Fable : Les animaux malades de la famille FNouillard

Les animaux malades de la peste, Gustave Doré
Les animaux malades de la peste, Gustave Doré

Aujourd’hui dimanche, alors que Monsieur Galuchet se prépare à ouvrir son école aux aurores, l’instituteur des primaires repense au jour où la famille FNouillard a débarqué.

Jamais il n’aurait pensé que les FNouillard allaient connaître un tel parcours : quand le père est arrivé, flanqué de sa fille et de sa petite fille, tout le monde les avait regardés avec un certain dédain teinté de la peur de voir resurgir de vieux démons français. Puis, imperceptiblement d’abord, les choses ont évolué. C’est à peine croyable quand on y pense. Alors qu’il arrange la salle de classe et dispose les tables pour recevoir les futurs votants du dimanche, Monsieur Galucher avise les livres sur les étagères : Molière, Voltaire, Racine, Corneille, La Fontaine… Et sa perplexité grandit.

Le père FNouillard a longtemps fait figure d’épouvantail, les édiles le considérant comme un inconvénient mineur, un avatar d’une France d’avant, celle du temps où l’on dénonçait comme on respire, où l’on pointait l’étranger comme le coupable idéal, où l’on se gargarisait de mots vulgaires et dangereusement connotés comme « patrie, famille, travail »… Le bonhomme a pourtant fait son mi-chemin. Porté par le naturel veule et rusé de l’animal de la fable qui vit aux dépens de celui qui l’écoute et par celui (encore plus vil) de celui dont on caresse les plus bas instincts, le père FNouillard n’a eu de cesse de gravir une montagne qui aurait normalement dû lui résister. Il y a bien eu quelques écueils, dont sa propre personnalité au premier chef. Orateur de talent, il ne pouvait néanmoins s’empêcher de verser dans l’outrance dès qu’il en avait l’occasion (c’est à dire souvent). Tant et si bien qu’il a longtemps été mal vu de se réclamer du FNouillardisme (mouvement perpétué jusque dans les provinces les plus reculées qui n’ont jamais vu un migrant de leur vie et qui entendent bien que ça dure). A une certaine époque (aujourd’hui toujours révolue), la jeunesse emmerdait les FNouillard, les artistes, les intellectuels, les dirigeants, voire 90% de la société tout entière semblaient ne pas céder aux sirènes de la facilité, du racisme ordinaire et de l’intolérance érigée en mode de vie.

La fille FNouillard, elle, a fait bien plus que capter l’héritage du père : elle a retourné à son avantage les critiques justifiées qu’on adressait aux FNouillard. Sans opposition ou presque, à grands renforts de mensonges avérés et de sophismes bien sentis (quoique facilement démontables en faisant un peu attention), l’héritière a embobiné son monde. Il faut dire qu’elle a été bien relayée par les gazettes trop heureuses de toucher un nouveau lectorat qui jusque-là se servaient de leurs feuilles de choux pour emballer le poisson ou servir de sous-couche à la litière du chat. La crise de la presse aidant, certains ont accueilli la pasionaria à bras et micros ouverts. Ainsi Morale d’aujourd’hui ou Le Merlan (pour lequel il n’y a point d’éloge flatteur sans la liberté de bramer) ont vu d’un bon œil l’arrivée d’une figure enfin présentable qui sourit quand on l’invite là où son géniteur aboyait (en très bon français, certes) comme un seul homme que l’histoire est emplie de détails, usant de jeux de mots douteux qui feraient passer le goût du calembour aux fondateurs de l’Almanach Vermot. Plus « subtile », la fille FNouillard a mis au placard la provocation (et son géniteur au passage tant qu’à faire) pour user de manœuvres tout aussi fabuleuses (strico sensu). Délaissant La Fontaine, elle a exhumé son Molière, abusant du célèbre « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » pour punaiser ses détracteurs. Sans réaction ou presque.

La fille a réussi là où son géniteur avait échoué : faire entendre la voix des FNouillard aux heures de grande écoute, une couverture par ci, des interviews par là, en s’adjoignant les services d’experts en ripolinage médiatique. Dire que les journaux n’ont rien vu venir serait certainement une ineptie. Les rendre coupables à leur tour de complaisance ou de connivence le serait tout autant. Le résultat demeure : les idées des FNouillard et consorts ont prospéré impunément.

Mais si le pire est déjà là, l’avenir s’habille dans du 38 : la petite-fille a fait une percée dont on ne peut pas dire qu’elle soit surprenante. A tel point que la fatalité semble déjà l’emporter. Annoncée victorieuse avant même l’ouverture des bureaux de vote, elle s’en est donnée à cœur joie. Non contente de dérouler des idées plus rances qu’un beurre frelaté vendu à prix d’or au marché noir des théories racistes et xénophobes, elle est encore récemment montée d’un cran avec des arguments sur sa société idéale faite de privations de libertés, de régression sociale et de haine de l’autre. Et comment ne pas évoquer les cousins éloignés et les pièces rapportées ? Plus opportunistes que des mouettes derrière un chalut breton, certains des membres de la fratrie FNouillard ont su comme personne naviguer d’une rive à une autre (tel des Talleyrand de supermarchés) pour servir leurs ambitions personnelles au nom d’une morale à géométrie variable. Ils ont été de plus nombreux à se réclamer de la famille. Sauf cet ancien journaliste qui n’avait pas osé apposer l’horrible flamme sur ses flyers de campagne (le bleu marine-blanc-rouge sentait encore un peu le souffre à l’époque) mais qui une fois élu a montré qu’il était capable – en bon fayot consciencieux – de dépasser le maître : d’interdictions liberticides en photomontages abjects, il a révélé un visage d’un bon blanc de pastille Vichy qui donne la nausée plus qu’il ne la calmerait.

Aujourd’hui, alors que les bureaux de vote ont déjà ouvert et qu’il se demande si la fréquentation des isoloirs délivrera enfin un message clair d’opposition à cette famille FNouillard, Monsieur Galuchet en arrive à une conclusion pessimiste.

C’est extrêmement simple : à force de les laisser faire, les FNouilard ont perverti le discours public. Les contradicteurs ont fini par baisser les bras, n’osant plus répondre de peur de se faire dénigrer en place publique. De rares voix se sont élevées quand il s’agissait de pointer les contre-vérités. Comme celle de se dire la première famille de France en ne représentant que 10% des électeurs inscrits. Devenue inaudible, la riposte a cédé devant la rhétorique primaire. Ces derniers jours, on a bien essayé d’inverser la tendance, se rendant compte in fine de l’incurie et du manque de courage face aux promesses qui n’engagent que ceux qui les écoutent. Alors qu’il ouvre les portes de l’école des primaires et que les premiers électeurs entrent dans le bureau de vote, Monsieur Galuchet en appelle encore à La Fontaine :

« Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus ».