Le grand entretien : Le Chant du monstre

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Depuis son premier numéro, la revue Le Chant du monstre poursuit des principes esthétiques comme littéraires, les incarne numéro après numéro, ne cédant rien aux impulsions de départ, n’opérant une mue que pour mieux poursuivre le credo de départ : abolir les « frontières » et « lisières » entre la littérature (dans tous ses genres, roman, poésie, théâtre) et le dessin, accompagner ceux qui risquent et tentent dans le champ du contemporain, faire montre de curiosité comme d’exigence, être un laboratoire et un espace ouvert.

Le numéro 4 du Monstre vient se paraître, nouvelle réponse à son sous-titre double, « création littéraire et curiosités graphiques », qui est art poétique : lier, apparier et ouvrir à des pluriels. Dans ce numéro, le lecteur fidèle retrouvera le soin apporté au graphisme et aux dessins (jamais illustration mais texte à part entière), ou les six rubriques auxquelles il est habitué, comme un nouveau chapitre dans le récit que construisent, numéro après numéro, les trois créatrices de cet objet toujours aussi étonnant : Angélique Joyau, Céline Pévrier et Sophie Duc.

Dans ce numéro, Affinités électives — après Monsieur Toussaint Louverture, FMRK et les éditions Cambourakis, dans ses trois premiers opus — nous propose une rencontre avec Benoît Virot du Nouvel Attila, retraçant « l’épopée attilesque », du trio à l’origine d’une revue littéraire à la maison d’édition actuelle, une décennie de passion du texte, de construction, mutations et expériences avec focale sur plusieurs textes qui jalonnent cette aventure : L’Ecorcobaliseur de Bérangère Cournut, Farigoule Bastard de Benoît Vincent, L’Invention des autres jours de Jean-Daniel Dupuy, Dans le tourbillon de José Antonio Labordeta, Le Paradis des autres de Joshua Cohen, Ariane dans le Labyrinthe de Philippe Bollondi et L’Interlocutrice de Geneviève Peigné.

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Dans Alchimie, texte et image sont mises en regard, mais pas seulement puisque le son entre lui aussi dans la danse, avec Alexandre Rivault et Gildas Secretin qui se livrent à une expérimentation graphique, traduire le son sur papier (Wotws) ou cia le projet poétique, spatial et bowiesque This is Major Tom To Ground Control de Véronique Béland et Chrystelle Bédard. Entre ondes radio venues du cosmos, texte aléatoire énoncé par une voix de synthèse et imprimé (dont l’incipit fut « le vide de la distance n’est nulle part ailleurs ») entrecoupé des silences éternels de ces espaces infini se compose un texte fragmenté, tendu vers une « suite » qui « se devine : elle est près de l’horizon du trou noir ». Une autre forme de chant du monstre, dont la revue offre un large extrait, avant sa publication, au printemps 2016, chez Sun / Sun.

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Dans Seul contre tous, Hugues Robert expose les principes qui organisent la librairie Charybde et son collectif : vendre de la fiction en la classant par éditeurs (et non ordre alphabétique) pour donner à voir la cohérence de catalogues, être un passeur de textes (dans l’espace de la librairie comme dans un blog aux choix assumés et magnifiquement défendus), animer des rencontres et des festivals. Par tous ces biais, il s’agit de faire de la librairie un espace au sens noble du terme comme du libraire autre chose qu’un vendeur ou un employé au service d’éditeurs, refuser le statut de distributeur pour ouvrir, faire découvrir et circuler les livres, entre « curiosité, humilité et guérilla collective ».

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La découverte se poursuit avec Ex qui ? (L’Enfant roi de Jean Forton), le Cabinet de curiosités (Daehyun Kim) et se ferme sur un long extrait (Parce que) de La Mèche d’Alban Lefranc, pièce de théâtre qui sera créée en 2017 (lire ici le long entretien qu’Alban Lefranc avait accordé à Diacritik).

En somme, ce numéro 4 du Chant du monstre poursuit une aventure singulière et remarquable, certes l’animal a fait « peau neuve », avec sa nouvelle identité graphique, mais ses « entrailles » sont les mêmes, la « bestiole » demeure un champ d’expérimentation à suivre et soutenir. Autant de raisons de tenter de cerner la genèse de cette aventure et ses mues à venir avec les trois femmes qui la mènent : Angélique Joyau, Céline Pévrier et Sophie Duc.

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Votre revue est née en novembre 2012. Du moins, c’est la date de parution du numéro 1. Quelles sont les origines du Chant du monstre, comment est née l’idée, les étapes jusqu’à la parution de ce premier numéro ?

