La couleur de l’eau : Kerry Hudson (entretien)

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En 2014, Kerry Hudson publie son premier roman, Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, un livre au ton singulier, entre réalisme cru et poésie pop. En 2015, son second roman, La Couleur de l’eau, est couronné par le prix Femina. C’est le lendemain même de la remise de ce prix que nous avons rencontré la romancière écossaise pour un long entretien.

De Tony Hogan à La Couleur de l’eau, un même ton : Kerry Hudson excelle à apparier portrait social et histoire d’amour moderne. Ses personnages sont issus de classes sociales trop souvent délaissées par la littérature, ce sont les cités, les marges, les exclus. Aucun cynisme, le réel dans sa crudité et sa cruauté : Kerry Hudson ne connaît pas la guimauve.

3-raisons-de-lire-La-couleur-de-l-eau-de-Kerry-Hudson_width620Dans La Couleur de l’eau, Dave est vigile dans un magasin de luxe de Londres, sur Bond Street. Il pince Alena qui s’apprêtait à voler une paire de chaussures. Mais il finit par la laisser partir, tout chez cette jeune femme le fascine, « les hauts et les bas de l’accent de la fille lui faisaient penser à des mouettes piquant vers des restes ». Le soir, Alena attend Dave, elle est à la rue, sans papiers, dans une situation de vulnérabilité terrible. Dave l’héberge et ce sont deux solitudes qui se rencontrent, tentent de s’apprivoiser, luttent contre leurs peurs, un passé trop lourd qui les a cabossés. « Ils étaient étrangers l’un à l’autre et le resteraient probablement, ayant tous deux trop peur de s’égarer sur le chemin tortueux de l’autre ».

Kerry Hudson contourne les attendus du roman social comme du roman d’amour pour faire de ce récit celui d’un avènement au langage : peu à peu Dave comme Alena se confient l’un à l’autre, parviennent à dire ce qui les a conduit . Alena raconte son départ de Russie, ses espoirs d’une vie meilleure, puis, parce que sa vie est celle de Cendrillon version Téléphone, elle dit la manière dont elle s’est trouvée prise dans une filière d’immigration cachant un ample réseau de prostitution, ses papiers confisqués, la précarité, travailleuse du sexe ou rien. Dans les deux cas : la rue. Dave semble lui aussi en exil de sa propre vie, il rêve d’ailleurs et de grands voyages, il lui faudra dire quel drame a ruiné ses espoirs, a mué ses désirs en peurs et honte.

Le récit avance en faisant retour sur le passé des deux personnages, c’est par les analepses que l’histoire va de l’avant, faisant alterner le point de vue de Dave et d’Alena pour dire comment l’un se glisse dans la vie de l’autre, comment tous deux tentent de combattre leurs démons pour s’offrir un avenir. Si du moins la vie laisse une seconde chance…

Vous venez de recevoir le prix Femina. Quel est votre sentiment face à cette reconnaissance, en France, pour un livre qui n’est « que » votre second roman ?

C’est évidemment un immense honneur. Figurer sur la première liste était déjà énorme. J’étais sûre de ne jamais avoir le prix. Pour tout écrivain, être reconnu à travers un prix aussi prestigieux est incroyable, surtout dans un autre pays que le vôtre, c’est comme une adoption ; et c’est encore plus fou pour moi.

510p0mEyulL._SX303_BO1,204,203,200_Vous le savez peut-être mais mon premier roman (Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman) est en grande partie autobiographique : j’ai vécu en HLM, j’ai fréquenté des écoles pas terribles et me dire que je suis partie de là pour arriver à ce prix… Je n’ai pas arrêté de me le répéter hier, je suis heureuse, absolument comblée, « comblée » est sans doute le mot le plus juste.

Le plus important pour moi c’est ce que ce jury, à travers moi, a couronné, un livre sur la classe ouvrière, sur des personnes dont on parle peu en littérature.

La particularité de ce prix, c’est aussi de mettre en valeur des femmes qui écrivent ou de grands personnages féminins de romans. Or vos personnages de femmes, dans ce livre comme dans le précédent, sont très forts. C’était un prix fait pour vous…

Oui, cet ethos du Femina est très important pour moi aussi. C’est déjà formidable de recevoir un tel prix mais quand en prime il est en accord avec vos passions et vos idées…

Quels sont vos écrivains favoris ? Et ceux qui vous ont inspirée pour La Couleur de l’eau ?

9782330043407Je ne sais pas si vous avez lu Lila de Marilynne Robinson. Je l’ai lu après l’écriture de La Couleur de l’eau, il est sorti après, mais c’est l’exemple parfait d’une histoire d’amour, douce et légère, écrite à la perfection…
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Quant à mes influences, Janice Galloway a eu une immense importance, Toni Morrison, Anne Tyler, Truman Capote… Les livres que j’aimais, adolescente, avaient tous en eux une vraie tendresse, pas de sentimentalité. Je fréquentais les bibliothèques, on n’achetait pas de livres chez moi, ils étaient trop chers. Donc je lisais sans vraiment choisir, je lisais tout.

