Garbo qui n’aurait pas renoncé à apparaître malgré elle dans une vie lancée dans le film de soi. De ses débuts, actrice hors du commun à la parfaite et exigeante carrière et puis, comme une grande lassitude du milieu et du cinéma, la carrière qui devient un effacement blanchotien et la grande parlure de l’absence. Adjani invente une coïncidence neuve : celle où l’actrice se vit hors de l’écran comme une image qui bouge.

Isabelle Adjani parHervé Guibert (1980, Jardin des plantes - Paris)
Isabelle Adjani parHervé Guibert (1980, Jardin des plantes – Paris)

I comme idoine. Ce que ce mot est bête, c’est proprement et aussi singulièrement terrifiant.

J comme Joyce, James Joyce. Les grands livres ont ceci de précieux qu’ils sont parfois ratés : ainsi se tiennent-ils au plus près de l’intimité du Désastre ou ont-ils retourné le Désastre en une intimité sans retour. Telle serait la loi fondatrice qui fait parcourir l’œuvre de Joyce, avide de réussite mais tenue d’échec. C’est un peut-être scandale pour ceux qui liront ceci et voudraient dire combien les œuvres de Joyce les ont soulevé mais Joyce écrit dans une curieuse lumière, celle de l’Irlande où qu’il soit en Europe. C’est la lumière de Dublin quand il écrit à Trieste. Il a oublié l’Autriche. Il a oublié le Corso Italia qui, entre deux rangées d’immeubles droits comme des montagnes noires du Tyrol, montre l’Adriatique tourmentée de bleu. Ulysse est le grand livre fantôme du livre qu’il voudrait être, une réécriture de L’Odyssée qui ne prend pas. Une réécriture qui avance sur la crête de ce qu’elle n’accomplit pas, comme Molly qui dans son lit se lamente. Joyce, c’est déjà, dans chaque phrase qui ne se dit pas, l’ombre de Beckett. C’est l’échec – et l’écriture flamboyante de cet échec.

J’aurais pu écrire aussi : J comme Jokari. Ce mot m’a toujours fasciné : je ne sais pas ce que c’est. Et je n’ai aucune curiosité pour aller en chercher le sens dans le dictionnaire. J’ai fait le pari du signifiant pur : c’est toujours enthousiasmant de savoir que dans la langue, au quotidien, des signifiants se promènent sans laisse.

K comme Joseph K. Le seul personnage du 20e siècle.

 J’aurais pu écrire aussi : K comme Kafka, Franz Kafka. Le seul diariste du 20e siècle.

L comme Littérature. C’est à se demander quand on parviendra enfin à comprendre que d’un accident de la matière (le langage) a pu naître quelque chose (le récit) qui désespérément cherche toujours à retourner à la matière (le monde) : à être dans la matière.

La littérature comme langage n’existe pas.

J’aurais pu écrire aussi : L comme Langage. La Littérature en est son absolue négation, son désir infranchissable de sortie, le vœu absolu de sa défaisance. Rien de plus opposé à un écrivain que le langage : le Poème dit l’intimité de ce permanent défi et désaveu.

M comme Michon, Pierre Michon. François Bon l’a dit avec lumière : Michon, c’est le patron, avec un sens de l’homéotéleute qui n’appartient qu’à lui. De Michon, on veut sans doute faire un trop classique, un homme de la prose redevenue alexandrin contre la barbarie bègue et rutilante de tous les formalismes, la réponse apaisée et morale aux égarements du « Nouveau Roman ». Pierre Michon n’est pas notre planche de salut, l’antidote et la sortie du labyrinthe aux égarements d’une supposée écriture pour l’écriture. C’est, à l’évidence, un contresens parfait et une vision parfaitement réactionnaire. Michon ne se dialectise pas à la période qui le précède, il n’y répond pas, il ne la conteste pas : il parle depuis elle, il la prolonge, il vit dans la prose effondrée, dans ce constant effondrement. Michon, c’est notre plus grand Moderne parce qu’il sait que la modernité n’est désormais plus pour nous qu’une rumeur.

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J’aurais pu écrire aussi : M comme Le Crime de Buzon de François Bon, parce qu’il y a un M dans le mot de crime. Sans doute aucun un des plus beaux romans jamais écrits : la langue comme un cristal de douleur.

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N comme Nancy, Jean-Luc. J’ai presque honte de l’avouer mais la lecture de Nancy me procure un sentiment rare parce qu’unique : je lis : je suis dans l’intensité de la lecture : j’annote mais, après avoir refermé le livre qui, souvent, m’a pourtant enthousiasmé au plus vif (en particulier L’Oubli de la philosophie et Au fond des images), je peine pourtant à me souvenir d’une quelconque idée qui viendrait se détacher en moi hors du précisément quelconque. Il ne me reste alors plus qu’une buée de langage, la vapeur d’une idée.

