L’homme qui fuit (1) : apologue pour le capital

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© Sarah Moon

H. — ll parlait même pas notre langue. Il m’a dit où il allait, j’ai dit qu’il pouvait monter, mais j’avais pas compris où.

Y. — Si vous parlez du petit blond, il a l’air d’être allemand.

H. — Pour ce que j’allais en faire, où c’est qu’il comptait aller, ça ne changeait pas grand chose.

Y. — Il parlait quoi ? L’allemand ?

H. — Non. Leur langue de là-haut.

Y. — De là-haut, des gens du Nord ?

H. — Je parle pas du petit blond.

Y. — C’est dommage. Il arrive d’où ?

H. — Je parle de celui qui manque.

Y. — Il venait d’où ?

H. — De là-haut. Le petit blond a eu son compte. Je parle de celui qui manque…

Y. — C’est joli, ce blond sur cette peau rose.

H. —Il parlait leur langue de là-haut. Ça doit vouloir dire quelque chose.

Y. — Toutes les langues veulent dire quelque chose.

H. — Ils apprennent même plus notre langue. Ils bâclent leur entraînement. Ça doit vouloir dire quelque chose…

Y. — Ça voulait dire quoi : il a eu son compte ?

H. — Ça veut dire que c’est pour bientôt.

Y. — Pour bientôt ?

H. — Que l’heure approche. Le dernier, celui qui manque, il avait même pas vingt ans. Ils nous les envoient de plus en plus jeunes. Ça aussi c’est pas très bon. Ils travaillent dans l’urgence. Ça veut dire que c’est pour bientôt…

Tu dépasses le rond-point qui donne à droite sur le parking et tu continues tout droit sur la départementale vers la plage de La Salie ; tu roules sur cinq cents mètres, tu trouves un bas-côté à droite et tu gares la voiture ; tu coupes à travers la pinède et au bout de dix minutes tu butes sur un mur de sable, droit debout jusqu’au ciel bleu. Le vent d’Ouest repousse la dune qui couche les pins sous son poids et enterre la forêt. Sur le piémont de la dune, une forêt de cimes mortes troue la pente de sable raide comme des mâts abattus… C’est là que je l’ai trouvé, la tête et le torse nu, dans des pantalons kaki. Assis sur une branche morte, il regardait jouer ses chiens qui s’amusaient à monter et à dégringoler la dune. La jambe de son pantalon était entaillée en haut de la cuisse. L’entaille — un long trait de rasoir — avait sectionné l’artère fémorale dont un large ruisseau de sang coulait jusqu’à son pied nu et vernissait le sable d’une glu de rubis. Il tourna la tête vers moi, puis la retourna vers ses chiens, visiblement peu retenu. Je comptai huit chiens en tout, de toute race et gabarit. L’homme les couvait des yeux comme un père qui s’abandonne à rêver aux avenirs de sa nombreuse progéniture. Je lui donnais de suite un nom. Il serait l’homme qui fuit (…)

Y. — Celui qui manque, c’était quand ?

H. — En été.

Y. — De quelle année ?

H. — C’était toujours en été. Pour celui qui manque et les huit d’avant. Pour lui, c’était début août. Je marchais vers le parking en sortant de la caserne. Le ciel était d’un bleu très doux. Couleur de chambre d’enfant. Toutes les radios passaient Boys boys boys.

Y — L’été 87 alors.

H. — Je sais plus, je me confonds. Je traverse le parking en sortant de la caserne, et puis c’est là tout à coup. Ça me fusille comme un flash en ouvrant la porte du fourgon. Mon cœur se met à danser, la salive coule au fond de mon ventre. J’ai la main sur la portière et je regarde l’horizon. Une brigade d’appelés s’entraîne sur la pelouse. J’ai un serrement de coeur en pensant au sort qui les guette, au tragique ridicule de leurs techniques de défense. Je me dis de résister, je démarre le fourgon, je roule jusqu’à chez moi, mais je sais déjà qu’il m’attend. Sabrina chante dans le poste. Comme une étoile qui se décroche, un autre est tombé de là-haut. Il m’attend pour qu’on lutte ensemble… Boys Boys Boys, I’m looking for a good time. Boys boys boys, Be ready for my love…

