Nos vies rapides

 

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C(.), à 19:50, poste un statut sur facebook : « enfin chez moi ! » (avec icône). J’essaie de reconstituer la séquence des événements : elle rentre, abrutie de monde, pousse un soupir, se déchausse, se jette dans son divan, mais quelque chose d’apeuré continue de bouger en elle comme un rongeur dans un trou. Alors, au lieu de se poser, elle sort son smartphone de son sac, ouvre sa page facebook et publie son réconfort d’être tranquille à la maison. Son soulagement d’être seule n’est réel que dans la seconde où elle en fait part à tous.

Pour accroître la production et la consommation des biens, le capital doit augmenter la vitesse de nos existences.

Premiers froid sur Arcachon. Entortillé dans son cache-col, Patrick Branwell me lit tout haut une nouvelle de Kafka. Adossé au mur de ciment qui borne la petite plage en aval du front de mer, il tient le fin volume vert aplati sur ses genoux. La marée découvre le fond du Bassin, tigré de mèches de varech, chiffonné comme un drap-housse. (On ne couche plus ensemble depuis […] — presque six jours. La confiance s’installe.)

Les poissons des profondeurs — les poissons lanternes, les haches d’argent — vivent sous une pression telle (plus de 600 atmosphères) que leur corps implose si on les remonte. Vu la pression qu’ils subissent, leur métabolisme et leurs mouvements évoluent au ralenti. Tous leurs organes sont sous hypnose. Leurs fonctions vitales s’apparentent à une longue méditation.

Équation de Bernoulli. Pour accroître la vitesse, il faut diminuer la pression.

[donner un ordre de grandeur]. Pression au niveau de la mer : 1 atmosphère environ. Dans un pneu bien gonflé : 2,8. Sous une femme de poids moyen portant des talons aiguilles : 120.

Patrick Branwell lit tout haut. La créature de Kafka, au lieu de vivre dans le terrier qu’elle a creusé pour se défendre, contemple de l’extérieur la protection qu’il offrirait si elle se trouvait dedans. Sa logique est sans défaut : pour que le terrier vous protège, il faut protéger le terrier. Le danger dont on se défend fait retour incognito dans les formations de défense.

Le pop up ou « fenêtre intruse ». L’annonce qui crève l’écran n’est pas un abus du système, c’est le système en tant que tel, rendu à la vérité de son unique ressort. Le régime du spectacle est le régime de l’irruption : toujours un nouvel intrus entre en scène et en chasse un autre. Cette intrusion permanente est le pouls de notre existence. Nous ne pourrions survivre une heure sans ce qui nous interrompt.

Un jogger passe devant nous, muré dans sa musique, au trot. Brusquement, de ma vie d’avant, un souvenir me remonte : Hamlet 1er, tous les matins, faisant des pompes torse nu sur la plage d’Elsinor. Il avait un nom pour ça : c’était « l’exercice du pouvoir »… Je regarde le jogger se dissoudre vers le Mouleau et rigole d’un calembour qui a franchi plus de dix siècles en une fraction de seconde. — Quand il avait terminé, mon roi se frottait dans la mer et courait tout rouge au château.

Nous crevons à la surface.

Des sternes comme un vol de suie gravissent le ciel de novembre.

Notre vie des profondeurs nous devient inhabitable. Tout nous jette à la surface. Pour retourner en soi-même, pour résister à la pression de cet aveugle sous-sol, il faut se faire violence.

En multipliant les réseaux sociaux, le capital nous a permis de résoudre le paradoxe de la créature de Kafka. Notre dedans est dehors : visibles de toutes parts et introuvables partout, notre séjour est une image (ou un défilé d’images) — un terrier à la vue de tous.

Je me revois, vers 8 ans, en colonie de vacances, incapable de m’endormir, persuadé que quelque part il se passait quelque chose — une malice, un mauvais coup, une friandise en douce — que je ratais en dormant.

Notre vie quitte sa demeure et fait surface sur facebook.

L’italique fait irruption.

Pour accélérer nos vies (et notre vitesse de consommation), le capital a dû nous rendre vulnérable à la pression qu’exerce toute vie profonde. Mais du terrier que l’on perdait, il fallait nous donner le change. D’où l’urgence qu’il y avait, dans une phase de surabondance exigeant que les biens s’écoulent, à développer les réseaux sociaux. Tout corps subit une pression. Afin de nous accélérer, il fallait que le capital change nos vies en images. Le coefficient de pression qui s’exerce sur une image étant égale à zéro, la vitesse qu’elle peut atteindre est infiniment supérieure à celle du plus petit corps.

Les sternes tournent comme des cendres. Le réchauffement planétaire retarde les migrations.

La créature du Terrier, à force de tourner autour de l’entrée de sa tanière pour s’imaginer le bonheur qu’elle aurait à vivre dedans, en vient insensiblement à s’épouvanter d’elle-même comme du fauve en maraude dont la protection du terrier était censée la défendre.

Nous défilons exactement à la vitesse des images qui défilent devant nous. En mécanique des corps sociaux, l’équation de Bernoulli reste vraie quand on la retourne : d’autant la vitesse décroît, d’autant la pression augmente. Nous supportons de moins en moins les quelques activités qui ne se résument pas à un défilé d’images. La lecture, par exemple. Le silence. La réflexion. Dans ces pratiques ralenties, tous nos manomètres s’affolent : on éprouve la pression du temps.

Patrick Branwell oublie sa main sur la jambe de mon pantalon. Après quelques semaines ensemble, on ne fait déjà plus l’amour. Comme leurs armes les combattants, notre désir se dépose… (Les fantômes subiraient l’accélération du temps.)

Dans La Pratique du théâtre, d’Aubignac trouve choquant de voir sur scène une Princesse aller et venir promptement comme une Servante à la besogne.

Terré au fond de son trou, la créature de Kafka croit entendre, dans les profondeurs, qu’on creuse dans sa direction. L’ennemi de l’extérieur, que le terrier était censé avoir enfermé dehors, fait retour depuis le dedans.

« — L’exercice du pouvoir… ». À deux minutes de distance, Patrick Branwell éclate de rire comme un gosse d’un écho. Il tapote mon genou et sourit, les yeux brillants : « — Il avait l’esprit de fitness, le papa d’Hamlet Junior ».

(A suivre, « vendredi 13 », le dimanche 13)