J’aurais pu écrire aussi : N comme je n’aime pas les abécédaires. (Il y a encore un peu de M ici, à l’entendre).

O comme Ollier, Claude Ollier. De loin, l’un des auteurs parmi les plus importants du siècle dernier, l’héritier solaire et taiseux de Michaux, Saint John Perse, Segalen au cœur d’une prose qui dit le grand Poème des hommes jeté dans la rudesse et la merveille d’un monde dont la géographie est notre grand Devenir. Le temps ne nous appartient plus mais la Géographie est encore la grande somme du Désir qui peut étreindre chacun. D’Ollier, je garde beaucoup de livres autour de moi mais emporte toujours en voyage pour relecture Cahier des fleurs et des fracas : on ne sait pas ce qu’est le texte : est-il l’intense poème advenu, c’est-à-dire le conte fantastique de toutes nos existences ? L’enfance retrouvée, sans doute.

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J’aurais pu écrire aussi : O comme Orwell, George Orwell. Si le nom d’un auteur pouvait se donner comme celui d’un permanent calvaire pour son lecteur, nul doute aucun que George Orwell gagnerait haut la main cet odieux concours que nous aurions eu la cruauté d’inventer pour lui. Il incarne une horreur intransigeante dans laquelle, hélas, beaucoup se complaisent : le récit comme réponse à des questions médiatiques. Pourquoi vouloir faire tenir un récit sur un discours ? On ne précède jamais sa propre parole à moins de ne rien pouvoir dire.

P comme Perec, Georges Perec. M’étant repris à plusieurs fois, harassé, je ne suis vraiment jamais parvenu à le lire. Les Choses m’ennuient, La Vie mode d’emploi m’assomme, La Disparition m’agace, W ou le souvenir d’enfance me fait bailler et, au triomphe de l’ennui serein, Je me souviens ne m’a rien laissé d’impérissable. Parce qu’à la vérité, Perec est arrivé trop tard : il n’est pas un moderne mais il parle la modernité. Il écrit dans une langue déjà constituée avant lui : il parle la modernité comme un idiolecte, comme si elle était une langue, le dialecte du monde neuf. Perec n’invente rien, il récite tout, avec un cependant certain talent comme certains acteurs. – Pire que tout : c’est un citadin de l’écriture : il lit tous les livres hors de toute lettre.

J’aurais pu écrire aussi : P comme Prince. Il existe une Odyssée de Prince dans les années 1980 qui ne s’est toujours pas achevée, celle d’un homme perdu de solitude, dans le sous-sol de cette maison face aux Lacs qui, chaque nuit, invente une mélodie. L’homme est seul. Il réinvente toutes les décidément mélodies possibles. Il restructure la pop par grands ensembles. Il est à chaque album chaque fois autre. Et puis, sur sa propre scène, il disparaît : il est encore ici sans y être. Il est un modèle de modestie, de morale et de travail : le biographe acharné de sa propre absence, l’impossible prince et prétendant à sa propre vie.

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Q comme Quignard, Pascal Quignard. Un souvenir de Pascal Quignard, un soir près de la cheminée comme un nu et sombre détail d’un tableau de Georges de La Tour qu’il affectionne tant – j’ai inventé l’image, évidemment. (Il ne faut jamais rien dire).

J’aurais pu écrire aussi : Q comme Queneau, Raymond Queneau. Voir le Z de Zazie. – Ici, par le renvoi, se met également en place le désir d’une contrainte qui n’exprime qu’une chose : la conjuration du Néant et de la Vanité qui guette tout geste d’écrire.

R comme Robbe-Grillet, Alain Robbe-Grillet. De loin, l’un des écrivains que je préfère parce que toujours son image même à la lecture se donne comme labyrinthique et insaisissable. Robbe-Grillet est formaliste (il est d’ailleurs le seul par l’acharnement du répétitif à inventer une forme au 20e siècle). Robbe-Grillet est l’homme du récit devenu poème (la répétition, début de tout poème pour feu Jakobson). Robbe-Grillet ne parle jamais de lui (pas d’auteur plus retiré de toute biographie). Robbe-Grillet ne parle que de lui (pas d’œuvre plus autobiographique). Robbe-Grillet se donne comme le chantre de l’hyperréalisme (pas de description plus précise et pointilleuse). Robbe-Grillet se donne comme le chantre de l’accomplissement onirique du récit (pas de description plus fantasmée). Il est, ces quelques derniers temps après l’ivresse des années 60 et 70, tombé quelque dans un oubli injuste : le rire de Robbe-Grillet ne doit pas cacher la profonde réparation qu’une telle œuvre exige.