La chanson, bien sûr, est un code. Ceux d’en haut ont commencé, ils lui envoient des signaux. Alors je reprends le fourgon et je roule dans la nuit sur les routes des alentours. Un coup de phare l’extrait de l’ombre. Il sourit de toutes ses dents, un pouce levé vers le ciel, à côté de son sac à dos. Everybody, Summertime love. Be my lover, Be my baby… J’accoste à cinquante mètres, je le vois courir vers moi, son sac jeté sur l’épaule, dans le rétroviseur de gauche. Il est plus jeune que les huit autres. Je serre mes mains sur le volant. Everybody, Summertime love… C’est un sale boulot, d’accord, mais je peux quand même pas faire comme si j’étais pas au courant.

Y. — Au courant de quoi ?

H. — L’invasion.

Y. — L’invasion ?

H. — Vos yeux sont étranges. On dirait qu’on va voir le fond et puis au dernier moment il se passe quelque chose. Comme un poisson qui déguerpit dans une bouffée de boue.

Y. — Ça veut dire quoi l’invasion ?

H. — J’aimerais voir votre sang.

Y. — Pardon ?

H. — Quand j’arrive à voir le sang, ça arrête les chansons.

Y. — Quelles chansons ?

H. — Je suis désolé.

Y. — Pourquoi ?

H. — Je voulais pas vous faire peur. On peut parler de choses et d’autres.

Y. — Parlez-moi de l’invasion.

H. — Pour ton sang, ça peut attendre.

Y. — J’aimerais autant. Je le tiens au chaud.

H. — C’est gentil. L’invasion, alors… Je sais depuis tout petit. Disons vers sept ou huit ans. C’est la que j’ai commencé à avoir des chansons dedans. Ça me tournait dans la tête. Tout ce qui passait dans le poste. La journée, ça passait encore ; mais la nuit, ça me rendait fou. Ça m’empêchait de dormir. Ça chantait si fort dans ma tête que, pour m’en débarrasser, je devais les chanter tout haut. Mon père hurlait que je la ferme et, quand je la fermais pas, me tapait dessus, mais c’était trop fort. Si je voulais pas éclater, il fallait que les chansons sortent. Tous les soirs, en allant au lit, je demandais à dieu deux choses : que maman ne meure jamais et d’arrêter les chansons. C’est bien plus tard que j’ai compris. C’était des messages codés. Des messages de là-haut. Je leur servais de pylône. Ils utilisaient ma tête comme une antenne radio pour communiquer avec ceux qui étaient déjà chez nous.

Au retour de ma promenade jusqu’aux baraques du Petit Nice, je le retrouve devant la mer. Il est assis seul sur la plage, les bras autour des genoux, dans une flaque de sang frais dont le sable boit le surplus. Il a dû franchir seul la dune. Ses chiens ne sont plus avec lui. Immobile devant la mer, il regarde dans les rouleaux s’ébattre un groupe de garçons nus. Les rouleaux se dressent, trébuchent, se brisent en rebonds d’écume. Au milieu de leur fracas qui bouillonne et qui rugit, les garçons sont silencieux. Ils s’ébattent sans aucun bruit. Ils sourient à pleines dents, mais pas un rire ne jaillit de la gaieté de leurs jeux. Ils sont au nombre de huit, blonds ou bruns, tous coupés court, plus ou moins grands ou petits, mais tous (autant que j’en juge) autour de leur vingtième année. L’un ou l’autre, au milieu de jouer, jette un regard vers l’homme assis, sans que l’on puisse deviner si plutôt pour se rassurer qu’il les couve depuis la rive ou peureux de ce regard gris qui guette là-bas ses jeux (…)

H. — C’était plus fort que moi, il fallait que ça sorte. Même si je savais que j’étais leur pylône, qu’ils préparaient leur invasion, qu’ils se servaient de ma tête pour se parler depuis là-haut. Tout ce que je pouvais faire, pour embarbouiller leur code, c’était de changer les paroles. Je chantais la chanson, mais je brouillais les mots. Et puis quand ça chantait trop fort, ça voulait dire que l’un d’entre eux était tombé de là-haut et qu’il fallait que je le trouve et que je lui voie le sang… Le dernier, quand ils m’ont trouvé, il en restait plus grand chose.