Nous nous sommes rencontrées en 2011 alors que nous suivions une formation aux métiers de l’édition. Pour être tout à fait honnêtes, Le Chant du Monstre est né d’un exercice. Nous devions créer un concept éditorial, proposer ce qui pourrait être une nouvelle revue littéraire. Cet exercice imposé répondait, pour chacune d’entre nous à une envie profonde, mûrie depuis longtemps mais que nous n’avions pas eu encore l’occasion ni la possibilité de réaliser. Nous nous sommes donc lancées dans l’imagination et la conception de ce projet avec l’objectif, dès le départ, de dépasser les limites de l’exercice et de l’ancrer dans le réel, de le faire exister. A partir de ce moment-là, tout est allé très vite. Nous avions les mêmes envies, les mêmes exigences, souvent les mêmes modèles, qui nous inspiraient depuis longtemps, mais dont nous voulions aussi nous détacher, comme les revues Le Nouvel Attila ou Inculte.

Une fois que les bases du concept ont été posées, nous avons demandé à quelques graphistes de se joindre à nous parce que nous savions dès le départ que la forme donnée au projet serait primordiale. C’est là qu’Alexandre Rivault, avec qui nous travaillons toujours, a rejoint l’aventure. Il a tout de suite réussi à traduire graphiquement ce que nous avions imaginé. Dès la première maquette, pour laquelle il avait carte blanche, il a créé une identité graphique incroyable, qui répondait exactement, et même au-delà de ce que nous avions espéré, à l’esprit que nous voulions donner au projet : une identité graphique originale qui tout en étant très forte était avant tout au service des textes et des illustrations que nous souhaitions publier.

Nous avions le concept éditorial, l’identité graphique, le sommaire, ne restait plus qu’à convaincre les auteurs. Nous avons rencontré des auteurs qui pour nous étaient des références depuis plusieurs années, comme Claro, Sylvain Coher et Mathias Enard qui ont eu la générosité d’accepter de parrainer un projet qui n’existait pas encore, et des auteurs que nous venions de découvrir, comme Thomas Vinau et Pierre Terzian, à qui nous avons demandé, sans trop y croire, d’écrire pour nous, ce qu’ils ont accepté immédiatement. C’était excitant parce que tout réussissait. On ne trouvait pas de portes fermées. Restait encore à savoir comment tout cela allait pouvoir exister. C’est à ce moment qu’entrent en jeu les éditions Intervalles. Armand de Saint-Sauveur cherchait depuis quelque temps à ajouter une revue à son catalogue. Nous lui avons présenté le projet et il l’a accepté. Au bon endroit, au bon moment. Six mois après nos premières discussions, la revue allait exister.

L’idée originale est celle de trois femmes, Angélique Joyau, Céline Pévrier, Sophie Duc. Vous pourriez vous présenter, dire quel parcours vous a menées au Monstre ?

Nous venons toutes les trois d’univers différents et c’est sûrement ce qui fait que le travail est si simple entre nous, constamment enrichi par les références qui nous sont propres au départ et que nous nous faisons mutuellement découvrir.

Angélique Joyau : Je me suis tournée vers l’édition après avoir étudié à Sciences Po et fait une thèse en science politique. J’ai le parcours typique de beaucoup de littéraires contrariés, qui se sont assez lâchement laissés orienter dans une voie qu’ils n’ont pas vraiment choisie. Depuis le début des années 2000, je suivais avec attention le parcours des éditeurs indépendants qui ont émergé à cette période : le Nouvel Attila et Inculte que nous avons déjà mentionnés mais aussi Toussaint Louverture, les Prairies ordinaires, la Fabrique, Agone… Certains d’entre eux avaient à peine quelques années de plus que moi et avaient eu le courage, ou l’inconscience, de se lancer, avec trois francs et demi, dans des projets qui correspondaient exactement à ce que j’avais besoin de lire. Mais à cette époque, je surévaluais encore l’étanchéité des orientations prises et je ne voyais absolument pas comment rejoindre cette dynamique. La rencontre avec Céline et Sophie a, en quelques semaines, tout simplifié et tout accéléré : ce qui n’était qu’un lointain fantasme pouvait se concrétiser. Encore une fois, l’importance du bon endroit, du bon moment, et surtout des bonnes rencontres.

