Sunny : l’enfance, une « arme dans la guerre du temps »

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La lecture de ces quelques pages merveilleuses, que les gens sans imagination pourraient qualifier hâtivement de bande dessinée, nous met en réalité face à des situations poétiques illustrées, agencées par une nécessité impérieuse qui nous ramène au récit.
C’est la trahison de l’enfance, le martyr de l’innocent qui se joue et se rejoue à chaque chapitre, avec la même cruauté confondante, mais débarrassé une fois pour toutes des débris religieux, de tout point de vue surplombant comme de tout espoir de résurrection. C’est une époque de la vie qui passe sous nos yeux, un temps marqué au fer rouge d’une intensité perdue pour la plupart, que l’on nous fait revivre du point de vue des acteurs, c’est-à-dire à une hauteur humaine.

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Nous la faire revivre, c’est admettre que l’enfance, l’époque dont il est question, soit irrémédiablement révolue. Ce à quoi nous ne pouvons évidemment nous résoudre. Cela reviendrait à admettre l’ultime capitulation aux forces de l’habitude, à l’empire adulte qui se dressait déjà tout entier contre nous, et dont nous savions déjà avec une certitude désespérante qu’il aurait raison des plus faibles de nos camarades. La suite nous a trop peu souvent donné tort.

On ne retirera pas de ces fragments la cohérence d’une histoire ou d’un mythe fondateur, mais une suite mouvante de moments vécus, d’une importance inégale, et par là plus vrais que toutes les constructions narratives et les artifices d’écrivains. Une chanson, le passage des voitures, le cadavre d’un chat, sont montrés comme autant d’événements qui dissolvent par leur force de rêve ou de cauchemar le carcan infime de la réalité quotidienne, au lieu d’être, comme c’est le cas pour les adultes, dissous par lui.

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Ces événements affluent au point de former sous nos yeux un courant, où nous voyons réunis la chose et l’impression de la chose, le rêve et la réalité, dans un jeu permanent. Non pas que la réalité du monde ait disparu dans la rêverie individuelle, ou que le rêve se soit abîmé au contact de la réalité du monde ; le rêve provient des impressions réelles du monde et le monde est effectivement habité par des êtres, des gestes et des comportements dignes des rêves. Et ce mouvement s’entretient ; là réside la supériorité de la vie enfantine.

51rFIQ0hwlL._SX350_BO1,204,203,200_Du strict point de vue de la force, les enfants sont impuissants. Ils ne peuvent que se soumettre aux exigences d’un monde régi par d’autres plus âgés qu’eux. L’école, l’orphelinat les accable de tout leur poids. Les meilleures intentions des adultes ne rendent pas la situation plus supportable. La marchandise est partout. Pas une chanson, pas un jeu qui ne vienne d’elle. Elle illumine les repas, elle se niche dans leurs poches, elle est encore cette carcasse qui leur sert de refuge.

51RalR8lXrL._SX347_BO1,204,203,200_Mais, à l’image de cette voiture arrêtée qui, ayant perdu dans son irréparable inertie toute utilité, et devient au contact des enfants l’objet d’une multitude d’usages à laquelle rien ne la destinait, la marchandise n’est ici plus qu’un point de départ, éternellement dépassé par le jeu. C’est la matière première d’un imaginaire aliéné qui subit à travers les actes enfantins une métamorphose poétique, qui s’améliore inestimablement en faisant irruption dans la réalité.

51nnoEACspL._SX341_BO1,204,203,200_L’étrangeté d’un monde dont le cours autonome emporte aussi les enfants semble conjurée par leur extraordinaire capacité de détourner ces objets insignifiants, produits en masse pour servir un cycle économique qui les atteint moins que leurs aînés. C’est que ces orphelins n’ont pas pris le pli de la division du travail, l’étroitesse de ces compartiments, qui morcelle tous les gestes et toutes les pensées, qui contraint les hommes à ne jouer toute la vie durant qu’un seul rôle, déjà mutilé, auxquels s’en ajouteront d’autres également insignifiants, selon les diverses exigences de la famille, de l’État ou du réseau, qui prend déjà le pas sur tous ceux-là en condensant en un seul lieu toutes leurs prétentions.

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Ces enfants vivent, comme tout le monde, en territoire occupé. Mais ils arrivent encore à jouer et sont encore capables, quand ils sont livrés à eux-mêmes, de faire s’écouler le temps comme ils l’entendent, de fabriquer à 51eOwoW1IJL._SX347_BO1,204,203,200_intervalles réguliers une vie digne de ce nom, consciente de sa fuite et consciente tout court, en un mot de faire corps avec le temps au lieu de subir stupidement sa durée émiettée. Tantôt ils se laissent porter, tantôt ils luttent et ainsi ils triomphent.

La marchandise qui nourrit leur imaginaire devient entre leurs mains une arme contre elle-même, le moyen d’une lutte, qui aboutit à cette victoire insuffisante : ces enfants arrivent à vivre dans un monde invivable. C’est là tout ce qu’on nous montre. Mais du même coup, et par contraste, la dignité de cette vie révèle toute la misère de ce monde. Leur conduite presque impossible, constamment menacée, est exemplaire, au sens strict où elle donne une échelle juste de l’existence, rendue à ses justes proportions. Leur jeune âge les empêche de porter plus loin leurs assauts, mais chacun de leurs jeux manifeste toute entière la même exigence révolutionnaire : ce n’est pas à eux de s’adapter au monde, par le chemin bien connu de l’école et des démoralisations adultes, mais c’est bien plutôt le monde qui devrait s’adapter à eux.

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Si le génie est l’enfance retrouvée à volonté, n’y a-t-il rien de plus dangereux au monde que cette exigence enfantine augmentée de la force et de la volonté adulte ? Voilà la conclusion logique où nous mène la lecture de ces pages, qui opéreront chez tous un rafraîchissement de la mémoire, et chez les plus éveillés, un rafraîchissement de la perception. On les considérera peut-être tout aussi bien, du fait de leur forme marchande, comme un simple divertissement, une compensation de plus à notre vie impossible, nous accordant le soulagement bienvenu d’une parenthèse nostalgique. Ou bien l’on s’en servira, comme les enfants de l’histoire, comme « une arme dans la guerre du temps ».


Taiyou Matsumoto, Sunny, traduction Thibaud Desbief, Kana, 220 p., 12 € 70 — série en cours.

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