Y. — Le dernier ?

H. — Celui qui manque. Ça faisait deux jours que j’étais dessus, depuis le soir de l’autostop. Je lui avais bien vu le sang. Il pissait du rouge au fond du fourgon, il était mort presque partout. Y avait que les yeux de vivant. D’habitude, pour ceux d’avant, je raclais les yeux d’abord. Après, ça te regarde moins, c’est plus un boulot comme un autre. Le problème avec les yeux, c’est que ça parle notre langue. Les siens, ils étaient très beaux. Du coup, je les ai laissés vivre. Ça me tenait compagnie, ça m’égayait le boulot. Même si je savais très bien que c’est la même vermine au fond, la même putain de vérole. C’est un sale boulot, tu comprends. Ils tombent de plus en plus jeunes, de plus en plus sans défense. À peine on leur appuie dessus, ils se décousent comme des manches. Celui qui manque, tu l’aurais vu ! À peine j’y ai mis la main qu’il était déjà en lambeaux. Et pour couronner le tout, il savait même pas notre langue. Il pleurait, il me suppliait dans son charabia du ciel. Ses os lui craquaient sous la peau, son sang lui sortait de partout, il couinait comme une taupe dans son charabia du ciel où y avait même pas des mots ! Ça ressemblait à une flûte, un petit bidule à vent qui me sanglotait dans les doigts et saignait par tous ses trous… Boys boys boys, Be ready for my love… C’est ça qui m’a mis du temps. Il paniquait tellement qu’il a bien fallu que je le console. Je l’ai serré dans mes bras, je lui ai essuyé ses joues. Il avait de beaux cheveux — rares et doux comme les tiens, du même blond poudré de cendre. À force de les caresser, je me souvenais même plus que j’étais là pour procéder à son élimination. Il pleurnichait doucement dans son charabia du ciel où y avait même plus de mots. J’ai presque oublié la mission. Ça m’est revenu qu’à la fin, quand il s’est vidé d’un coup comme un ballon qui se dégonfle. Mes mains ont repris le dessus… Everybody, Summertime love… Je me suis remis au boulot, il fallait coûte que coûte que je zigouille la chanson… Si on m’avait pas coupé mon élan, je lui aurais fait son compte.

Y. — On vous a coupé votre élan ?

H. — Les poulets de Châlons-sur-Saone. J’ai entendu quelqu’un toquer à la porte du fourgon et puis j’ai vu un képi qui regardait à l’intérieur par la vitre du hayon. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Je pouvais pas leur expliquer et je pouvais pas les descendre. Un militaire, tu comprends, ça peut pas crever des forces de l’ordre….

Au-dessus du banc d’Arguin, un banc de mouettes se soulève, chasse sur quelque deux cents mètres, se rabat derrière une dune. Un ciel gris, troué de rayons, métallise l’océan au large de la passe sud. L’homme sort de sa rêverie et, comme au signal donné, appelle tout bas les baigneurs. Il murmure leurs noms les uns après les autres, lents comme une litanie : Carvalho… Gache… Sergent… Denis… Au bruit lointain de son nom, chaque baigneur cesse de jouer, sort à regret de l’océan, ébroue ses épaules et ses bras, revient vers l’homme au petit trot sans lever les yeux sur lui et se couche nu à ses pieds. L’homme poursuit sa litanie : O’Keeffe… Donner… Dubois… Havet… Les derniers baigneurs quittent l’océan, y laissant leur dernier sourire, et remontent au petit trot, une main cachant leur pubis, sans jamais lever les yeux. Quand le groupe est au complet, pêle-mêle autour de son maître comme de grands chiens dociles, l’homme se tourne vers moi et me fait signe de m’asseoir dans une place demeurée libre. En flattant la nuque du jeune Carvalho, qui a reposé sa tête sur son genou replié, l’homme se met à me parler du neuvième enfant de la meute, celui qui n’était pas mort et la muse qui manquait à sa symphonie sinistre (…)

(à suivre : L’homme qui fuit (2) — solution de l’apologue)