Céline Pévrier : L’édition s’est peu à peu immiscée dans ma vie. J’ai toujours travaillé autour de l’image. En accompagnant le Collectif Argos – réunissant photojournalistes et rédacteurs – , j’ai été amenée à décliner éditorialement le projet Réfugiés Climatiques dans différents lieux d’exposition, sur les murs des bâtiments, dans des publications presse et à participer à l’édition de l’ouvrage éponyme. En parallèle, j’ai co-créé la revue Zmâla, l’œil curieux, dédiée à la photographie contemporaine portée par les collectifs de photographes. Sans vraiment l’avoir décidé, ces projets ont aiguisé chez moi le goût de l’objet imprimé. Dès lors, je me suis attachée à ce qui fait récit et à trouver les formes éditoriales pour donner corps à ces récits. L’aventure a duré six ans et mon goût pour le documentaire s’est peu à peu ouvert à d’autres écritures plus poétiques. Puis, j’ai eu besoin de faire un pas de côté par rapport au monde de la photo, afin de ne plus réfléchir en terme de « milieux » mais laisser de la place à des formes et des récits qui pouvaient remettre en question les carcans du « genre ». J’ai rencontré Angélique et Sophie à cette période. Elles m’ont réconciliée avec la littérature, et nous avons décidé de jeter des passerelles avec l’illustration, le graphisme, la poésie. Pour (re-)découvrir que ces domaines sont extrêmement poreux et s’influencent mutuellement. Et que si nous faisions quelque chose ensemble – parce qu’on ferait quelque chose ensemble – le maître-mot serait l’hybridation. Le Chant du Monstre était né.

Sophie Duc : Je suis le « bébé » de la bande. Quand j’ai rencontré Céline et Angélique, j’avais 23 ans. Ma double licence en poche à 19 ans, j’avais laissé la fac derrière moi parce qu’un peu déçue du système universitaire où en lettres comme en anglais, on nous parlait comme à des futurs profs, même si ce n’était pas ce que nous voulions être. J’avais travaillé sur Sade et voulais continuer, et on m’avait gentiment suggéré de me rallier à quelque chose d’un peu plus sage. J’avais alors tenté le journalisme sans vraiment y croire, puis finalement tout arrêté pour travailler dans la restauration tout en écrivant – des chroniques parfois, des papiers aussi quelques fois pour parler du travail des copains street-artistes et performers, mais aussi un roman qui est aujourd’hui au fond d’un tiroir et qui y est bien – le temps d’y voir un peu plus clair. Je passais mon temps avec des grapheurs et des photographes pour qui j’étais modèle, et avec des théâtreux, vie avignonnaise oblige. Ça m’a permis de comprendre que je voulais bel et bien fabriquer des livres, faire partie de cette histoire, mais sans en être l’artiste. Être celle qui est dans l’ombre et qui met en valeur – du mieux qu’elle peut – le travail de quelqu’un d’autre. J’ai donc repris les chemins de l’école pour apprendre à le faire. Contrairement à la fac, et sûrement parce que je savais désormais où j’allais, j’ai rencontré les filles avec qui j’ai tout de suite eu envie d’avoir des projets, parce que nos idées se répondaient.

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Le numéro qui vient de paraître est le 4. Dans le texte inaugural vous parlez de « mue » de votre « animal », ajoutant que « les entrailles restent les mêmes ». Quelles sont les mutations principales du premier numéro à celui que nous découvrons aujourd’hui, selon vous ?

Ce numéro 4 était pour nous très particulier puisqu’il est le premier que nous réalisons après avoir quitté les éditions Intervalles qui nous avaient soutenues depuis le début. C’est donc le numéro de l’émancipation. Nous souhaitions marquer cette mue, graphiquement, de façon très claire. Cette nouvelle déclinaison graphique est plus assumée, moins propre, plus hybride également puisqu’elle est elle aussi le fruit d’une collaboration, entre Alexandre Rivault, notre graphiste de toujours et Gildas Secretin, dessinateur, peintre et graphiste. Nous ne sommes plus tout à fait les mêmes qu’il y a quatre ans, il est logique que la revue évolue et grandisse elle aussi.

Reprendre notre indépendance a changé beaucoup de choses. Même si nous étions éditorialement très libres chez Intervalles, nos choix étaient nécessairement soumis à validation. Désormais le Monstre ne dépend plus que de nous. Cette indépendance totale nous autorise tout, dans la limite de ce que nous pouvons nous offrir (la contrepartie de cette liberté étant bien sûr la précarité financière). Nous sommes donc libres de faire évoluer la revue, de tenter, mais aussi de nous planter, plus personne ne pouvant rattraper nos éventuelles bourdes.

