Edmund White, Jack Holmes et son ami

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Faut-il encore présenter Edmund White, biographe de Genet et Rimbaud, romancier américain dont l’œuvre — au-delà de ses qualités littéraires — a contribué à faire reculer les barrières des sexes et des genres ? Qu’il s’agisse de sa tétralogie autobiographique — Un jeune Américain (1982), Tendresse sur la peau (1988), La Symphonie des adieux (1997), L’Homme marié (2000) —, de ses romans, de mémoires (City Boy en  2010), c’est la société américaine que White met en perspective, interroge, dont il sonde les tabous et les avancées, les mutations sociétales et culturelles. Société américaine, l’adjectif est important, il ne faut pas réduire la portée de cette œuvre à celle d’un mémorialiste de la génération sida ou d’un militant gay. C’est une Histoire collective qui irradie dans ses livres, mais aussi une mémoire, des rencontres, un espace littéraire qui refuse les frontières qu’elles soient sociales, géographiques (Edmund White a longtemps vécu à Rome et à Paris), sexuelles, genrées. Au centre de ce regard, sa propre expérience, certes, mais celle d’un homme qui considère l’autofiction comme une focale pour dire le monde, ses mutations, les libertés conquises comme les tabous et refus persistants.

Jack Holmes et son ami est tout cela : d’abord une fresque historique, par touches, des années 60 — et leur odeur de « cul et d’encens » — à la fin des années 90, en passant par « cette maudite guerre du Vietnam », la présidence Carter etc. Mais le propos n’est pas théorique, il est incarné par deux hommes, faits et défaits par l’Histoire en marche : Jack et Will. L’un est homosexuel, l’autre non, le roman est un double apprentissage de soi, trouver et accepter sa sexualité, mais aussi un emploi qui ne rompe pas totalement avec ce que l’on espérait, un lieu où vivre pleinement ce que l’on est.

9782752605818_1_75L’Histoire est incarnée par ces deux figures qui traversent le récit de bout en bout, disent ses tensions et évolutions — jusque dans la structure du roman qui croise leurs regards avant de les mettre en perspective — et Edmund White, de son propre aveu, se reconnaît en ces deux hommes qui sont d’abord des « pages blanches ». Comme il le disait à Augustin Trapenard dans une série d’entretiens pour France Culture (publiés en 2009 aux éditions de l’Aube), « je me vois souvent comme un personnage de fiction ».

Edmund est donc Jack et Will, la fiction dit la vérité d’une époque mais travaille aussi la question du corps (la sexualité, la maladie), du désir (ce qui le fait naître, ce qui le détruit), de la mémoire, de l’amitié. Par ailleurs, le roman met en abyme la question de l’écriture : Will qui se rêve plus grand que Pynchon et Gatsby réunis est détruit par une critique assassine, il ne parvient plus à écrire, multiplie les « idées de roman ». À travers lui, Edmund White interroge l’inspiration, l’écriture, la capacité d’un homme à créer autre chose que la ligne de sa propre existence.

1507-1Or, ce roman, Edmund White avoue, dans les Remerciements de fin, avoir mis longtemps à l’écrire, certes pour des raisons de santé mais surtout parce qu’il représentait pour lui une « nouvelle façon d’écrire un roman » : conserver son regard délicieusement caustique sur la comédie humaine (les pages, acerbes, sur les deux amies de Jack qui ne couchent qu’avec des écrivains célèbres, les pastiches d’articles critiques), écrire, encore et toujours, sur le Sida, mais qui devient, ici, une ligne de fuite du roman, s’interroger sur l’importance des lieux dans la construction de soi mais dans un livre qui se veut un double roman d’initiation, deux lignes de vie longtemps parallèles qui soudain se scindent, dans une fiction qui montre que le désir et la sexualité — qu’ils soient hétéro- ou homosexuels — ne sont pas si dissemblables. Là est le récit de ce roman, au-delà de la question centrale de l’amitié : la chronique d’une intimité, le journal de corps qui cherchent leur vérité.

En ce sens Jack Holmes et son ami est certes un roman dans lequel les lecteurs d’Edmund White retrouveront ce qui fait l’univers singulier de cet écrivain, ses thèmes de prédilection, ses motifs, sa langue mais ce n’est pas seulement une éducation sentimentale, un testament ou une recherche du temps perdu : c’est aussi le livre d’un renouveau et d’une libération, tout autant sexuelle que littéraire.

Edmund White, Jack Holmes et son ami, traduit de l’américain par Céline Leroy, éditions 10/18, 456 p., 8 € 80