J’aurais pu écrire aussi : R comme réticence. Chaque phrase qui, comme ici, quitte la stricte sphère de la critique et de l’idée, c’est-à-dire de ce qui fait tenir la phrase depuis sa somme à dire, s’accompagne d’une doublure sombre, celle de la réticence. S’engager trop avant dans la phrase, s’exposer, lever le tapis de la phrase pour lui faire dire ce que nous sommes, devenir objet et sujet : ce sont les nœuds inextricables de la réticence à dire. Toutes les phrases seront ici dédoublées de leur volonté de non-dire.

S comme Savitzkaya, Eugène Savitzkaya. Le père unanime de notre littérature contemporaine, son inventeur lumineux, l’homme qui a fait revenir la Littérature quand plus personne n’osait, à tort, croire qu’elle serait de nouveau un jour le récit intempérant de tous les morts qu’en nous nous portons. De Mentir jusqu’à La Disparition de Maman et Fraudeur en passant par l’éblouissant Jeune Homme trop gros, Savitzkaya nous donne un rêve de matière : Michon disait de Proust qu’il avait de la poussière de son temps fait un marbre. Savitzkaya a accompli ce geste et l’accomplit encore dans le temps de nos vivres.

Eugène Savitzkaya par Hervé Guibert
Eugène Savitzkaya par Hervé Guibert

J’aurais pu écrire aussi : S comme Simon, Claude Simon. L’emportement d’une phrase qui veut se traduire elle-même, être la céleste et si terrestre périphrase qui contournera les ruines pour retrouver sous le cheval mort du cavalier la palpitation grandissante des vies qui restent après toutes les guerres, toutes les familles et tous les hommes : tel est le réveil auquel appelle l’œuvre de Claude Simon.

(Une horreur aussi : le monnayage à son corps défendant dans le discours critique de Simon comme réponse salvatrice là encore aux égarements du Nouveau Roman comme s’il y avait des Nouveaux Romanciers et non pas un Nouveau Roman. Erreur, là encore, réactionnaire de lecture.)

T comme Tout Duras. Contrairement à une tenace pensée, l’histoire du 20e siècle en Littérature retiendra peu de noms en dépit de la toute fureur qui a conduit à en faire circuler. Si les bibliothèques s’embrasent d’un incendie tout alexandrin, deux noms pourraient être sauvés de l’oubli, comme les deux bornes intangibles de ce qui s’est accompli de plus haut moralement en littérature : Proust et Duras. Il faudrait repartir avec tout Duras comme une traversée du siècle des premiers romans aux accents d’Hemingway jusqu’à l’éclatement sans retour du vide que traverse Lol et jusqu’à cette parole traversée sans répit où la femme devient livre dans les années 80. Il faudrait relire encore tout Duras : c’est l’idée que la Littérature peut se tenir aux hommes comme la grande science morale du Vivant.

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J’aurais pu écrire aussi : T comme Trieste. C’est la ville traversée des vents, où, n’ayant rien à voir, désertée de grands monuments, mais habitée d’histoires, elle laisse chaque sujet qui y vient dans le pur désir d’un être-là : qu’est-ce qu’être vivant dans un lieu laissé à la disponibilité entière du Vivre ? C’est exactement ou à peu de choses près la question que je me pose toujours quand je descends acheter des fruits à la COOP du Campo San Giacomo.

U comme U-Turn en anglais. La perfection absolue du cratylisme, qui se donne comme l’équivalent du complotisme pour les linguistes.

J’aurais pu écrire aussi : U comme You en anglais. Émerveillement chaque fois de découvrir cette graphie dans les livrets de paroles de Prince – l’appel à l’autre sans s’embarrasser d’un trop de lettres.

V comme Vers. Unité de réflexion première de toute phrase. Quelqu’un qui fait vœu d’écrire attend l’enjambement comme le vœu du Poème. Il faut toujours faire tenir la phrase en soi comme si elle était une puissance plastique. Là se tient le sentiment premier. Le second serait d’admettre, à rebours, qu’il faut toujours accepter des phrases inutiles. Dans cet atermoiement se tient, effroyable, l’instant de l’écriture.