Jeanette Winterson, une autre de mes idoles littéraires, a raconté comment elle lisait dans l’ordre, de A à Z, rayon par rayon, l’un après l’autre. C’est comme ça que j’ai lu des livres très commerciaux comme très littéraires et je pense que l’on retrouve cette double influence dans mes livres.

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Votre personnage, Alena, lit beaucoup. C’est une manière de mettre en récit et en abyme cette importance du livre dans une vie ?

Oui. Je crois que les gens avec un tel bagage, qui ont vécu dans une telle pauvreté, ont tellement peu de perspectives, d’horizon, qu’ils trouvent dans les livres de quoi ouvrir cet horizon, nourrir leur imaginaire, soutenir leurs aspirations. Il est impossible de réussir si vous ne croyez pas que les choses sont à votre portée. Les livres ouvrent une fenêtre sur ce qui est possible… Je ne le fais pas consciemment quand j’écris, mais cela a été si fondamental dans ma propre vie que cela ne peut que transparaître dans mes romans.

Quelle a été l’inspiration de ce livre et de vos deux personnages, Dave et Alena ?

Je vivais à Hackney, à l’est de Londres, un quartier passionnant, ouvrier, avec une large population immigrée, orthodoxe, turque, afro-caribéenne ou d’Europe de l’Est, il y a aussi une importante communauté gay qui est venue Capture d’écran 2015-12-19 à 08.28.21s’installer dans le quartier, des artistes, des musiciens. Donc c’est un quartier qui bouge, avec des gens qui vivent dans une réelle harmonie. C’est presque étonnant, il y a tellement de fortes communautés différentes qui coexistent. J’habitais là, j’adore ce lieu et chaque fois que j’étais dans la rue, je me disais « il y a tant d’histoires »… Tout vient de là en quelque sorte.

Je voulais écrire une histoire d’amour : les histoires d’amour, ce n’est plus tellement à la mode dans la littérature contemporaine. Je voulais une histoire d’amour sincère, donc avec ses parts sombres, ces moments où besoin et amour ne sont plus clairs, où se jouent des dynamiques de pouvoir, ces moments où tout se brouille et se confond.

Et le personnage de Dave m’est apparu. Il est inspiré d’un homme qui vivait en face de chez moi : il avait un rosier dans une jardinière devant son appartement et il l’arrosait tous les matins, mettait des miettes de pain pour les oiseaux. Il avait pourtant tout du skinhead, chauve, baraqué, il aurait pu faire peur dans la rue et il était tellement gentil. Je me suis demandé s’il se sentait seul, je me disais que ce serait bien qu’il rencontre quelqu’un. Quant à Alena, j’aimerais avoir une histoire qui dise son origine mais je ne sais pas ce qui l’a fait naître en moi, je vivais à Londres à l’époque et Londres est peuplée de filles comme Alena.


Dave et Alena ont tous deux un passé terrible et ils tentent de se reconstruire. Ils sont comme deux représentations en miroir. Dave voudrait fuir, voyager, s’échapper, Alena vient de loin. Cette tension entre les deux personnages était importante pour vous ?

Oui, merci de l’avoir remarqué, peu de gens l’ont vu, ça me fait plaisir ! Dave et Alena peuvent sembler très différents, ils viennent de deux pays opposés, ce sont des expériences différentes qui les ont construits mais bien sûr ils se ressemblent. C’est ce que j’ai voulu montrer à travers les scènes à Hackney et en Sibérie : une convergence, une universalité. Quand vous êtes élevé dans la pauvreté, vous avez des désirs et savez que vous ne pourrez probablement pas les réaliser et cela a des répercussions sur votre vie d’adulte. Ils peuvent sembler former un couple très disparate mais en leur cœur ce sont les mêmes. Ils ont une décence, ils tentent de lutter contre tout ce qui pourrait les séparer, faire échouer leur couple et leur force vient des valeurs et expériences qu’ils ont en partage, vouloir quelque chose et se le voir refuser.

Ce qu’ils ont en commun, et c’est le titre original de votre roman, c’est une soif (Thirst) d’autre chose…

Oui, je voulais un mot qui traduise la passion amoureuse et ce sentiment que les choses sont à votre portée mais non encore atteintes. C’est cette idée de toujours vouloir quelque chose, avoir besoin de quelque chose et c’est le cas de tous les personnages du roman, même les personnages secondaires.

D’ailleurs, vous citez le titre dans le roman (page 138), comme une manière de l’expliciter : elle « remplissait ses rêves de grands verres d’eau froide qui n’étanchaient jamais vraiment sa soif ».

Oui, c’est toujours cette idée du manque, du besoin et le titre français, La Couleur de l’eau, est tiré de la description que Dave fait des yeux d’Alena (Dès le premier portrait d’Alena sous les yeux de Dave, p. 14, ses « iris clairs comme de l’eau du robinet » NDLR). Quand vous êtes amoureux vous voyez des détails que personne d’autre ne remarque et des choses qui ne charment personne vous fascinent.