Du premier numéro à celui qui vient de sortir, la ligne éditoriale est restée la même, axée sur l’hybridation des écritures et des modes d’expression artistiques. L’évolution de numéro en numéro se traduit par une plus grande liberté qui est essentiellement une plus grande prise de risque : une ouverture croissante à des univers, des artistes et des interlocuteurs provenant d’horizons artistiques, géographiques et disciplinaires variés, et un élargissement du champ des collaborations que nous initions. Au tout début, quelque peu tétanisées par le complexe du débutant, nous nous disions que jamais tel illustrateur américain ou telle peintre coréenne n’accepterait de confier ses images à une revue française à peine née dont ils n’avaient aucune chance d’avoir entendu parler. Dès le second numéro, nous avons pourtant lancé nos bouteilles à la mer, vers Anthony Goicolea. Qui a dit oui. Dans le numéro 3, c’est Keun Young Park et Etsuko Fukaya qui ont répondu à l’appel, puis enfin Moonassi dans le dernier. Il en va de même pour les « Alchimies », ces collaborations entre artistes que nous initions dans chaque numéro. Les deux Alchimies du numéro 1 ont été réalisées par des artistes qui se connaissaient et avaient l’habitude de travailler ensemble, ce qui est bien sûr la configuration idéale mais aussi la plus rare. Nous ne pouvions pas, pour la suite, et pour des raisons de confort, ne rechercher que des artistes qui se connaissaient, cela n’avait aucun sens. Dès le numéro 2 nous avons donc expérimenté l’alchimie à distance, entre les plasticiens avignonnais Simo Aagadi, Catherine Duchêne, Joann Fournier et l’écrivain haïtien Faubert Bolivar. A partir du 3 et jusqu’au 4, nous avons élargi les champs disciplinaires et les moyens d’expression. Nous avons pu ainsi publier le travail commun d’Adrien Altobelli et Laurent Derobert autour de la notion de « mathématiques existentielles ». Adrien, psychiatre, et Laurent, docteur en sciences économiques et chercheur au CNRS, interrogent notre rapport au monde sous forme algébrique et produisent des textes poétiques à partir d’équations mathématiques. Leur propos est de reconquérir, à l’aide de l’outil mathématique, des champs inexplorés de la conscience et des rapports humains. Dans le 4, nous avons continué à explorer la porosité existant entre l’art et les sciences à travers le travail commun de la plasticienne Véronique Béland et de la graphiste Crystèle Bédard autour de Major Tom. L’installation multimédia Major Tom est un générateur de texte aléatoire contrôlé par la réception et l’analyse d’ondes radio provenant du cosmos, reçues en temps réel par un radiotélescope de l’Observatoire de Paris. Les ondes sont transposées en fréquences audibles. Puis, le texte produit est progressivement récité par une voix de synthèse – dite la « voix de l’Univers » –, pour ensuite être imprimé en continu sur une imprimante matricielle. Leur intervention dans la revue était une carte blanche pour expérimenter la « mise en apesanteur » des phrases issues de l’installation en vue de la publication par sun/sun, au printemps 2016, de ce « recueil de poésie spatiale ».

L’objectif de toutes ces expériences n’est pas rechercher la difficulté, mais de ne pas se laisser freiner par elle.

A notre sens, une revue est un outil souple, mutant par essence, qui se doit d’évoluer en même temps que ses concepteurs et d’être constamment à l’écoute de ce qui émerge, de ce qui se tente. La mue va donc s’intensifier au-delà du numéro 4. Ce n’était qu’un avant-goût.
12027713_1073183079358718_3112853279280314690_nParmi les mues du Monstre, la création d’un label, Sun / Sun. Vous pouvez nous en dire plus ?

Céline : sun/sun est un label de création éditoriale que j’ai fondé en 2015. Le Chant du Monstre en a été l’étincelle. Les collaborations amorcées avec les auteurs des premiers numéros et notamment les « Alchimies » ont été une source d’inspiration. Avec sun/sun, je souhaite questionner le récit et le territoire sous toutes leurs formes, en investissant la porosité qui existe entre les genres. Avec l’aide de Laurent Onde, j’édite sous un même label littérature, photographie, poésie, graphisme, illustration, projets sonores, objets. La maison cherche à créer des livres ayant leur propre corporalité et édite aussi des objets éditoriaux qui font des ponts avec d’autres médiums (jeux de cartes, cartes, sérigraphies, vinyles). Ce label est donc riche de cette diversité et se réclame de ces inspirations multiples. Parmi les premiers ouvrages parus à l’automne 2015, se côtoient ainsi une carte poétique et graphique, un livre photo, un tarot-fiction et… Le Chant du Monstre. Pour prolonger un peu plus l’aventure, j’envisage avec Angélique et Sophie de développer la création littéraire au sein de sun/sun. C’est encore en travail, mais il y a de fortes chances qu’on retrouve parfois quelques auteurs du Chant du Monstre dans le catalogue sun/sun, tout ça est une continuité. Une idée : pourquoi pas traduire nos découvertes à l’étranger et envisager des co-éditions avec d’autres pays. Une autre manifestation de l’hybridation et de mes envies de jeter des ponts entre les pratiques.