J’aurais pu écrire aussi : V comme V, la série. De loin la vie dans les lotissements de Los Angeles la plus sociologiquement effrayante quand j’avais une dizaine d’années où je voyais tous ces personnages attendre des extra-terrestres. De là, j’ai trouvé que la France était les États-Unis de l’Europe : une terre trop vaste, trop grande, perdue de paysans et abandonnée du même ennui. Des parkings, des supermarchés, beaucoup de vent sur des champs désertés de silhouettes. Nous sommes définitivement très américains.

W comme Benjamin, Walter Benjamin. À l’évidence, une des pensées parmi les plus fécondes et les plus denses du 20e siècle où, de l’image à la modernité, le monde résonne encore de son aura. Dans son plus beau livre, Survivance des lucioles (sans doute le plus important essai des années 00), Didi-Huberman donne une leçon de modestie magistrale, lit à même la phrase, la lecture au ras de phrase, le sens lumineux de Benjamin pour lui redonner l’intensité de l’épreuve pure du Sens, celle qui, au fond des années sombres, traque la lueur au cœur des ténèbres comme formule de notre contemporain : il faut « organiser le pessimisme ».

J’aurais pu écrire aussi : W comme Wittgenstein, Ludwig Wittgenstein. C’est un homme de peu de mots, un homme qui court l’espace avec trois phrases en autant de citations, c’est un homme qui a traversé l’existence avec trois images fixes de lui-même, peut-être moins. Sebald a écrit un magnifique scénario refusé, celui d’un téléfilm sur lui, le philosophe et son sac à dos, une suite de stases comme autant d’instants perdus, d’images qui ne se parlent pas, d’instants-poèmes où le philosophe est saisi à l’abrasif de sa vie : quand l’œuvre en lui persiste à se taire. Deleuze décidément se trompe : à W, il y a surtout Wittgenstein.

X comme exo-fictions parce qu’il y un X au cœur du mot. C’est notre nouveau roman néo-balzacien. C’est aussi terrible qu’horrible. Écrire autour d’une célébrité non pour en dire la vie biographique mais jouer la comédie de la modernité pour traquer les zones d’ombre, la montrer comme une figure absente à elle-même fait partie d’un nouveau folklore du moderne où l’on entend, sans avoir l’air d’y toucher, la vieille crécelle néo-balzacienne de la biographie, même trouée, comme continuité. C’est l’horreur médiatique portée à son sommet. On ne fait pas confiance à l’écriture : on attend déjà, dans la presse, le compte-rendu qui, repartant de la biographie, assure déjà d’un papier. C’est un absolu du Désastre : celui du degré moins un de l’écriture.

J’aurais pu écrire aussi : X non comme le sonnet de Mallarmé mais comme la croix que fit Rimbaud sur la littérature. Qu’est-ce qui a fait de cet homme le passant le plus considérable de la Littérature ?

Y comme Yves, d’Yves et Béatrice. Le manuel avec lequel j’ai appris à lire au CP : je me souviens d’une couverture avec des ballons de couleurs mais j’y repense sans nostalgie aucune, sans désir de rechercher la couverture même sur Internet (l’image n’est jamais la réponse à une énigme, Argento et Antonioni nous l’ont bien dit). Il faudrait toujours déjà la livrer à l’oubli sans répit.

J’aurais pu écrire aussi : Y comme Yahoo. Comme un nom aussi laid a-t-il pu prospérer ? Rien n’y est crédible, de ce redoublement de voyelle jusqu’à ce Y qui ne connote en rien la rudesse et l’efficacité technologiques. Sans doute faut-il y voir le cri du cow-boy parti sur son cheval toujours en ruades effrénées vers la conquête de l’Ouest. Parfois, il faut bien l’admettre, le signifiant est décevant.

Y comme Ymmodeste comme l’est cet Abécédaire.

 

Z comme Zazie. L’enfant tonitruante du monde, la fille naturelle de la modernité, l’enfant solitaire et joyeuse de la Littérature. On lit trop peu Queneau comme il devrait, je crois, l’être, à savoir comme cet encyclopédiste qui a compris que la Littérature était finie, qu’elle avait été une grande affaire un peu triste et que son cadavre nous appartenait désormais, jusqu’au rire.

J’aurais pu écrire aussi : Z comme Zucco. Notre héros moderne. Koltès a donné avec Roberto Zucco l’une des fables les plus vibrantes de l’héroïsme moderne : la pute affolée du Petit Chicago l’avait bien compris : Zucco est un Saint, il a le corps bientôt diaphane de l’ange, il est un martyr. Il est venu délivrer les hommes de leur malheur d’être homme. Ce Z du zigzag, des vies qui bifurquent est l’ultime lettre des vies qui ne s’achèvent ni se vivent jamais dans les lignes droites du Désir, toujours en avant de nous.

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