Sexe, pouvoir et littérature contemporaine

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« Pour certains, tout est politique ; pour d’autres, qui sont parfois les mêmes, l’érotique et le désir sont partout ». Jacques Dubois, bien connu de nos dialecteurs, le note à raison en avant-propos du volume qu’il coordonne, Sexe et pouvoir dans la prose française contemporaine, « ces deux mouvements de l’être, qui sont également régimes de sens » ne peuvent que dialoguer. Les apparier est une grille de lecture du champ littéraire contemporain, de ses tropismes comme de ses tensions, sous l’égide de Deleuze (tout désir est — et porte — une révolution) et de Foucault (La Volonté de savoir).

Pour analyser ces noces d’Eros et de Polis, le volume suit autant d’articles nommés « chapitres », sans doute parce que chacun dit un moment et un contexte et finit par former sinon un récit du moins une histoire littéraire : comment penser l’œuvre littéraire sans l’époque qui l’a vue naître, contre laquelle elle s’inscrit, bien souvent, la majorité des textes ici rassemblés ayant fait scandale en leur temps ?

41p-HP8c0nL._SX300_BO1,204,203,200_Du chapitre I, « 99, année érotique » de Karen Haddad au chapitre XV, « Staline et les Sex Pistols » de Laurent Demoulin, nous passons, chronologiquement, des Jeunes filles en fleurs de Proust au Limonov de Carrère, du début du XXe siècle aux premières années du XXIe, soit cent ans de littérature : ce parcours temporel dit beaucoup de l’évolution du rapport de notre société au sexe et au pouvoir, il met en valeur des perspectives, interroge la manière dont le roman a pu bouleverser et malmener certains contours, certaines frontières.

La littérature est un « sismographe », comme l’écrit André Breton dans Nadja, roman érotique et politique s’il en est, elle enregistre, mais elle n’est pas seulement une chambre d’échos. Elle interroge, souligne, ouvre vers des ailleurs et des lignes de fuite, et, bien souvent, dérange, quand ce qu’elle met en récit a une longueur d’avance sur les états de la société. Le corps est doublement son objet et son sujet, le corps désirant comme le corps social.

41t1S3lgIqL._SX328_BO1,204,203,200_C’est particulièrement prégnant dans le chapitre II, « A l’ombre des guillotines en fleurs » de Pascal Durand, fascinante et forte analyse de La Liberté ou l’amour ! de Robert Desnos (1927). Si le texte est moins connu que Nadja de Breton, justement, il est pourtant au service d’une révolution (textuelle, poétique, politique, sexuelle) dans laquelle « Marx ferait front commun avec Sade, Rimbaud et Freud », mettant à mal tous les conformismes (bourgeois, moraux et littéraires). Comme l’écrit Desnos, « l’imagination modifie l’histoire. Elle rectifie les bottins et la liste des familiers d’une ville, d’une rue, d’une maison et d’une femme ». Pris dans une « logique de l’errance, dans l’espace urbain et dans l’espace du fantasme », La Liberté ou l’amour ! — dès son titre slogan, « exclamation néo-jacobine » — joue de concaténations narratives, d’un intertexte constant, de référents journalistiques et littéraires, faisant de l’amour une puissance d’amplification des sens comme de déflagration, de « défiguration », un régime de la Terreur (« pour un révolutionnaire, il n’y a qu’un régime possible : / LA RÉVOLUTION / c’est-à-dire / LA TERREUR »).

Aragon est le sujet des deux articles suivants — La défense de l’infini comme Le Con d’Irène (1928) analysés par Jean-Pierre Bertrand (« la société comme bordel ») et Les Cloches de Bâle (1924), puis l’on redécouvre Bataille (Le Bleu du ciel), Drieu la Rochelle, Jean Genet et ses Pompes funèbres (1948), non plus sous l’angle d’une érotique de la perversion — certes présente — mais d’une logique de la subversion. Simone de Beauvoir (Les Mandarins) précède Pierre Klossowski (La Révocation de l’Édit de Nantes) dont Jacques Dubois explore l’intrigue érotique.

41PQ8eQj0cL._SX295_BO1,204,203,200_Danielle Bajomée consacre un article à L’Eté 80 de Marguerite Duras — « on écrit toujours sur le corps mort du monde » —, la manière dont ces textes (écrits pour Libération) composent un ensemble « hybride, au régime indécidable, sans principe de centralité, qui décloisonne et entrecroise les catégories », ni totalement journalisme ni vraiment littérature, et en ce sens répondant pleinement à la poétique durassienne du « écrire ce n’est pas raconter des histoires. C’est raconter tout à la fois. C’est raconter une histoire et l’absence de cette histoire ».
Durant un été, en « je », Duras se saisit d’événements collectifs, mondiaux et, dans cette sérialité, noue général et intime, petits faits vrais et départs de récits, dans un montage proprement cinématographique, explorant son « égarement dans le réel », selon une double polarité, érotique et politique, dont seul ce « journal de la mer et du temps » pouvait accueillir les tensions. « L’été 80 est devenu maintenant le seul journal de ma vie. Celui de ma perdition près de la mer dans le mauvais été de 1980 » (La Vie matérielle).

Le feuilleté chronologique se poursuit avec Jacques Chessex (Judas le transparent), Houellebecq (Extension du domaine de la lutte), Claude Simon (Le Jardin des plantes) et bascule dans le XXIe siècle avec Annie Ernaux (Les Années) et Emmanuel Carrère (Limonov). L’ensemble de ces études compose un volume passionnant, dont la lecture provoque l’envie irrépressible de se replonger dans les textes, de les lire ou relire en regard de ces analyses qui, toutes, illustrent et célèbrent la puissance subversive de la littérature, sa capacité à bouger les lignes qu’elles soient sociales, politiques ou sexuelles.

Sexe et pouvoir dans la prose française contemporaine, sous la direction de Jacques Dubois, Presses universitaires de Liège, « Situations », 2015, 223 p., 24 € 30

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