La fascination pour les détails est une des caractéristiques de votre style. Ils ont une double fonction, me semble-t-il. Ils ancrent le roman dans le réel et sont, aussi une manière de faire image, de tendre vers la poésie.

Oui, d’ailleursje viens de contribuer à un livre destiné aux étudiants et enseignants et j’ai écrit un chapitre sur cette notion de détail. C’est extrêmement important dans ma manière d’écrire. Le détail est un effet de réel, c’est par lui que le lecteur entre dans l’espace du roman, dans le lieu, ça me passionne et je cherche toujours le détail le plus juste dans les portraits, les descriptions.
Pour Hackney, ils étaient simples à trouver parce que je vivais là et les absorbais depuis des années. Mais pour les scènes en Sibérie, je suis allée là-bas, j’y ai passé un mois, de Moscou à Irkoutsk.
Je voulais voir les lieux où il y a ce trafic de femmes, voir d’où vient Alena. Et j’ai passé mon temps à regarder la couleur des sandales de vieilles femmes, aller dans des parcs et regarder les feuillages, me concentrer sur ces détails, les noter. C’est par eux que la Sibérie s’animerait sous les yeux du lecteur. Le détail ancre la vérité dans le livre.


David et Alena sont un couple d’outsiders. Diriez-vous qu’ils sont vos Misfits ?

Je ne les ai pas envisagés ainsi. J’ai vécu dans de très grandes villes, Berlin Capture d’écran 2015-12-19 à 08.33.36longtemps, Londres ; et ce qui m’intéresse dans ces métropoles, c’est combien on vit les uns sur les autres, personne ne se regarde vraiment, on est tous enfermés dans nos vies et je me suis intéressée à ces vies isolées, insulaires, ignorées de la société comme des gens qui les entourent. Et puis tous les écrivains sont des outsiders, je crois. Donc je m’identifie à ces outsiders, étant moi-même en exil du milieu dans lequel j’ai vécu.

L’exil est d’ailleurs au centre de vos romans.

Je n’ai écrit que deux romans mais je viens d’envoyer le troisième à mon agent littéraire mais c’est pareil il explore mes tropismes. Et en écrivant La Couleur de l’eau, deux choses m’intéressaient : l’amour, le concept de l’amour, ce que cela signifie vraiment, et puis être chez soi (« home ») et en exil. Que signifie être chez soi ? Peut-on même se sentir appartenir à un lieu ? Est-ce que c’est le lieu d’où l’on vient, dans lequel on a des racines génétiques ? Et l’exil, cette idée d’être abandonné, d’être quitté. Et une des explications, comme je le disais hier (dans son discours de remerciements, lors de la remise du prix Femina, NDLR), c’est que je ne peux plus retourner dans mon milieu d’origine, je suis partie bien trop loin. Je pourrais revenir, je le fais de temps en temps d’ailleurs, pour travailler avec des élèves en cours d’écriture. Mais je n’appartiens plus à ce lieu, je suis en exil du lieu dont je viens. Et je n’appartiens pas non plus vraiment au monde dans lequel j’évolue désormais. Et ce sont ces gens pris dans des espaces intermédiaires qui m’ont toujours intéressée.

Les lieux sont des personnages du roman.

Oui, Hackney en particulier, est en soi un personnage. Hackney intrigue pour que Dave et Alena tombent amoureux. La Sibérie est aussi un personnage. Je suis fascinée par les lieux que nous habitons, la manière dont ils influent sur nos comportements, c’est aussi ce que je veux explorer et analyser. Et Hackney est un lieu fascinant, je voulais le saisir, l’immortaliser dans ces pages ; c’est vrai de toutes les villes, mais Londres change tellement vite, je voulais saisir ce quartier, dans ce moment particulier, si incroyable et fascinant.

Le récit explore aussi la manière dont le passé influe sur le présent et l’avenir de chacun

Je crois que c’est vrai pour tout adulte, même ayant eu une jeunesse heureuse. Nous portons tous les traces et empreintes de ce qui s’est passé avant nous. Et ce sur quoi je voulais travailler, à travers Dave et Alena, est de savoir si, même avec leur passé terrible, ils peuvent tomber amoureux, accepter d’être vulnérables et trouver le bonheur. Et une des raisons pour lesquelles je dévoile si lentement leur histoire antérieure, c’est parce que c’est ainsi que cela se déroule dans toute histoire d’amour, on apprend et on se dévoile lentement, et le lecteur est pris dans cette attente, il espère que Dave et Alena finiront ensemble mais il comprend aussi que cela ne sera peut-être pas possible.

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Le site de l’auteur ; Sur Diacritik, un article sur son premier roman. 

Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, traduit de l’anglais (Écosse) par Françoise Lévy-Paoloni, 10/18, 8 € 10 

La couleur de l’eau, traduit de l’anglais (Écosse) par Florence Lévy-Paoloni, Éd. Philippe Rey, 352 p., 20 €.