Au bonheur des listes (et une recette de dinde à la Scott)

Le lexique personnel de Nick Cave (liste 18)
Le lexique personnel de Nick Cave (liste 18)

Dès sa dédicace, tout est liste dans Au bonheur des listes de Shaun Usher, récemment paru aux éditions du Sous-Sol. Manière de revoir l’ensemble de la structure de tout livre comme une liste de listes : les pages (liste), la table des matières (liste), l’index (liste), les remerciements (liste), etc. (liste virtuelle)…
La liste répond à la tentation d’un Penser / Classer cher à Perec — d’ailleurs présent dès la Liste 3 avec sa Tentative d’inventaire de tout ce qu’il a bu et mangé en 1974 —, d’une volonté de maîtrise : ne rien oublier, consigner avec les listes de courses (Galilée, Michel Ange), les listes de livres préférés d’Edith Wharton, celles de livres à lire pour Hemingway ; prendre ou conserver un pouvoir (décalogues et commandements, ici ceux de l’escroc, de la mafia ou les 11 commandements d’Henry Miller). Mais la liste répond aussi à une poétique, ce que ce livre illustre magnifiquement.

Ce livre de 125 listes de longueur variable pourrait n’être qu’une sorte d’inventaire à la Prévert, capharnaüm de l’Antiquité à aujourd’hui, mêlant les langues, les auteurs (écrivains, historiens, scientifiques, etc.), sujets et objets. C’est, de fait, un travail absolument sidérant sur l’archive, qu’elle soit historique — la liste 4 où Evelyn Lincoln, secrétaire de Kennedy, présente à ses côtés le 22 novembre 1963, rédige une liste de suspects éventuels, avant d’ajouter, quelques mois plus tard, que cette liste est « sans fin » — comme privée ou scientifique.

Chaque nouvelle liste fait dialoguer un document et un texte, des temps et des espaces, chacune conduit le lecteur dans un nouveau champ, décalant le regard, ouvrant à une perspective nouvelle : ainsi la liste de ce que Robert Boyle, en 1662, voudrait voir accompli par la science illustre la manière dont l’utopie ou l’uchronie se trouvent réalisées pour certaines de ces inventions fictionnelles, combien d’autres demeurent latentes, spéculations littéraires ou rêves de science. En 1918, dans L’Esprit nouveau et les poètes, Guillaume Apollinaire écrivait : « Tant que les avions ne peuplaient pas le ciel, la fable d’Icare n’était qu’une vérité supposée. Aujourd’hui, ce n’est plus une fable. (…) Je dirai plus, les fables s’étant pour la plupart réalisées et au-delà c’est au poète d’en imaginer des nouvelles que les inventeurs puissent à leur tour réaliser ». Poètes et scientifiques ont cet « esprit nouveau » en partage : découvrir des formes, inventer des mondes, les cartographier, les rendre possibles. Tout est, en 1662, dans la liste de Robert Boyle. Lister revient à cartographier non seulement le réel mais ces mondes possibles.

Il est impossible d’à son tour lister tout ce que ce livre nous fait découvrir : les règles d’éducation de Susan Sontag, comment jouer au golf en temps de guerre, le fameux J’aime / Je n’aime pas de Roland Barthes en 1977 dans son Roland Barthes par Roland Barthes (liste 32, page… 77, justement, le livre est pensé Capture d’écran 2015-12-21 à 10.12.54jusque dans ses moindres détails), cette « écume anarchique des goûts et des dégoûts », les listes de mots de Nick Cave, David Foster Wallace ou de Roald Dahl, des listes de disparus, de bonnes résolutions (Marilyn), les dix plus grands romans selon Norman Mailer, les conseils de Chrissie Hynde aux jeunes rockeuses ou le bouleversant Comment ma vie a changé de Hilary North après les attentats contre le World Trade Center, le 11 septembre 2001, auxquels elle a échappé par miracle, dont elle ne se relève pourtant pas. La liste, graphiquement, se fait calligramme, deuil d’une tour, le Je me souviens d’un Perec ou le I remember de Joe Brainard sont impossibles, mués en un douloureux et insoutenable I can no longer

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Ce Au bonheur des listes tient du chosier poétique — au sens de Bachelard : « la chose est au chosier, ce que la rose est au rosier » —, de l’exercice 51evSpQXN5L._SX360_BO1,204,203,200_de style qui dépasse la simple énumération encyclopédique (or tout dictionnaire n’est-il pas une liste ?) pour se muer en éventail, feuilleté du monde et de ce qui le constitue. Comme l’a montré Bernard Vouilloux, dans un article de Romantisme, (« Le discours sur la collection »), toute liste est un démarrage romanesque, un récit potentiel, qui tient de l’activité de sérialisation, de collection, de nomenclature mais offre aussi un roman troué ou se donne comme un autoportrait oblique. C’est ainsi toute la vulnérabilité de Marilyn Monroe qui se dit dans sa liste de bonnes résolutions, sa curiosité inlassable, son désir de littérature, de savoir (« Essayer de me faire plaisir quand je le peux – je serai bien assez malheureuse comme ça », écrit-elle en bout de liste, comme la mise en échec pathétique de tous les espoirs et vouloirs précédemment énumérés).
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La liste est volonté de maîtrise de l’hétérogène et, dans un même temps, signe d’une absence, d’une peur ou d’une hantise qui se dit dans le catalogue. entre volonté de tout recenser et phobie de manquer ou oublier un élément. Quête impossible d’exhaustivité, exhibition d’un désir de possession, nomenclature scientifique ou singularité esthétique, la liste permet d’ordonner, de compter, d’archiver mais aussi de rater. Elle est un vertige, dans tous ses effets « de l’ennui à la jubilation » (Bernard Sève, De haut en bas, la philosophie des listes, Seuil, 2009).

De l’ennui à la jubilation, nuançons : aucun ennui pour le lecteur parcourant ce Au bonheur des listes (titre zolien, magnifique) et le lisant comme un roman, mais bien une jubilation, la découverte de ce qui constitue ces êtres qui listent comme du réel qu’ils déploient ainsi autrement.

Et pour finir, puisque nous sommes dimanche, jour diacritique du Books and Cooks, les piquantes recettes de dinde de Fitzgerald,

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Shaun Usher, Au bonheur des listes
, Recueil de listes historiques inattendues et farfelues, traduit de l’anglais et annoté par Claire Debru, Éditions du Sous-Sol, 2015, 310 p., 36 €

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