Dans la dernière page de la revue, vous remerciez ceux qui « habitent » ce numéro. Le verbe est à souligner. En quoi habitent-ils ce numéro, pour vous ?

La revue est une maison, un toit temporaire pour les œuvres des auteurs. Par nos choix éditoriaux, et l’agencement des rubriques, nous insufflons une direction, une humeur, une couleur à chaque numéro. Nos graphistes Alexandre Rivault et Gildas Secretin ont confectionné un nouvel habit pour la revue, une nouvelle identité graphique, pour que la revue soit à l’image de ce que nous voulons créer. Les différentes personnes que nous remercions œuvrent à la construction de la maison Monstre. Mais c’est les productions des auteurs qui en constituent la chair, c’est par eux que nous articulons une pensée. Tous ceux qui « habitent la revue », sont ceux qui d’une manière ou d’une autre, font du Chant du Monstre une maison, une halte de passage, un lieu de ralliement. D’où le terme « habiter ». Nous pensons que la mutualisation des forces créatrices est une manière belle et efficace de résister.

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Si le 4 témoigne d’une évolution graphique, il y a des invariants. D’abord la structure de chaque numéro en 6 grandes catégories. La première, c’est « Affinités électives », un dossier fouillé sur une maison d’édition. Vous nous avez fait découvrir Monsieur Toussaint Louverture, FRMK, Cambourakis et, dans le 4, Le Nouvel Attila. Pourquoi ces choix ? Vous constituez une forme de bibliothèque idéale ? ce sont des éditeurs dont vous vous sentez proches ?

Ils sont tous à leur manière et pour des raisons différentes des éditeurs dont nous saluons le travail. Bien sûr, aimer un éditeur, c’est aimer un catalogue, donc oui, c’est une sorte de bibliothèque idéale… Mais pas seulement. Car des catalogues que nous aimons, il y en a d’autres : celui de Verticales, des éditions de l’Olivier en littérature étrangère, P.O.L., et tant d’autres qui frôlent souvent le sans-faute. Nous voulons aussi, dans ces entretiens, interroger des manières de travailler, nous intéresser au plus concret de leur métier d’éditeur. Comment se sont-ils lancés, comment parviennent-ils à durer ? Nous découvrons ainsi des trajectoires personnelles et professionnelles singulières, passionnantes, qui montrent une fois de plus qu’aucun mode d’emploi idéal n’existe. Le FRMK, dont nous avons parlé dans le numéro 2, fonctionne comme un label plus que comme une maison d’édition classique, sur un mode entièrement collectif, et existe depuis 20 ans alors que tout le monde jugeait leur projet suicidaire. Pour ne jamais renoncer à l’intransigeance et à l’exigence de leurs choix éditoriaux, ils se sont réinventés sans cesse à la fois dans leurs projets mais aussi au sein de leur organisation et ont pris le risque de tout remettre en question sans être sûrs de pouvoir s’en relever. Dans une toute autre perspective, nous avons également retracé le parcours de Monsieur Toussaint Louverture, qui a fait le choix inverse d’être seul maître à bord.

Nous souhaitons, à travers la restitution de ces trajectoires et la présentation de leurs catalogues, mettre en lumière ce métier d’éditeur indépendant à travers toute sa complexité, ses coups durs mais aussi ses coups de chance et surtout cette nécessité de se réinventer sans cesse.

Vous soulignez, dans le texte de présentation de Benoît Virot, cheville du Nouvel Attila, combien son travail a pu être un modèle ou une inspiration pour vous. Vous pouvez nous en dire plus ?

Lorsque nous nous sommes rencontrées, nous avons tout de suite constaté que nous avions, par delà nos différences de parcours, des références communes. Attila, revue et maison d’édition, en faisait partie. Nous y sommes venues chacune par des chemins qui nous étaient propres et qui se croisent plus qu’ils ne se confondent : la réflexion menée sur le dialogue texte/image au sein des romans, les auteurs étrangers qu’ils commençaient à publier ou les morts qu’ils ne cessaient de ressusciter. Ils faisaient partie, avec d’autres, comme Toussaint Louverture ou Inculte, des aventures éditoriales que nous suivions de près depuis leurs débuts dans les années 2000. Mais ce qui nous parlait très directement chez eux était leur dimension de laboratoire touche à tout, les grands écarts qu’ils n’hésitaient pas à faire, des morts aux vivants, du classicisme XIXèmiste aux écritures émergentes, des français aux étrangers, et, tout particulièrement au sein de la revue le Nouvel Attila, leur ouverture au dessin, au graphisme et à l’illustration. L’inspiration, pour nous, ne s’est pas traduite par une volonté d’imitation ou d’identification, mais comme un très salutaire appel d’air. Mûs par des questionnements qui croisaient les nôtres, ils s’étaient lancés sans être beaucoup plus armés que nous ne l’étions. Leur expérience a eu pour nous valeur de sésame : il était donc possible de se lancer dans un projet ambitieux avec trois kopecks en poche et sans appartenir à aucun sérail.
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Dans « Seul contre tous », c’est une focale sur un univers singulier. Vous nous avez présenté Fabrice Colin, Pierre Jourde, Laure Limongi, des écrivains. Dans le n°4, vous donnez la parole à un libraire, Hugues Robert. Pourquoi ce choix ?

Au départ, nous avions décidé pour cette rubrique de donner la parole à un acteur du monde du livre qui avait quelque chose à dire d’un peu différent de ce qu’on entend toujours, dans la bien-pensance de l’entre-soi intellectuel. Nous recherchions une parole qui se positionnerait à contre-courant des engouements et des détestations massifs. Nous ne savions encore pas que les premiers seraient tous des écrivains. Cela s’est trouvé comme cela parce que ces noms de la littérature, ces grands écrivains – on parlait de bibliothèque idéale, quel honneur de publier Pierre Jourde par exemple pour une toute jeune revue comme l’était la nôtre – nous semblaient être appropriés pour parler de ce que nous avions envie de lire dans la revue.

Lorsqu’est arrivé le numéro 4, il nous semblait important de rappeler aussi à quel point le libraire était important, et nous avons toujours aimé ce que Hugues Robert faisait de ce métier qui n’est pas le sien au départ. Cela nous permettait aussi de revenir à notre postulat de départ : que chaque personne de la chaîne du livre, de l’auteur, à l’éditeur, en passant par le diffuseur comme libraire, avait son importance. Leurs points de vue sur le métier sont à écouter pour comprendre ce qui se joue dans l’édition.

Ce qui frappe, et on le voit concrètement dans des rubriques comme « Alchimie » ou « Cabinet de curiosités », c’est combien vous privilégiez une approche centrée sur le dialogue, l’hybridation, les correspondances. Il vous semble que le monde culturel est trop cloisonné ? Que l’un des rôles d’une revue est d’être un « espace ouvert » (je reprends un de vos termes) mais aussi un lieu de croisements ?

Oui, nous sommes parfois agacées de voir à quel point il faut ranger les arts, et les livres dans certaines cases. Même s’il semblerait que les choses soient en train de changer et que peu à peu, on parvienne à raconter des histoires sans avoir à définir un genre bien existant. Mais c’est encore difficile. Même avec le Chant du Monstre qui, en effet, par sa liberté de revue, devrait être le meilleur moyen d’expérimenter les choses, d’être un laboratoire ouvert sur le monde et sur la création, on se heurte parfois à ce genre de définitions fermées sur elles-mêmes. Est-ce que nous sommes une revue littéraire ? Est-ce que nous sommes une revue graphique ? En fait, tout ça à la fois, et ni l’un ni l’autre. Ce qui nous définit, c’est le récit, l’envie de raconter des histoires, et de le faire avec une exigence et une « écriture » – qui peut être un trait, même le vocabulaire semble parfois manquer. L’hybridation, c’est ce que nous défendons depuis le début, pas pour nous donner un genre, ou nous démarquer, mais juste parce que c’est un moteur. La rencontre entre deux artistes, ou tout simplement entre deux genres littéraires, ou encore parce qu’un graphiste s’empare d’un texte et lui offre un nouveau sens… Cela fait naître de nouvelles œuvres, et de très belles choses lorsqu’on offre un bout de liberté – en leur enlevant cette contrainte inconsciente – à un artiste.
42_sunsun_chant du monstre_GON8010Vos choix, qu’il s’agisse des maisons d’édition dont vous explicitez les parcours, des dessinateurs ou plasticiens, des écrivains, sont pointus et privilégient une exigence, des laboratoires formels. Il est important pour vous d’être, aussi, ce guide vers des univers moins connus du grand public ?

En matière de création, chacun est libre de trouver le plaisir là où il le souhaite, puisque tout n’est question que d’émotion, justement. Nous ne revendiquons pas l’exigence pour l’exigence. Mais effectivement, nos choix sont souvent assez pointus, mais pourquoi faire une énième revue si ce n’est pour publier des auteurs dont les « voix » et/ou les traits sont moins connus du grand public ? Des œuvres qui ont autre chose à dire que ce qui est présenté ailleurs ? Pourtant le facteur de la notoriété acquise ou pas n’est pas déterminante. Ce qui nous intéresse, c’est une fois de plus, comment certaines paroles résonnent avec d’autres. Car ce n’est pas anodin de publier telle œuvre à côté de telle autre et c’est précisément cet endroit de résonance qui fait la particularité du Monstre. La notion de guide n’est peut-être pas la plus juste, car on se propose plus d’être des compagnons de route et de réflexion en proposant au grand public une autre articulation des pratiques qui révèlent un questionnement sur le monde actuel par le biais de la production artistique et littéraire.

Nous avons bien sûr à cœur de défendre des projets qui nous semblent audacieux, parce qu’un artiste qui se met en danger dans la création, c’est assez fascinant. Et ceux que nous publions sont des gens qui nous ont émues. Comme le disait Fabrice Colin qui avait vu assez juste, nous nous en remettons entièrement, « à l’instinct et au principe de jouissance – ce frisson de la moelle épinière si cher à Nabokov ». Il y a sûrement aussi l’envie de nous offrir à nous-mêmes et donc aux lecteurs une certaine émulation intellectuelle.
12391367_1075198975865393_3845687071317267731_nVous publiez aussi des textes inédits d’écrivains. Dans votre numéro 4, le long extrait d’une pièce d’Alban Lefranc, La Mèche. Sur chacune des couvertures du Monstre, une bouche ouverte, d’ailleurs et Alban Lefranc A14481est l’auteur de Si les bouches se ferment. Il devait presque nécessairement figurer dans vos pages. Plus sérieusement, qu’est-ce qui vous séduit dans son univers ?

L’une de nous souffre d’un sérieux fétichisme germano-centré. Plus sérieusement, il y a de multiples portes d’entrée dans l’univers d’Alban Lefranc, et encore une fois, même si nous n’avons pas forcément emprunté les mêmes, au même moment, nous nous sommes retrouvées autour de ce qui pour nous était le principal : la puissance d’une écriture, l’intelligence et la sensibilité de la démarche. D’autres, dont vous dans le dossier que vous lui avez consacré, ont déjà analysé tout cela et beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire, mais s’il faut résumer ce qui nous touche profondément dans son travail, nous pourrions évoquer deux choses. La première est sa démarche d’écriture : en investissant un réel bien défini à travers l’évocation d’une vie prise dans un moment historique et social particulier, il parvient à la fois à plonger au cœur de cette expérience individuelle, à en extraire la singularité et à s’en détacher pour, à partir d’elle, aborder des questionnements totalement universels. Qu’on soit a priori fasciné ou non par Fassbinder, la Fraction Armée Rouge, Nico, Mohammed Ali ou Maurice Pialat, il nous harponne de toute façon parce que ce dont il est réellement question est bien plus large et nous concerne tous, le poids de l’histoire, la ségrégation, l’émancipation, la création artistique, l’amour, l’autodestruction, aux prises avec la langue et le corps, le plus intime de l’humain. La seconde chose qui nous saisit dans son travail est bien évidemment son écriture elle-même, profondément hybride, à la beauté poétique et théâtrale. Nous étions d’ailleurs enchantées qu’il nous confie, pour le numéro 4, un texte issu de sa première pièce de théâtre qui sera montée en 2017.

Diriez-vous que chaque choix d’artiste est une forme d’engagement, une manière de prendre position dans le champ si vaste du contemporain ?

C’est assez drôle car lorsque nous avons imaginé la revue, nous nous sommes juré de ne jamais donner dans le trop politique. Alors qu’en fait, on se rend compte que c’est aussi ça, faire de la politique. En effet, c’est s’engager auprès d’auteurs, de jeunes auteurs souvent, c’est les soutenir, c’est travailler à leurs côtés, avec eux. C’est de décider de les mettre en lumière parce qu’ils ont bien plus de choses à dire sur le monde que nous, peut-être. Cette revue est politique, en effet, parce qu’elle fait des choix. Et rarement de la facilité, en tout cas, nous essayons. C’est sûrement ce qui donne cette impression d’exigence. Nous ne sommes pas vraiment tièdes dans la vie, et peut-être que ça a fini par déteindre sur notre travail. Lorsqu’on publie un texte ou une image, c’est parce qu’on y croit. Ce n’est pas qu’une impression sur papier, ce sont des artistes qu’on défend au-delà du Chant du Monstre. Disons que c’est la seule manière qu’on a trouvé pour lutter contre la médiocrité à notre toute petite échelle.

Ce qui me frappe, en tant que lectrice de votre revue et je l’ai écrit de votre premier numéro, c’est combien chaque Monstre « forme récit ». Il raconte une histoire de notre présent, à travers des quêtes formelles singulières mais qui entrent en écho. Vous seriez d’accord avec cette lecture ?

Chaque Monstre « forme récit »… Cette lecture est particulièrement élogieuse car c’est dans ce sens que nous travaillons la revue sans être jamais certaines d’y parvenir. Travailler sur la réalisation du contenu prend du temps mais pour les choix éditoriaux, c’est finalement assez instinctif et spontané. Nous apportons chacune nos propositions en suggérant des auteurs – rencontrés en vrai, ou pas, au détour d’Internet ou dans un livre – dont l’œuvre nous a interpellées. On peut dire que le Monstre rassemble quelque part, nos trois sillons. Nous le veillons à trois mais en cherchant dans notre articulation de travail, du liant et une cohérence. Il ne s’agit pas de la créer de toute pièce, mais plus de mettre en relief les ponts existants entre les œuvres elles-mêmes, l’univers commun qu’elles participent de construire lorsqu’elles se rencontrent.
Et si ce sont des histoires qui disent quelque chose de notre présent, c’est que nous publions des auteurs qui « lancent des flèches ». Qui ont une prise immédiate avec le monde qui nous traverse.

Toujours marcher sur un fil, garder l’équilibre et la justesse entre exigence et pas de côté. Et c’est une des raisons d’être de sun/sun : déployer les récits, sous toutes leurs formes, afin qu’ils puissent se questionner dans leur singularité et leurs points de convergences.

Il est courageux d’éditer une revue papier aujourd’hui, de faire ce choix radical d’un très bel objet, par la qualité du papier, des reproductions. C’est un combat difficile ?

Pas vraiment un combat. Un choix assumé. De faire parler les formes, le toucher, d’éveiller les autres sens. Il y a certes des coûts importants – que la Région Ile-de France et le CNL nous aident en partie à assumer. Mais le Monstre publié sur papier n’est pas en opposition à Internet, mais plutôt un prolongement : sur papier on déploie un univers différemment, une certaine corporalité de l’objet que la lecture sur écran ne permet pas. C’est plutôt la cohérence du propos avec la forme que nous recherchons. Et au-delà du financement – qui est toujours un point non-négligeable, si il y avait un combat ce serait plus sur la diffusion : être au bon endroit, dans le bon festival, les librairies qui portent la revue et se font le relais auprès des lecteurs. Le combat n’est donc pas de l’éditer mais de le faire vivre une fois qu’il est né.

Vous devez, je pense, travailler déjà sur le numéro 5. Vous pouvez nous donner quelques pistes ou vous préférez laisser la genèse secrète ?

Pour ce cinquième numéro, nous souhaitons renforcer et déployer ce qui constitue l’objectif premier du Chant du Monstre : être un espace de rencontre, de collaboration et d’expérimentation ouvert à des contributeurs issus de domaines variés.

Nous souhaitons également ajouter une composante nouvelle : la dimension thématique. Il nous semble en effet intéressant de donner aux contributeurs de la revue un terrain d’investigation pré défini, à partir duquel ils pourront construire une réflexion commune aux facettes multiples, irriguées par leur regard singulier.

Cette problématique commune sera, dans ce numéro, axée sur le territoire du rêve. Volontairement large et polysémique, cette thématique permettra aux auteurs de s’emparer de sujets aussi divers que : l’influence du lieu de vie sur la structuration de l’imaginaire collectif, le rêve en tant qu’espérance sociale et politique, le territoire rêvé dans ses acceptions les plus concrètes (architecturales, urbanistiques) et les plus intimes (le corps comme espace de transformation, de projection, d’expression, de mutation).

C’est justement la genèse de cette mue du Monstre à venir : le numéro 4 vient juste de sortir et on voit déjà comment nous devons à nouveau nous déplacer. Regarder les choses sous un autre angle. Et comme nous l’évoquions, si on veut continuer à dire quelque chose de notre temps, on doit se questionner souvent, tout le temps, sur ce qui nous traverse. Ce qui nous semble faire récit et pouvoir composer le puzzle du Monstre.

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