Aujourd’hui la mort est populaire

Des faits, rien que des faits, des faits pour changer. Des faits qui se modifient à mesure qu’ils se répètent. Ils tombent, un à un, comme autant de gouttes de sang, de larmes, de lymphe. A chaque fait correspond une image, un instantané. Ferme les yeux et suis bien, tu vas voir, ça se désagrège. Simply facts.

La première image est prise à 4h25, dans la nuit du samedi 4 au dimanche 5 août, un homme à la voix grave téléphone à la police, il parle lentement et articule bien : Je suis le docteur Hyman Engelberg, Je vous appelle pour un suicide, venez. Quelle est l’adresse, monsieur ? 12305, 5th Helena Drive, Brentwood, au fond de l’impasse, le portail blanc. L’homme raccroche.

La deuxième photo est prise à 4h30 : les employés de l’agence de publicité d’Arthur Jacobs sont réveillés et prévenus, ils décident de se retrouver chez elle. C’est la panique. Les événements sont déjà hors de contrôle, la presse est là, on ne sait pas comment ils ont su, si vite, on répète que malgré ce qui a été dit la cause de la mort reste incertaine.

Troisième photo à 4h40, le sergent Jack Clemmons est le premier policier à arriver sur les lieux, il remarque que la gouvernante Eunice Murray est en train de faire le ménage, que personne ne l’a arrêtée, qu’elle vient même de mettre une lessive en route dans la buanderie. Pendant ce temps, les docteurs Greenson et Engelberg parlent à voix basse dans la chambre, devant le corps de la femme allongée sur le lit à plat ventre, en partie sous les draps, visage enfoui dans l’oreiller. Le sergent Clemmons se dit que quelque chose cloche, d’abord il y a cette odeur anormalement sucrée, comme de la mangue pourrie, linge sale, patchouli contre effluves de chloroforme. Il y a aussi que tout est trop rangé. Ce n’est pas sa première scène de suicide par barbituriques, il sait qu’avant l’arrêt cardiaque les victimes vomissent et sont prises de convulsions, les corps retrouvés ont donc une apparence disloquée, pas du tout apaisée. Ici, c’est le contraire, les jambes sont parfaitement alignées, les bras gisent sur les côtés, le bras droit est légèrement plié, la main droite est accrochée au combiné d’un téléphone blanc, le bras gauche est étendu sous le tronc, elle est comme endormie de force. Un flacon de Nembutal vide est posé sur la table de nuit, ce genre de flacon contient soixante comprimés. Pas de verre ou de bouteille d’eau dans la chambre ou dans la salle de bains. Il paraît que l’eau est coupée pour cause de travaux, depuis Quand ? Et la lessive de Miss Murray ?

Quatrième photo à 4h45, arrivée de l’inspecteur Robert E. Byron. Après avoir fait le tour de la maison, il recueille les déclarations du Dr Greenson, du Dr Engelberg et d’Eunice Murray. Il consigne dans son rapport officiel: Mrs Murray est aussi vague et évasive que possible dans ses réponses aux questions concernant les activités de la victime avant sa mort. La gouvernante déclare qu’elle a vu de la lumière sous la porte de la chambre aux alentours de minuit, qu’ensuite elle s’est couchée, qu’elle s’est relevée vers trois heures et voyant que la lumière était toujours là, elle a frappé, la porte était fermée à clefs et il n’y eut pas de réponse. Elle dit que ne sachant pas quoi faire, elle a appelé le docteur Greenson qui habite pas loin, elle n’a rien à ajouter. Clemmons remarque que la moquette blanche de la chambre est très épaisse, qu’on ne peut pas voir la lumière quand la porte est fermée, il demande à Mrs Murray pourquoi elle fait le ménage et que lave-t-elle dans la machine, celle-ci, sous le choc, répond : Que voulez-vous que je fasse ? Je ne fais que mettre de l’ordre, c’est mon métier, I’m not wrong.

Cinquième photo à 5h10 : le journaliste Joe Ramirez, de l’agence City News, reçoit un appel lui annonçant le décès de l’actrice, il ne semble pas étonné, il répond que malheureusement l’information arrive trop tard pour paraître dans les journaux du jour. Le photographe William Woodfield et Joe Hyams, correspondant au New York Herald Tribune, se rendent ensemble au 5th Helena Drive. Ils y retrouvent James Bacon, chroniqueur d’Associated Press, ce dernier se vante d’avoir des photos exclusives. James Bacon raconte fièrement sa ruse, comment il s’est présenté devant un flic en prétendant que le bureau du coroner l’avait dépêché sur place. Il dit qu’il a pu entrer dans la chambre, a fait quelques clichés mais n’est pas resté longtemps. Il ajoute qu’il n’a pas pu voir le visage mais qu’il a été frappé par les cheveux, en désordre, secs, jaune sale, comme de la paille ou du maïs. Des cheveux de poupée en plastique. 5h05, c’est une petite foule qui s’amasse dans l’impasse, les voisins sont réveillés, des camions et des voitures obstruent la rue, ça klaxonne, une bagarre commence, un camion de la société Zong est entré en collision avec une voiture à l’angle de Sunset et Carmelina Avenue. Il y a des journalistes reporters de la télévision, de la radio, de la presse, des paparazzis, c’est à croire que le petit monde n’était pas loin, sur le qui-vive, prêt à intervenir.

Sixième et dernière photo à 5h20 : le jour se lève, ciel gris blanc strié de rouge, de rose, une bannière sans étoiles.

Désormais l’accès à la chambre est interdit par la police. Les journalistes doivent se contenter de la maison vue du jardin, du bougainvilliers, du patio, de la boîte aux lettres, de la chambre vue à travers la porte-fenêtre dont une vitre est brisée. Sur la pelouse, à côté de la chaise longue, au bord de la piscine ovale, deux animaux en peluche, un petit lapin blanc et un bébé tigre. William Woodfield fait signe à Joe Hyams : Tu as vu la dalle de céramique devant la porte d’entrée, le truc avec le motif mexicain ? Cursum perficio, ça veut dire quoi ? Vers 5h30, Jack Clemmons est remercié, il est remplacé par le chef de police William Parker, celui-ci mènera l’enquête. Clemmons rentre chez lui et appelle son collègue Jim Dougherty qui se trouve être le premier mari de la défunte, le monde est petit.

5h40, arrivée de l’officier Don Marshall qui fouille la maison à la recherche d’un message attestant le suicide, il ne trouve rien. Il interroge les plus proches voisins, Mr et Mrs Abe Landeau déclarent n’avoir rien entendu de suspect pendant la nuit, nothing at all. Pendant ce temps, Guy Hockett, l’envoyé du coroner, annonce que le décès remonte à plusieurs heures. Le corps, dans une position semi-foetale, est raide et difficile à redresser. Elle n’est pas belle à voir, dit un homme au fond de la chambre, J’ai du mal à croire que c’est elle.

Vers 5h45, Patricia Newcomb, l’attachée de presse et amie intime, prévenue par l’avocat Milton Rudin, débarque et pique une crise de nerfs en voyant les photographes : Allez-y, vautours, servez-vous ! Bande de chiens, buveurs de sang ! Vampires ! Ne pouvez-vous pas la laisser mourir en paix ? Pat ne se calme pas, passe plusieurs coups de téléphone, est prise d’une quinte de toux, refuse d’entrer dans la chambre. Elle fait les cent pas, se met à crier dans le salon, Mrs Murray lui sert un verre de Cognac. Joe DiMaggio, qui est à San Francisco, apprend la nouvelle. A 6 heures, il contacte son fils Joe Junior, ils se donnent rendez-vous au Camp Pendleton, Joe Jr. est Marine, le père et le fils se rendent immédiatement à Los Angeles, là ils décident de se réfugier au Miramar, avec deux de leurs amis proches, suite 1035. Joe refuse de faire la moindre déclaration à la presse, il reste prostré, enfermé dans la chambre d’hôtel, répétant qu’il a besoin de temps, besoin de réfléchir, de temps, Leave me alone.

Personne ne réclame le corps or le coroner ne peut délivrer la dépouille qu’avec l’autorisation d’un membre de la famille. Sa mère schizophrène en est incapable, c’est Berniece, la demi-soeur, contactée par télégramme, qui donne la permission à Joe. 7h30, les hommes du coroner emportent le corps dissimulé sous une couverture bleue trouvée à côté du lit. Quand le chariot sort de la maison tout le monde se tait, impression d’un ralenti. Un photographe pose son appareil à terre et incline la tête, Mrs Murray regarde la scène depuis la fenêtre de la cuisine, elle se gratte les yeux. Le corps est glissé à bord d’un vieux break, il est conduit au dépôt mortuaire de Westwood Village. Comme l’on craint qu’un photographe n’arrive à prendre une photo du visage, comme c’est la pagaille et comme personne ne dirige vraiment les opérations, on improvise : dans un premier temps on cache la dépouille dans un réduit encombré de brosses et de bocaux. Mais un adjoint du coroner finit par dire que ce n’est pas digne, le corps est alors transporté à la County Morgue, au palais de justice de Los Angeles, on lui attribue la case 33. Son numéro de dossier est le 81128. Malgré les précautions prises, un photographe parvient à s’introduire dans la morgue, il s’agit de Leigh Wiener, qui enverra ses photographies au magazine Life, lequel refusera de les acheter. Contre quelques bouteilles de whisky, un employé de la morgue a ouvert la porte en acier inoxydable et a tiré l’étagère coulissante, Wiener a aussitôt mitraillé le corps, couvert et découvert, prenant six photos du visage.

10h30, début de l’autopsie. Dans une salle sans fenêtres des sous-sols du palais de justice de Los Angeles, sur la table 1, équipée d’un système d’arrivée d’eau et d’évacuation et d’une balance, le jeune médecin légiste Thomas Noguchi, en présence de John Miner, observateur du District Attorney, soulève le drap blanc. Il note que le corps non embaumé est celui d’une femme de 36 ans de type caucasien, normalement développée, bien nourrie, pesant 50 kg et mesurant 1 mètre 64. Les yeux sont bleus, les cheveux blonds décolorés. Le visage, le cou, la poitrine, la partie supérieure des bras et le côté droit de l’abdomen sont atteints de lividité cadavérique. Le docteur Noguchi inspecte chaque recoin de peau, fait des prélèvements sous les ongles, cherche en vain d’éventuelles traces de piqûres, relève la présence d’ecchymoses dans le dos et sur la fesse gauche. Il saisit un scalpel de taille moyenne puis s’arrête, remarque que sa main tremble légèrement.

Vers 11 heures, le premier rapport de police est établi. 11h15, le psychanalyste Ralph Greenson et Milton Rudin font monter Pat dans la voiture d’Eunice, un journaliste de NBC News lui demande comment elle se sent, elle regarde le journaliste, il y a un temps puis elle dit : Je ne ressens que de la colère, c’est un immense gâchis. Elle va manquer. Elle va me manquer et quelque chose va manquer au monde.

11h30, la maison est envahie : des policiers, les producteurs Arthur Jacobs et Peter Levathes, trois gardes du service de sécurité de la Fox, le technicien du General Telephone venu couper la ligne – déjà – les journalistes James Bacon et James A. Hudson de United Press International, quatre hommes en noir dont personne ne connaît l’identité. On emmène le chien Maf chez des voisins.

Vers midi, la femme de chambre Hazel Washington et son mari se présentent devant le portail, ils disent qu’ils viennent récupérer la table et les chaises prêtées à la défunte en février, on les autorise à entrer. Hazel remarque que des papiers, des albums et des carnets sont en train de brûler dans la cheminée. Vers 14 heures, la police met la maison sous scellés.

Pendant ce temps des anonymes se sont réunis devant le Grauman’s Chinese Theatre, on dépose des fleurs sur Hollywood boulevard, devant la plaque où elle avait laissé ses empreintes. Il est 17 heures à New-York, l’annonce de la mort s’est répandue comme une traînée de poudre, cela fait plus d’une heure que les mots défilent en boucle sur les panneaux lumineux de Times Square. Les gens s’arrêtent, lisent, relisent, lisent encore. Ils sont émus, frappés, incrédules, restent immobiles. Une femme dit – non sans jouissance – que la vie s’en prend à tout le monde, finalement, c’est bien triste. Un jeune homme pleure à l’angle de la quatrième. Un vieil homme répond à une journaliste qui l’interroge : C’est étrange, je me sens concerné intimement… comme si je venais de perdre une proche, ma fille. Mais vous savez, il ne faut pas oublier une chose… écrivez-le, nous, les gens… le public… nous adorons voir les reines tomber.

La reine est morte, une reine est morte, vive la reine. C’est un même dimanche matin gris et ce n’est plus le même siècle, juste après le point final tu iras voter, la mort dans l’âme. Toi non plus tu ne sais pas pourquoi ça t’a toujours concerné aussi intimement, d’aussi près, cette disparition, tu n’étais même pas né. Le corps, son corps, il te semble parfois plus réel que ceux de tes amis ou amants. Plus réel, plus présent, plus actuel et plus chaud, oui, définitivement plus proche. C’est quand même fou, c’est inquiétant. Ça ne peut pas être que la beauté, la célébrité, le malheur, le mélange des trois. Ou alors, oui, ce n’est que ça ? Et si c’était aussi la mort, dans les yeux bleus, depuis le début, la mort au milieu d’une des vies les plus éclatantes, en train de te regarder, toi, de t’attendre ?

Tu vas refermer l’ordinateur et tu iras voter, contre la mort. Tu vois que la frontière qui sépare la vie normale du chaos est très étroite. Chez certains cette frontière est celle du corps même, on parle alors de beauté, d’une certaine lumière, présence, incarnation, charisme, on parle aussi de malheur. Tu t’arrêtes et tu y penses. Tu aimerais qu’il y ait une scène primitive, un début, une amorce d’explication. Tu ne trouves pas. Tu as parfois le souvenir d’avoir vu le film chez tes parents, tu avais dix ou douze ans, quelque chose comme ça, tu crois, tu n’avais pas compris le film, juste entendu des voix, il n’y avait que les images, certaines images, les chevaux sauvages, indomptables, un cri dans le désert du Nevada. C’est un cri de femme qui transperce encore le poste de télévision. Ce cri s’oppose aux hommes, aux éléments, au sexe, à tout. A toi. Le souvenir est tellement vague qu’il te fait douter sur la nature même de ta mémoire. Qu’inventes-tu, qu’as-tu vraiment vécu, est-il possible de poser la question ? As-tu vraiment vu le film vers dix ou douze ans ? Ou ton souvenir n’est encore qu’une de ces traces fantômes causées par l’imagination, une façon de remplir le vide, de romancer, mensonger vrai ? Tu te soupçonnes. Tu soupçonnes le présent et le passé, et les soupçons se superposent. Le fait est que tu ne sais pas d’où elle te vient. C’est comme si tu la connaissais depuis toujours, voilà, t’aurais oublié le commencement ou la rencontre. Une sœur, une petite sœur, une grande. Tu vis avec une présence à tes côtés, une amie imaginaire, un démon stérile, tenace. Une présence qui n’a pas de nom, noire, blonde, qui te fait peur parfois. Surtout la nuit quand elle se tient debout au fond de la chambre, immobile, et qu’elle ne dit rien. Par moments cette présence te semble plus réelle que toi-même, issue d’un monde plus réel que le tien. C’est là que tu te retournes, que ça ne va plus, tu te réveilles, tu regardes, il n’y a personne, qu’elle.